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Le magazine en ligne du chant choral

1 welleda muller face WebWelleda Müller, Historienne de l’art et psychanalyste

Au Moyen-Âge, le chant choral avait déjà une fonction thérapeutique

 

Alors que le colloque « Pourquoi la musique ? » se tiendra au conservatoire de Boulogne-Billancourt (92) du 13 au 15 octobre 2016, la psychanalyste et historienne de l’art Welleda Müller rappelle que, depuis le Moyen-Âge, le chant choral est réputé pour ses valeurs cathartiques et curatives supérieures à celles de la musique instrumentale.

 

Avantchoeur.com : Welleda Müller, pourriez-vous nous dire comment vous êtes devenue Art-Thérapeute ?
Welleda Müller : Sur le plan personnel, j’ai une formation de musicienne. Je suis violoniste et chanteuse soliste (diplômée du conservatoire d’Auxerre), après avoir chanté dans plusieurs chœurs. Au niveau universitaire, j’ai un doctorat d’histoire de l’art, spécialiste de l’iconographie médiévale et renaissance en Europe occidentale, et ma thèse a porté sur les stalles de chœur au Moyen-Âge*. J’ai également un diplôme de psychanalyste et mon mémoire a porté sur la comparaison santé de l’âme/santé du corps, à la lueur de l’Art-thérapie. En collaborant avec des psychologues et neuropsychologues du Max Planck Institute, j’ai développé une méthode originale de psychothérapie utilisant les œuvres d’art comme support de méditation, de connaissance de soi et de développement personnel. Je donne des conférences sur tous ces sujets.

 

2 melancolie musicotherapie WebACC : Qu’est-ce que l’Art-thérapie ?
WM : C’est un courant thérapeutique qui existe depuis la fin de la seconde guerre et qui s’est appuyé sur ce que la tradition populaire appelait « l’art des fous ». Cette forme de psychothérapie utilise la création artistique (dessin, peinture, collage, sculpture, etc.) pour prendre contact avec la vie intérieure (sentiments, rêves, inconscient, etc.) du patient, l'exprimer et laisser progressivement surgir ses images intérieures, qui peuvent être autant le reflet d'expériences du passé que de rêves auxquels il aspire. Le geste créateur fait appel au corps qui se met en mouvement pour créer une œuvre concrète, sollicitant l'imagination, l'intuition, la pensée et les émotions. Les images ou les formes ainsi créées dévoilent certains aspects de soi et génèrent une vision et des comportements nouveaux qui contribueront à des guérisons physiques, émotives ou spirituelles. Au Moyen-Âge, déjà, les peintures avaient une fonction thérapeutique : on regarde l’image et on médite. L’image laide était par contre rejetée et chargée de superstitions (on pensait notamment que si les femmes enceintes voyaient des images affreuses, leur enfant naîtrait monstrueux). On pratiquait aussi la musicothérapie : pour guérir ce que l’on appelait alors la mélancolie, on faisait jouer un vièliste à archet devant le patient.

 

3 Chanteurs handicapés WebACC : Le chant a-t-il aussi un effet thérapeutique ?
WM : Absolument. Le son de la voix produit une résonance particulière dans le corps, d’autant plus lorsque la personne chante. Il suffit de coller son dos à un mur pour sentir la résonance dans sa cage thoracique. Suivant les problèmes, le passage des ondes sonores dans le corps fait du bien. On traite ainsi des cas d’arthrose du dos en séances de groupe : deux personnes se mettent dos à dos et produisent des sons, chacune d’elles sentant alors les résonances de l’autre le traverser. Dans la thérapie du bien-être, qui traitent les personnes à problèmes émotionnels, on demande aux patients de produire un son, d’abord bouche fermée, puis sur des ah !, ou des oh !, puis de se rejoindre sur un son global. On obtient alors souvent un accord majeur contenant des résonances et des harmoniques. On augmente l’intensité sonore de cet accord vers le forte, puis on diminue l’intensité jusqu’au pianissimo et, finalement, jusqu’à la disparition de la voix. Cet exercice est aussi utilisé dans le cadre du développement personnel.

 

4 Pierre Calmelet dirigeant une chorale inclusiveWebACC : Quelle musique a le meilleur effet thérapeutique ?
WM : C’est la musique qu’on écoute en direct ou qu’on fait soi-même, en chantant ou en jouant d’un instrument, qui apporte le bienfait le plus important par l’énergie qu’elle produit dans le corps. Preuve en est la difficulté qu’éprouvent à s’endormir les choristes et les musiciens qui ont répété le soir. L’homme vibre selon une certaine fréquence. Face une énergie directe, son corps entre en résonance avec cette énergie et cela le remet en harmonie avec lui-même et avec le monde qui l’entoure. Au Moyen-Âge, on conceptualise trois types de musique auxquelles l’homme est hiérarchiquement exposé. La première est la Musica Mundana ou Musique du monde. Inaudible à l’oreille, elle est l’harmonie que créent les planètes, appelées aussi Sphères, quand elles se déplacent. La Musica Humana ou Musique de l’homme est la vibration que produit l’homme en se déplaçant et en s’activant. Enfin, la Musica Instrumentalis est la musique produite par l’homme, soit avec un instrument, soit en chantant. On considérait alors qu’il fallait être en harmonie avec ces trois musiques pour être bien et que la Musique audible pouvait aider à restaurer la Musica Humana et l’harmonie perdue des êtres humains. Les hommes du Moyen-Âge avaient par ailleurs constaté que « l’instrument » le plus efficace sur l’homme et qui avait l’impact le plus fort était la voix, à cause des vibrations de la voix dans le corps et de la vibration sonore que produit un chœur de chanteurs. C’est peut-être pourquoi les autorités ecclésiastiques ont introduit le chant dans la liturgie et ont longtemps interdit les instruments de musique dans les églises.

 

5 airy lifestyle pair 02 v2 1300x1300x72ACC : Avec ses styles différents et ses amplifications, la musique d’aujourd’hui a-t-elle les mêmes effets bénéfiques ?
WM : La musique amplifiée fournit sans doute la même énergie que la musique en direct, mais les vibrations basses amplifiées sont néfastes, en particulier pour les femmes enceintes. La musique enregistrée qu’on écoute au casque détend, mais elle n’a d’effet que si on sait l’écouter avec attention pour être totalement pris par le son ou si elle pousse à la méditation et permet de sentir que les pensées ne s’arrêtent jamais et qu’on est spectateur de soi-même. C’est ce qui fait le succès des musiques relaxantes. Par ailleurs, le répertoire n’est pas un problème pourvu qu’il permette de trouver une harmonie. Le hard-rock ou le Rap, par exemple, sont des musiques guerrières et, si on élude les effets négatifs des basses ou les textes qui sont parfois très durs, elles ont un effet positif, même si elles contiennent certaines dysharmonies. En fait, cette dysharmonie correspond aussi au tempérament du public des adolescents qui l’écoute et qui a besoin d’une certaine dysharmonie pour couper le cordon avec la famille et passer à l’état adulte. C’est une sorte de rite d’initiation.

 

Le chant du départ WebACC : L’église n’est pas seule à utiliser le chant choral. L’armée l’a beaucoup utilisé pour faire marcher ses troupes face à l’ennemi.
WM : Par sa dynamique de groupe, la musique chorale produit effectivement des effets de masse très puissants en créant une harmonie dans laquelle l’individu se conforme à l’identité et à l’avis du groupe. De ce fait, il est vrai que la musique peut être utilisée pour le bien comme pour le mal. Comme elle sert à mettre en harmonie, elle peut mettre en dysharmonie et servir à manipuler. Mais dès qu’elle met en harmonie les chanteurs, l’effet de la musique chorale est globalement positif. C’est pourquoi je suis favorable au retour du chant choral à l’école. Le chant est très important pour les enfants car il réduit les phénomènes de mauvaise prononciation et/ou de dyslexie. Pour les garçons qui chantent et qui développent leur voix, la mue se passe mieux. Enfin, l’obligation d’avoir deux lectures : celle du texte et celle des notes, est excellent pour le développement du cerveau. Au Moyen-Âge, l’éducation musicale commençait dès la petite enfance et, lorsque la voix était stabilisée, à l’âge adulte, les adultes disposaient d’une grande élasticité vocale. Les partitions retrouvées nous montrent qu’ils maitrisaient un ambitus plus large que celui de la population actuelle.

 

7 Kevin Duriez dirigeant son choeur scolaire au MinistèreWebACC : On constate aussi que, même si les Français aiment chanter, ils ont beaucoup de réticence à chanter seuls devant un public. Pourquoi ?
WM : C’est parce que le chant ne fait pas partie de la vie de tous les jours et de tout le monde. Cela traduit aussi une sorte de complexe d’infériorité : il est en effet très impressionnant d’être son propre instrument et il est donc peu facile de l’assumer. Pour leur premier concert chantant, la grande majorité des chanteurs a peur parce qu’ils ont l’impression que tout peut s’écrouler et qu’ils sont convaincus qu’il n’y a rien de plus ridicule qu’un chanteur qui rate une note. Là encore, l’éducation chorale à l’école est la solution car elle développe la confiance en soi. Elle permet aussi d’assumer sa voix, tant chantée que parlée. Enfin, le travail vocal sert autant au chœur qu’à l’individu car la voix devient homogène. L’éducation de la voix reste encore marginale en France et c’est pourquoi il faudrait introduire plus de chant dans l’éducation scolaire.

 

Welleda Müller chantant accompagné au theorbeWebACC : Peut-on vivre sans musique ?
WM : Je ne crois pas qu’on puisse vivre sans musique ou, en tous les cas, on ne vit pas bien sans elle. Aujourd’hui où l’on voit Daech et d’autres extrémistes interdire la musique à leurs fidèles, on constate que cela crée un groupe mortifère. Il est psychologiquement très perturbant de grandir sans musique alors que celle-ci est nécessaire à l’être humain tant sur le plan de la santé mentale que physique. L’harmonie que crée en nous la musique est importante car elle nous révèle que l’on a quelque chose en nous qui est spirituel. Beaucoup de gens ne découvrent cette part subtile d’eux-mêmes qu’en écoutant de la musique. Or, cette spiritualité échappe à notre contrôle, ressortant même chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, lesquelles se remémorent des airs à leur seule audition. Les personnes qui vivent sans musique se privent donc de spiritualité et une société qui veut grandir sans art rejette son passé et sa culture. Ce faisant, elle produit des êtres malades psychologiquement qui s’imaginent vivre la fin des temps et n’avoir d’autre finalité que de mourir.
Michel Grinand

* Welleda Muller, « L’art des huchiers, restreint au mobilier liturgique des chœurs (stalles, jubés, autels et retables sculptés, groupes statuaires), en pays bourguignon, flamand et rhéno-mosan, aux xve et xvie siècles » », Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, no 14,? 2010, p. 5


9 Concert Music o Senior swisslife WebLe chant contre la maladie d’Alzheimer

 

La mémoire du chant. L’effet bénéfique du chant choral sur les malades d’Alzheimer est connu des associations Cœurs en Chœur et Mesh (Musique et Situation de Handicap, Association Ressource Nationale Musique et Handicap). Entendant autour d’eux des personnes chanter des airs connus, les malades sortent de leur torpeur et retrouvent la mémoire de la mélodie et des paroles pour accompagner le chant : « Si la maladie d’Alzheimer altère la mémoire, elle n’a pas de prise sur les sensations », confirme la Fondation Swiss Life, qui s’investit depuis 2010 pour offrir aux malades atteints de cette affection un retour au plaisir de la culture. A ce titre, la Fondation soutient France Alzheimer et l’association Music’o Senior, laquelle organise près de 30 concerts lyriques annuels au sein des centres gériatriques, allant même jusqu’à mêler dans une même interprétation des patients et des chanteurs lyriques professionnels. C’est ainsi que, le 22 juin 2016, Music’o Senior a associé quatre pensionnaires atteints d’Alzheimer aux chanteurs pour un concert au Centre d’accueil Les Iris, au Havre (76). Une opération saluée comme un succès par un public de pensionnaires réactif et chaleureux et par des apprentis chanteurs qui se sont particulièrement investis. Après avoir travaillé leur voix et appris leur texte, les pensionnaires ont tenu leur place dans le chant avec enthousiasme, gaieté et plaisir. Ils ont même offert au public un final spectaculaire et dansant : « Il suffit qu’une émotion survienne et cela déclenche chez la personne une participation volontaire spontanée », rapporte l’un des chanteurs. Avec ses interactions sensuelles et cognitives, le chant est une vraie source de résurgence de la mémoire. MG