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Le magazine en ligne du chant choral

17 Grand Théâtre de Tours WebGrand Prix Européen de chant choral- Tours 2015

La stratégie qui a fait gagner les Américains à Tours

 

En s’affichant comme un concours tout en invitant aux régionalismes, le Florilège vocal de Tours écartèle les chœurs entre deux stratégies opposées : le bachotage et la séduction, alors que la notation repose sur la seule technique. C’est donc le chœur le plus homogène et le mieux préparé qui a le plus de chances de vaincre. Ce que le Chœur universitaire de l’Utah avait bien compris.

 

18 Christian Balandras WebUn concours, pas une opération de séduction. « On ne chante pas le même répertoire dans un concours, où la moindre erreur est fatale, que dans un concert où la faute technique n’a pas de conséquence, relevait après le verdict du Grand Prix Européen Christian Balandras, Président du Festival des Chœurs Lauréats de Vaison-la-Romaine et longtemps président du Florilège vocal de Tours. Et on ne juge pas de la même façon quand on a la partition sous les yeux, comme c’est le cas pour le jury, que lorsque qu’on ne l’a pas, comme c’est le cas pour le public ». Si l’on rajoute à ce contexte le fait que c’est une machine qui, à partir des notes attribuées par les jurés, établit le score du vainqueur, on réalise soudain que le Grand Prix Européen de chant choral n’a rien d’une partie de plaisir ou d’un spectacle, mais s’avère une épreuve hautement technique et impitoyable, dans laquelle le bachotage et la préparation intensive sont les seules manières de gagner.

 

19 Magnificat WebDes concerts en guise de préparatifs. On ne s’étonnera donc pas que les chœurs aient poussé leur préparation en multipliant les concerts, comme en témoignent les nombreux enregistrements disponibles sur Internet. Du Glier Institute of Music au Magnificat Youth Choir, en passant par le Cantores Amicitiae, le chœur universitaire de l’Utah (UUCC) ou Oreya, tous les chœurs ont enchanté les salles de concert dans le but de se perfectionner. Ces enregistrements, sans doute validés par les chefs de chœurs, servent autant de référence aux jurys que de propagande en vue d’inquiéter les concurrents. A l’inverse, ils témoignent aussi de la performance du chœur, notamment s’il sait chanter avec ou sans partition ou s’il a connu entretemps un changement important de ses effectifs. La question peut se poser pour le chœur Cantores Amicitiae, dont le niveau des choristes de 2013, qui chantaient avec partition, paraît meilleur sur les vidéos que celui des jeunes choristes de 2015 chantant sans partition. En outre, le chœur de 2015 a moins convaincu que le chœur qui avait gagné à Varna. Par ailleurs, la préparation ne doit pas épuiser le chœur avant sa prestation. C’est pourtant ce qui a transparu aux yeux de certains observateurs en ce qui concerne Oreya, qui a multiplié les tournées ou même le chœur de l’Utah, venu spécialement des Etats-Unis et dont les voix sonnaient moins, nous a-t-il semblé, qu’en 2014.

 

20 Amicitiae WebQuel répertoire pour quel public ? Apparemment limitées, les contraintes du règlement du GPE n’en sont pas moins sources de pièges redoutables. Le premier d’entre eux est qu’en laissant les chefs choisir leur programme avec seulement deux compositeurs différents, le jury du GPE soumet les chefs à la tentation de faire chanter leur chœur majoritairement dans leur langue d’origine, avec l’œuvre française comme seule exception. Mais non seulement cela prive le public de la moitié du plaisir du concert, mais cela nuit à l’image du chœur aux yeux du jury. C’est un peu ce qui s’est passé avec le jury et le public de Tours, restés hermétiques au répertoire majoritairement roumain des Cantores Amicitiae. Dommage, si on en croit les versions plutôt séduisantes de negro spirituals qu’ils avaient laissé sur Internet. En même temps, s’attaquer à des langues complexes simplement pour diversifier son répertoire est aussi dangereux. Ainsi, la prononciation si complexe du français s’avère redoutable pour nombre de chœurs. Cela a été le cas pour le Glier Institute de Kiev, dont l’Angelus de Debussy est resté une belle mélodie sans histoire. Enfin, notons que le concours n’interdit pas la reprise d’un programme qui a fait ses preuves et que le jury le notera comme s’il était nouveau.

 

21 Glier WebPour quel auditoire chanter ? Une autre préoccupation est de savoir pour qui doit chanter le chœur. Si le Florilège s’affirme comme un concours, ses organisateurs n’en font pas moins la même publicité que pour un festival, dans le but évident d’attirer un public nombreux. Il en résulte une certaine ambiguïté et une source supplémentaire d’erreur. Car, comme lors d’une rencontre sportive, obtenir le soutien du public présente un avantage en ce que cela galvanise le chœur. La tentation est donc grande de vouloir séduire le public. C’est la politique qu’a choisie Oreya, avec un spectacle aussi visuel qu’auditif, basé sur des organisations chorales variées et des changements systématiques de répertoire, jusqu’à cette farce du « Vol du Bourdon ». A Tours, cependant, le jury interdit au public d’applaudir entre chaque morceau afin de préserver son impartialité et la qualité de son audition. Le chœur ukranien n’a pas trouvé cet appui et, peut-être même perdu en homogénéité en divisant ses troupes.

 

Quel jury ? Le jury se veut impartial, mais il suffit de voir la nature si différente des chœurs concurrents pour s’apercevoir que les jurys des six villes concourant pour le Grand Prix Européen ne jugent pas les chœurs selon les mêmes critères. Pour cette version 2015, deux chœurs féminins se trouvaient opposés à trois chœurs mixtes et, parmi ces trois chœurs mixtes, le Cantores Amicitiae s’affichait d’emblée comme un chœur nationalement très marqué alors que les autres avaient une stature internationale. Au-delà du concours entre les chœurs, il est donc probable que le Grand Prix Européen oppose les villes participantes sur des conceptions différentes d’attribution des prix. Connaître la nature du jury et les goûts musicaux de ses membres constitue aussi un atout. Rien n’interdit de flatter leur oreille.

 

23 B Bradford meme geste de 2014 WebQuel programme pour le concours ? Un air de musique est une histoire. Un chœur qui chante plusieurs airs à la suite raconte lui aussi une histoire, laquelle convainc et laisse une trace dans la mémoire auditive. De tous les chœurs, seul le chœur Universitaire of Utah a traduit une intention narrative et didactique. A partir de la communion du « Notre Père », le chœur américain a parcouru l’histoire d’une humanité qui, en proie à ses doutes et ses erreurs, parvient à la conclusion que la nature humaine est toujours en devenir et travaille à sa rédemption. Pour naïve qu’elle soit, cette « histoire » a donné un sens à l’ensemble de la prestation de l’UUCC et cela a indubitablement séduit le jury.

 

Quel ordre de passage ? La loi du tirage au sort est cruelle. S’il donne le ton du concours, le chœur qui débute doit se surpasser pour rester au sommet. Le chœur qui vient en dernier peut avoir eu connaissance des prestations de ses concurrents et modifier en conséquence la forme de sa prestation, sinon son ordre établi. On peut donc se demander si le verdict aurait été le même si le chœur universitaire de l’Utah avait débuté la compétition et si le Magnificat Youth Choir l’avait achevée. Les programmes comme le résultat en eussent peut-être été modifiés. Mais on n’en aura jamais la certitude.

 

25 Amicitiae Disposition de chant1 WebQuelle occupation de l'espace et quelle formation pour chanter ? Chaque salle a son acoustique et, en fonction de la formation vocale qui chante, son rayon critique, ce point à partir duquel le son parvient au public de façon parfaitement homogène. Mis à part le chœur américain, qui n’a effectué qu’un changement, tous les ensembles vocaux ont modifié leur organisation pour obtenir la sonorité la plus flatteuse à l’oreille de l’ensemble du public. Ils ont aussi occupé le plus d’espace possible sur la scène pour diffuser leur son choral vers la totalité de la salle. En agissant ainsi, ils ont systématiquement modifié le rayon critique du son choral. A l’inverse, en s’installant sur l’avant-scène et en formant un groupe compact, le chœur américain a volontairement porté ce rayon critique au plus près du jury, lequel a bénéficié d’une audition parfaite. Et tant pis si le public situé à ses pieds ou sur les côtés, dans les loges, n’a que partiellement profité du concert. Ce n’était pas lui que le chœur voulait séduire. D’ailleurs, le public n’a pas été dupe puisqu’il n’a pas ovationné ce chœur ingrat.

 

26 Oreya grand fer a cheval WebChanter contre un chœur, plutôt que pour soi. Malgré un son à notre avis moins bon qu’en 2014, en particulier pour le « Brass Spittoons » de Thierry Machuel, les choristes de l’UUCC ont réussi à faire oublier le magistral Schnittke à trois chœurs et le merveilleux « Hibou », également de Thierry Machuel, dont Oreya a régalé le public. Car, dernier élément, l’UUCC a moins chanté pour se mettre en valeur que pour se différencier du chœur qu’il avait repéré comme étant son principal adversaire, en l’occurrence le chœur ukrainien Oreya. Alors qu’Oreya s’est montré ouvert, spectaculaire, inventif et occupant tout l’espace scénique au risque de perdre son homogénéité, l’UUCC est resté statique, concentré en fer à cheval sur l’avant-scène et cultivant le « blend », ce son global si concentré qu’il devient impossible de savoir quel choriste chante, voire même si de petites erreurs de notes se produisent. Chantant au plus près du jury, totalement concentré sur la gestuelle impérieuse de son chef de chœur, l’UUCC a fourni un chant global parfait … aux oreilles du jury. Car pour nous qui étions placés dans les loges de côté, le son était moins flatteur et l’accent américain vraiment audible. En contrepartie, il est vrai que le chœur s’est approprié les airs de Thierry Machuel au point d’en américaniser le son et l’ambiance, ce qui n’est pas rien.

 

27 Utah University implique WebLes « trucs » du vainqueur. En définitive, le succès du chœur de l’Utah vient assurément de la conjonction des meilleurs critères requis. Résumons-les. Pour commencer, les sources disponibles sur Internet attestent que sa préparation a été exemplaire, l’UUCC reprenant inlassablement en concert ses morceaux préparés jusqu’à les savoir de façon quasi mécanique. On peut d’ailleurs remarquer que les morceaux comme « Otche Nash », « Fragmentos de Agonia », « Libera me, Salva me » et même « Keep your splendid silent Sun » sont des « tubes » dans le milieu choral américain. Certains chœurs les ont même interprétés devant des publics moscovites. Ce sont, en quelque sorte, des valeurs sûres et, non, comme aurait pu le croire le jury tourangeau, de hardies innovations. Cerise sur le gâteau, Barlow Bradford a évité avec habileté l’écueil de la langue française en faisant interpréter à son chœur une des rares pièces hexagonales qui soient écrites… en américain. Ni son nasal, ni « u », ni « r » guttural qui, après l’espagnol approximatif des « Fragmentos… », et l’allemand confus de « Erbarme dich… » auraient pu gâcher la bonne impression laissée par le chœur.

 

28 Direction intense WebUn vainqueur qui assure. Reconnaissons cependant que le programme était d’un niveau particulièrement élevé, rassemblant des airs à 6, 7 et 8 voix et même un double chœur, dans le Requiem de Howells. Il fallait oser chanter ces œuvres ardues et complexes, mais quand on a un mentor comme Brady Allred, précédent vainqueur du Grand Prix Européen avec le même chœur de l’Université de l’Utah et membre du jury du Florilège 2014, on a une idée de l’exigence du jury de Tours et l’on peut parier qu’une telle performance sera hautement appréciée. Sur scène, le chef comme les choristes transpiraient de leur effort de concentration, mais ils ont tenu bon. Comme les efforts de mise en espace ou en scène du chœur ne sont pas des critères retenus pour le Grand Prix et que la prestation vocale des choristes est restée égale de bout en bout, le chœur de l’UUCC a gagné. C’est cela, l’efficacité américaine.

Michel Grinand

Les grands principes du règlement du Grand Prix Européen

 

1) Le programme est laissé au libre choix du chef de chœur. Toutefois, il ne peut être être consacré à un seul compositeur. Il doit si possible comporter des œuvres variées dans les époques et dans les genres. Il devra comporter au moins quatre œuvres.
2) Une œuvre sera d’un compositeur français et composée entre 1980 et 2015.
3) La durée musicale totale du programme interprété devra être comprise entre 22 et 28 minutes. Si ces limites ne sont pas respectées, la chorale sera pénalisée d’1 point par minute de dépassement.
4) Une œuvre pourra être accompagnée, mais l’accompagnement instrumental n’est pas autorisé au-delà de 10 minutes.
5) Chaque ensemble aura la possibilité d’effectuer une répétition sur scène de 30 minutes le matin de la compétition.