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1A-beau-tenor-avec-Marie-Agnes-Faure modifié-1Marie-Agnès Faure homogénéise les voix du chœur

«Le choriste doit exercer l'architecture instrumentale de son corps»

 

Aux chefs de chœur qui peinent à obtenir de leurs chœurs un son homogène, piano ou soutenu, la phoniatre Marie-Agnès Faure recommande de développer chez leurs choristes des pratiques respiratoires différentes de celles du réflexe respiratoire, ainsi qu’un « ressenti vibratoire » des phrasés. Ainsi, les choristes répondront sans effort à leurs attentes et prendront plaisir à ressentir leur propre timbre au sein de la polyphonie.

 

maf medaillonLe corps du choriste doit pouvoir « sonner » comme un instrument de musique. Tel est le principe qu’applique la phoniatre Marie-Agnès Faure pour obtenir des chœurs un timbre homogène, principe qu’elle a mis en valeur lors du Congrès National des Chefs de chœur, en septembre 2014. Ses préconisations s’orientent dans deux directions : donner aux choristes des instructions claires d’intervention sur leur physiologie et améliorer l’usage de la résonance de leur corps par la maîtrise de la respiration et des capacités vibratoires de leur corps. « Pour commencer, le choriste doit ressentir la densité vibratoire du message qui s’exprime, plutôt que conditionner son corps à expulser du son, explique-t-elle. Pour cela, on cherchera à ressentir le son « mmmmmh... », bouche fermée, à différentes hauteurs ou différentes variations de hauteur, comme nous le manifestons spontanément lors de nos doux bruitages de plaisir ressenti ». On notera que l’émission de ce son « mmmmmh…. » prépare aussi l’espace buccal au chant et aux vibrations, comme le fait un violoniste en faisant sonner son violon. La voix, Avantchoeur.com l’a testé, en devient immédiatement plus sonore.

 

2-laisser-air-entrer modifié-1Laisser l’air entrer. Sur le plan des instructions à donner aux choristes, Marie-Agnès Faure préconise que soient évitées certaines expressions comme « prendre l’air », « projeter la voix », « attaque vocale », « articuler davantage », «donnez plus». L’acte respiratoire est réflexe. L’air entre (inspiration, temps actif) et ressort (expiration, temps passif) dans un réflexe vital, involontaire et inconscient, dont les deux phases sont brèves. Il n’y a donc qu’à le laisser faire : « Nous dormons et le réflexe respiratoire nous anime, rappelle la phoniatre. Par contre, les exigences phonatoires associées au temps expiratoire du chant incitent à un allongement de cette durée expiratoire, ce qui oblige à rendre le temps expiratoire « actif ». Il faut donc s’entraîner à pouvoir prolonger les durées expiratoires (support de la phonation) et à les adapter aux logiques diverses des phrasés musicaux. Cela nous conduit à rendre « passif » l’accueil inspiratoire, c’est à dire à accueillir l’air entrant sans « l’aspirer », ni le « prendre », mais en lui rendant l’accès aux 2 voies aériennes, la buccale et la nasale. Une forme de compromis fonctionnel à négocier consciemment avec le réflexe respiratoire ». Pour y parvenir, le choriste doit s’entraîner à adopter une posture « équilibrée », épaules relâchées, déroulées vers l’arrière, pieds légèrement décalés comme dans le sens de la marche (plutôt que strictement parallèles), genoux déverrouillés (plutôt que bloqués vers l’arrière). Il ressent son « corps-instrument » comme une « architecture » étirée vers le haut entre le sol et une toise imaginaire. Ses coudes sont près du corps, même lorsqu’il tient une partition en mains, afin d’éviter l’enroulement des épaules qui bloquerait en position fermée le haut de sa cage thoracique.

3-crocheter-les-doigts-en-expirant modifié-1Gagner en durée expiratoire. Afin d’aider son corps à résister contre les forces expiratoires et à allonger la durée des phrases sonorisées, on peut crocheter ses doigts entre eux, à mi-hauteur du tronc. On tire alors sur ses doigts crochetés aussi progressivement que l’exige la durée de la phrase à sonoriser. On aide ainsi sa cage thoracique à prolonger son ouverture, ce qui facilite l’allongement des durées phonatoires. Puis, on s’entraînera à ne relâcher que la partie musculaire investie dans cette action de résistance contre les forces expiratoires pour « accueillir » l’air entrant (inspiration). Une fois acquis, ce savoir-faire évitera « les prises d’air abdominales, lesquelles font s’effondrer l’ouverture thoracique et contraignent la cage thoracique à un effort d’ouverture finale pour une « prise d’air thoracique supérieure, complète la phoniatre. Cela risquerait de laisser le corps opter pour sa physiologie expiratoire réflexe, dans laquelle la cage thoracique se relâche comme dans une banale expiration vitale. Les durées de phrase risquent d’être abrégées et le son d’être voilé parce qu’il sera mélangé à du souffle ». Associé à tous nos gestes quotidiens, le ressenti conscient du va-et-vient respiratoire avec des durées prolongées favorisera notre adaptation à l’avant-geste que Marie-Agnès Faure recommande au chef de chœur de créer pour suggérer à ses choristes d’accueillir l’air avant les débuts de phrases. « Souvent, ressentir les débuts, plutôt que les « attaquer », apportera précision et richesse du timbre, assure-t-elle. Le choriste aura aussi plaisir à se sentir résonner comme une architecture instrumentale, ce qui favorisera encore l’allongement des durées phonatoires ».

 

4-Le-son-aigu-saccompagne-dune-descente-vers-les-sol modifié-1« Poser la voix » et non « projeter la voix ». Pour Marie-Agnès Faure, « la voix s’exprime, sort par elle-même du corps. Mieux vaut se faire plaisir à ressentir son « image sonore », en étant bouche ouverte, comme « émerveillé » par le timbre qui colore notre discours exprimé. Le terme d’« attaque vocale » incite les choristes à « jeter » leur production sonore hors d’eux, diminuant par conséquent les durées phonatoires. A l’inverse, le terme de « poser sa voix » incite à la même précision vocale, mais avec en plus un ressenti du timbre et un allongement des durées phonatoires, puisque cela revient à poser la voix vers soi, dans son architecture instrumentale ». De la même façon, exiger des choristes qu’ils chantent plus fort les pousse à hurler, moins fort et ils marmonnent. La phoniatre recommande plutôt de « jouer avec le ressenti de la densité du timbre ». Quand le chef de chœur souhaite de l’intensité, les choristes peuvent imaginer que cette densité vibratoire du timbre ressenti s’accroît en emplissant tout leur corps. Quand le chef de chœur souhaite un son pianissimo, cette densité vibratoire doit être ressentie comme « ne s’épanouissant que vers le haut du corps, précise Marie-Agnès Faure. On peut ainsi jouer avec un imaginaire de tourbillons vibratoires ressentis descendant vers les pieds pour les mélodies ou intervalles ascendants et, à l’inverse, montant au-dessus de soi pour les graves ou intervalles descendants et pour les fins de phrase ». A noter que cet imaginaire « tourbillon » évite aussi les raideurs musculaires souvent associées à l’idée d’« accrocher » une hauteur ou une note ou bien à « tenir » une durée ou une valeur.

 

6-Les-muscles-dorsaux-doivent-repousser-un-mur-imaginaire modifié-1Sciences et pratiques du chant. La phoniatre reconnaît que ces pratiques vont à l’encontre de nos habitudes et nécessitent un entraînement conscient à toutes ces dissociations. En premier lieu, elle recommande de s’appuyer sur les très intéressantes données scientifiques établies par l’équipe de Nathalie Henrich-Bernardoni, (Ph.D, musicienne et chercheuse au Labo GIPSA de Grenoble) sur les mécanismes laryngés (1): « En mécanisme laryngé 1 (ou voix de poitrine), les différents tissus qui constituent les plis vocaux (cordes vocales) vibrent en phase, d’où la plus forte intensité sonore exprimée et ressentie, résume Marie-Agnès Faure. Alors qu’en mécanisme laryngé 2 (voix de tête), les différents tissus des plis vocaux se découplent pour nous permettre d’accéder à des hauteurs plus aiguës mais, en contrepartie, nous devons accepter de perdre quelques décibels d’intensité. A nous, donc, d’anticiper ces passages entre ces deux mécanismes laryngés les plus usuels, tout en jouant avec notre ressenti « d’émerveillement », lequel apporte plus de souplesse ou de « lâcher prise » au geste et favorise une justesse de note». Rappelons que ce « lâcher prise » anticipé induit une absence de volontarisme et qu’il favorise un rendu acoustique le plus discret possible à l’audition de ces « passages ». Pour Marie-Agnès Faure, « accueillir l’inspiration » induit aussi ce « lâcher prise » qui rend nos « outils phonatoires » plus disponibles aux adaptations sollicitées. En second lieu, la phoniatre recommande de développer la sensation de repousser progressivement un mur dans son dos du début jusqu’à la fin d’une phrase chantée, puis de laisser l’enveloppe musculaire entre peau et squelette se relâcher naturellement, comme fibre par fibre, pendant la phase d’accueil inspiratoire. C’est l’application des techniques de Relaxation dynamique, élaborées par Edmund Jacobson. Dernière recommandation de la phoniatre : « La disponibilité d’une souplesse musculaire de « jongleur vocalisant » me semble recommandée pour s’adapter au discours musical », conclut-elle. Motivés par cette pédagogie vocale, les nombreux chefs de chœur qui avaient assisté à son atelier vocal sont alors passés au stade de l’expérimentation et ils ont pu tester sur eux-mêmes les conseils fonctionnels et acoustiques de Marie-Agnès Faure, dans l’intention évidente de les mettre en application dans leurs propres chœurs.
Michel Grinand

(1): La voix chantée, entre sciences et pratiques, Nathalie Henrich-Bernardoni, éd. de Boeck Solal, 2014. 

Les dix recommandations de Marie-Agnès Faure

 

1) Ressentir le « mhmhm », que l’on sonorise bouche fermée, comme pour manifester un bonheur ressenti. Le faire à plusieurs hauteurs sonores.
2) Pieds posés un peu décalés dans le sens de la marche, relâcher les épaules et étirer le corps entre le sol et une toise imaginaire, genoux déverrouillés.
3) Se préparer à accueillir l’air entrant et à sonoriser des phrases comme dans un ressenti d’émerveillement.
4) Accueillir l’air entrant (inspiration), le visualiser descendre vers soi tout en relâchant les tensions musculaires de l’ensemble du contour du corps…mais « comme fibre par fibre » (E. Jacobson) pour éviter l’effondrement du squelette habituellement associé à toute incitation de relâchement.
5) Eviter les apnées, s’entraîner consciemment à associer nos vocalises quotidiennes à des phases inspiratoires ou expiratoires lentes, pour savoir résister sans effort contre les forces expiratoires usuelles et ainsi pouvoir allonger les durées phonatoires.
6) Savoir « poser » vers soi les débuts de phrases et s’amuser à ressentir les consonnes sonores.
7) Jouer avec « soi » comme si l’on était l’architecture instrumentale que l’instrumentiste sonorise.
8) Jouer entre l’appui au sol, genoux déverrouillés, et un appui contre un mur imaginaire derrière soi pour aider la musculature expiratoire à entrer en résistance pour nous permettre d’allonger les durées phonatoires.
9) Rechercher une densité de contact dans nos pieds, passive quand on « accueille l’inspiration », active quand on « accueille les durées phonatoires » pour les allonger.
10) « Accueillir vers soi » les mélodies ascendantes, les aigus, les fortissimos et « laisser s’envoler » les mélodies descendantes, les fins de phrase, les pianissimos.

 

Marie-Agnes-Faure1Chant et thérapie sur un même diapason

 

Artiste et thérapeute, c’est ainsi qu’on pourrait qualifier Marie-Agnès Faure (M.D.), tant celle-ci a mené de front ces deux activités tout au long de sa carrière. La musique a débuté pour elle à 9 ans, avec l’apprentissage du violon. Suivit, à 16 ans, celui du chant, Marie-Agnès Faure révélant non seulement une belle voix de soprano, avec Thérèse Skutnik à Belfort et Marcelle Bunlet au CNR de Strasbourg, mais aussi des aptitudes théâtrales développées au Centre d’Art dramatique de Strasbourg. En 1969, elle entame ses études de médecine qu’elle achèvera par une thèse médicale en 1978, avant de les compléter en 1979 par une Compétence en phoniatrie sous la direction du professeur JC Lafon. Elle collaborera avec celui-ci au DIU de phoniatrie de Besançon jusqu’en 1999. Ses études ne l’empêchent pas de développer son art par le biais de masterclasses de chant avec Helmut Lips, Arleen Auger et Cathy Berberian. Elle chante aussi en tant que soliste dans de nombreuses cantates et œuvres lyriques comme le Roi Arthur, de Purcell. A partir de 1982, Marie-Agnès Faure ouvre son cabinet de médecin phoniatre à Paris. Tout en poursuivant une carrière lyrique en tant que soliste, elle exerce des fonctions dans le milieu de la phoniatrie appliquée au chant, au sein de la Société française de Phoniatrie et des Pathologies de la Communication et de l’Association Française des Professeurs de Chant. Depuis 1983, elle est membre du Collegium Medicorum Theatri et membre du bureau de de la Pan European Voice Conference depuis 1995. Marie-Agnès Faure publie aussi régulièrement des articles dans les revues spécialisées en phoniatrie.
MG