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Jacqueline Bonnardot

Jacqueline Bonnardot, professeur de chant 

Les choristes peuvent améliorer leur voix

 

De la voix, du geste et de la plume, Jacqueline Bonnardot a porté le chant jusqu’au cœur des apprentis artistes pour en faire des maîtres en l’art du bien chanter, se laissant toujours guider par la vocalité naturelle de ses élèves. Ses leçons portent toujours leurs fruits. 

 

Avantchoeur.com : Pourquoi être devenue professeur de chant alors que vous étiez une artiste lyrique ?

Jacqueline Bonnardot : Je crois que je me suis mise à enseigner le chant après avoir chanté en récital, en quatuor vocal et en musique de chambre, parce que j’avais la vocation et l’amour du métier de chanteur. Et je suis devenue professeur de chant parce qu’un professeur de technique vocale ne s’occupe que la technique alors que je pense que c’est insuffisant. Il faut s’occuper de la technique ET de la musique, en ne séparant pas les deux. L’enseignement est alors vite devenu une passion, car c’est vraiment un métier enrichissant et diversifié. Mais il faut aimer ce travail et accepter de se former toute sa vie. Un professeur de chant se forme à partir du savoir des autres et au contact des élèves. Car, dans le chant, on n’a jamais deux fois le même instrument en face de soi. Cet instrument, la voix, est toujours original et inattendu. J’ai même pu, parfois, faire naître des voix de personnes qui prétendaient ne pas en avoir.

 

ACC : Voulez-vous dire que tout le monde peut chanter, même ceux qui pensent qu’ils chantent faux ?
J. B. : Oui. A moins que la personne souffre d’un grave problème psychologique, comme je le raconte dans mon livre, d’un défaut d’oreille interne ou d’arythmie, trois cas qui sont rares, tout le monde peut parvenir à chanter. L’arythmie, qui fait qu’une personne ne ressent pas le rythme dans son corps, est un problème très difficile à corriger. Mais si quelqu’un chante systématiquement faux, c’est peut être à cause d’un problème médical qu’un bilan de l’audition peut détecter. J’ai eu ainsi une élève qui n’avait pas de voix grave : un audiogramme a montré qu’elle ne percevait pas les plages graves. Comme un sourd est muet, elle ne pouvait donc chanter ce qu’elle n’entendait pas. Mais j’ai vu faire chanter ce qu’on appelle des « bourdons », c'est-à-dire des enfants qui chantent toujours un ton trop bas : la chef de chœur a fait descendre le chant choral au niveau de ces bourdons et puis, petit à petit, l’a faite remonter, l’ensemble des choristes tirant les autres vers le haut.

 

ACC : De tels succès démontrent une réelle méthode dans la pédagogie. Quelle est-elle ? 

J. B. : D’abord, il ne faut jamais parler à quelqu’un de ses défauts, mais montrer quelles sont ses qualités. Cette vision positive va, petit à petit, permettre à l’amélioration de s’installer. Mais il est vrai qu’en France, on est peu pédagogue en ce domaine. Beaucoup de professeurs découragent des élèves car ils ne savent pas leur donner confiance en eux. On casse aussi très vite les chanteurs car on met la barre trop haut et trop tôt. Aux Etats-Unis, l’enseignement est moins stressant. Lors de concours à l’étranger où je me trouvais en tant que juré, j’ai souvent vu comme les chanteurs français arrivaient anxieux, repliés sur eux-mêmes et contractés avant leur audition. C’est dommage car on ne chante pas bien lorsqu’on est contracté. A l’inverse, les Italiens arrivaient décontractés et chaleureux, et saluaient les jurés avant de commencer à chanter.

 

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ACC : Mais n’est-ce pas dû aussi à la langue française, dont on dit qu’elle est peu appropriée au chant ?

J. B. : C’est vrai que le français n’est pas une langue à l’émission haute naturelle, c'est-à-dire qui soulève le palais. Cela est notamment dû au fait que, à la différence de l’italien qui ne compte que six voyelles, le français en compte seize. Pour chanter en français, on est donc d’abord obligé de pratiquer un travail d’élévation du palais afin de trouver sa voix en émission haute et de la clarifier. Attention, cependant : l’amour d’un excès de clarté peut être néfaste et il ne faut pas confondre le chant « tubé » avec le chant arrondi. Je me souviens, dans un jury, avoir entendu un juré faire, au sujet d’une jeune fille qui chantait très bien, la réflexion suivante : « Chantera-t-elle aussi bien quand elle aura éclairci sa voix ? ». C’était visiblement une erreur d’appréciation car la jeune fille n’avait aucun besoin d’éclaircir sa voix. En français, il faut aussi faire attention à la couleur vocale. Dans le langage parlé, les « ô », « â », « ê » disparaissent alors que ce sont eux qui donnent sa couleur vocale à notre langue. Le français est une langue très riche et très noble, à côté de laquelle l’italien et l’espagnol font figure de langues populaires. Dans mon livre, j’ai longuement évoqué les problèmes du chant français. Mais si on travaille sérieusement, on peut trouver aisément sa voix.

 

ACC : L’enseignement du chant en France n’est-il pas trop diversifié et n’existe-t-il pas un enseignement – type du chant ?
J. B. : Il n’y a pas vraiment d’enseignement général. Des professeurs étrangers comme Richard Miller ou Daniel Ferro ont développé en France des méthodes d’apprentissage du chant plus normées, inspirées de leurs principes. Mais cela n’a pas suffi. En fait, l’enseignement français n’est pas assez scientifique et il reste empreint de mauvais principes. Ainsi, 50% des professeurs de chant croient encore que le chanteur doit projeter le son. C’est scientifiquement absurde. Le son rayonne autour de soi et la projection du son est simplement le résultat d’une bonne technique vocale. Si la production du son s’effectue au bon endroit, le son rayonne au loin, alors que plus on essaie de porter le son au loin et moins on se fait entendre. Par exemple, alors que ses partenaires sur scène disaient de la soprano Ninon Vallin qu’on ne l’entendait pas, dans la salle, on n’entendait qu’elle. En fait, les gens qui ont une bonne technique s’entendent mieux dans la salle que sur scène.

AC : Les professeurs de chant et les chefs de chœur ne sont-ils pas en compétition pour la clientèle des choristes ?
J. B. : Non, je pense qu’ils sont complémentaires. Le chef de chœur doit savoir chanter pour montrer l’exemple et il serait bon aussi que tous les chefs connaissent la technique vocale pour pratiquer la mise en voix avant le chant. Le mieux serait que le chœur dispose d’un professeur de chant pour les hommes et d’un professeur pour les femmes, car les exercices ne sont pas les mêmes. Au pire, la mise en voix devrait être faite par pupitre avec, dans chaque pupitre, un chef de pupitre qui donne l’exemple et fasse chanter les vocalises aux autres. Ce chef de pupitre serait en même temps un élément moteur pour le chœur.

 

AC : Votre livre s’adresse-t-il aussi aux choristes amateurs et peuvent-ils s’en servir pour s’améliorer ?
J. B. : Le livre leur sera utile s’ils s’appliquent d’abord à comprendre les problématiques abordées et les exercices proposés. Les exercices pour les débuts leur sont alors tout à fait accessibles : ils servent à soulever le voile du palais et à développer le médium, mais sans dépasser la quinte. Il n’y a pas besoin d’excès pour préparer la voix aux aigus. De ce fait, les choristes peuvent améliorer leur voix s’ils n’ont pas de trop mauvaises habitudes. Mais s'ils chantent depuis 10 ans avec des défauts, il sera difficile de les remettre sur les rails. De même s’ils doivent changer d’émission, opération qui est perturbante et très difficile à supporter. C’est pourquoi je recommande que le chant commence dès l’enfance. Ceci étant dit, il n’y a pas d’âge pour démarrer le chant si l’élève est prêt à s’améliorer. J’ai connu une dame qui a débuté à 56 ans et qui, à 62 ans, chantait comme une jeune fille. L’apprenti chanteur doit cependant accepter de prendre des cours de technique vocale pour apprendre à placer sa voix.

 

ACC : Vous avez évoqué l’enfance. Bien souvent, les garçons qui ont chanté ne veulent plus le faire après la mue de leur voix. Le changement d’émission les a-t-il traumatisés ?
J. B. : Sans doute et notamment quand ils pensent que leur voix enfantine était plus belle que leur voix adulte. S’ajoute à cela la nostalgie d’avoir été admiré pour une voix qu’on a perdue et l’impression d’avoir ensuite hérité d’une voix moins intéressante. Il est certain que c’est difficile à vivre, d’autant plus que les voix de garçons sopranos muent souvent en basse, tandis que les voix d’altos se transforment en voix de ténors. Chez ces derniers, le changement est d’ailleurs souvent subreptice. Mais de grands chanteurs lyriques comme Alain Vanzo, Peter Schreier ou Michel Sénéchal ont vécu ce traumatisme et l’ont dépassé. Il faut faire de même.

 

  

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 ACC : Qu’est-ce qu’une bonne émission de voix ?

J. B. : C’est une voix qui, étant bien placée, rayonne au loin sans fatigue et avec beauté. La plupart des chanteurs mettent trop d’énergie dans leur chant et ils fatiguent leur voix rapidement. Or, il existe une règle absolue qui veut que moins le chanteur s’entend chanter et plus le public le perçoit. Si vous vous entendez trop à l’intérieur de vous-même, vous perdez le sens des nuances et vous allez produire des choses mauvaises. Il ne faut donc pas pousser la voix et, dans un chœur, il ne faut pas chanter plus fort que ses voisins. On chante bien lorsqu’on est capable de faire un piano dans l’aigu. C’est de la technique pure et c’est pourquoi Mozart reste mon professeur adjoint, car on ne peut chanter du Mozart en criant et il aide à chanter au bon niveau sonore. Je me sers souvent de Mozart pour trouver des idées.

 

ACC : Certains spécialistes préconisent de commencer à enseigner la musique par le chant. Etes-vous d’accord ?
J. B. : Oui et j’ai l’exemple d’un professeur de clarinette qui réussit très bien avec ses élèves car il leur fait d’abord chanter les notes. En France, on n’enseigne pas bien le solfège car on ne met pas en avant son aspect musical. Il faudrait que tous les professeurs de musique aient aussi une formation de technique vocale et que tous les maîtres d’école sachent chanter.

 

ACC : De nombreux chefs de chœur bannissent le vibrato dans leur chœur, alors que pour beaucoup de professeurs de chant, il est l’apanage du chant classique occidental. La voix du chanteur doit-elle être empreinte d’un vibrato ?
J. B. : Les chefs n’aiment pas les vibratos car ils estiment que cela peut créer de fausses notes dans le chœur. En fait, le vibrato est naturel mais si quelqu’un dit qu’il a un beau vibrato, c’est que celui-ci est trop grand. Le vibrato doit simplement embellir la voix et l’enrichir sans perturber l’émission. Le vibrato est bon quand le soutien est bon et il peut être réduit par une bonne technique du souffle. Plus le souffle sera bon et moins il y aura de vibrato. Le chanteur qui a un bon souffle pourra d’ailleurs accentuer ou réduire à volonté son vibrato. En même temps, un bon souffle préserve la voix dans sa durée.

 

Jacqueline Bonnardot WebACC : Dans votre ouvrage, vous évoquez le mouvement contraire comme une garantie de bonne émission. De quoi s’agit-il précisément ?
J. B. : Il s’agit d’alléger la note quand la voix descend dans le grave et de l’appuyer quand la voix monte dans l’aigu. L’objectif est de ne pas monter ou descendre avec sa voix, ce qui fermerait le larynx, mais avec le souffle. La différence sera légère, mais la note reste parfaite et la voix ne se fatiguera pas. Baisser en allégeant, monter en appuyant. Le mieux, pour que les choristes comprennent le procédé, est que le chef de chœur donne l’exemple. Un exemple parle toujours de lui-même.

 

ACC : Pour les choristes, qui doivent écouter leurs voisins en même temps qu’ils chantent pour être en harmonie avec eux, conserver une bonne technique vocale n’est pas facile. Que doivent-ils faire, surtout ?
J. B. : Ils sont obligés de tout faire en même temps pour rester dans la logique du chant. Mais avant tout, ils doivent s’efforcer de bien respirer. Pour cela, il faut qu’ils restent avec la gorge bien ouverte, comme si eux-mêmes étaient ouverts. Plus on est ouvert et moins on se fatigue. C’est un long apprentissage pour y parvenir en sécurité, long mais nécessaire. Sinon, former un chœur avec des gens qui n’ont pas de technique vocale est risqué, notamment pour les voix moyennes que sont les mezzo-sopranos et les barytons.

 

ACC : Pourquoi ?
J. B. : Dans les chœurs, les voix moyennes sont désavantagées car on leur demande des efforts dans les notes graves ou dans les notes aiguës. Je pense que les voix devraient rester comme elles sont et qu’il ne faut pas pousser les choristes à renforcer les notes graves, car cela peut avoir des conséquences sur leur voix à terme. Pour les choristes qui souffrent dans un pupitre, la solution est de s’adapter aux œuvres et de changer de pupitre. En fonction de l’œuvre chantée, les barytons évolueront ainsi entre basse 1 et ténor 2 et les mezzos entre altos et sopranes graves. C’est là que les connaissances musicales sont utiles.

Propos recueillis par Michel Grinand (avril 2011)