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2 Choeur et argent WebChœurs, Financement participatif et mécénat

Comment faire payer le public avant le concert

 

En cette période de disette financière, les chœurs n’ont plus que deux moyens pour financer leurs concerts : le financement participatif ou Crowdfunding et le mécénat, deux solutions basées sur la générosité des particuliers et qui exigent autant d’efforts que d’ingéniosité. Lucie Le Borgne, de Crowdfunding Factory, et Jean-Philippe Sarcos, Directeur artistique du Palais Royal, témoignent.

 

En avoir ou pas. Qu’il soit amateur ou professionnel, le chœur qui souhaite innover, monter un projet ou parfois seulement élaborer une saison attractive de concerts doit trouver des ressources financières qui dépassent le montant des cotisations de ses choristes. Le problème est d’autant plus criant que les subventions baissent et que les mécènes sont rares. Cependant, avec le développement des réseaux sociaux, un nouveau recours a surgi: le financement participatif, traduction de l’anglo-saxon Crowdfunding. Basé sur un appel aux dons auprès du public même du chœur  à travers les réseaux sociaux, ce genre d’opérations passe par le recours à des plateformes bancaires, lesquelles thésaurisent les fonds collectés et en garantissent l’usage. Ces plateformes sont de plus en plus nombreuses : citons, parmi les plus connues, Kiss Kiss Bank Bank, Ulule, Lendopolis, Mango Pay, Lemon Way ou encore Culture Time et Dartagnans, ces deux dernières étant davantage axées sur le financement culturel. A l’aide de la plateforme, le chœur peut ajouter celle d’une agence spécialisée dans l'accompagnement des porteurs de projet. C’est que l’enjeu est réel : l’argent collecté n’est récupérable que si le montant visé est atteint, voire dépassé. Il faut donc viser juste, en n’oubliant pas qu’il faudra aussi rémunérer la plateforme bancaire, laquelle prend un pourcentage généralement compris entre 5 et 8%, ainsi que l’agence d’accompagnement qui, elle, réclame un forfait fixe allant généralement de 500 à 1000 euros selon l’accompagnement choisi. Si la somme visée n’est pas atteinte, l’argent sera restitué aux donateurs et le chœur aura perdu son temps, tout en devant payer son agence conseil.

 

5 JPS avant concert WebJean-Philippe Sarkos, Directeur artistique de l’Académie de Musique de Paris et du Palais Royal

« Mieux vaut un mécénat durable qu’un Financement Participatif ponctuel »

 

Avantchoeur.com : Vous avez effectué une opération de Financement Participatif pour Le Palais Royal et l’Académie de Musique de Paris. Comment cela s’est-il passé ?
Jean-Philippe Sarcos : L’opération s’est bien passée. Nous voulions financer les 10 concerts de notre saison. Avec les six administratrices de notre bureau, nous avons lu des revues sur les méthodes de Financement Participatif et nous avons organisé et réalisé la campagne nous-mêmes, en nous appuyant sur la plateforme Kiss Kiss Bank Bank. Nous avons réussi à recueillir les 20 000 euros que nous visions. Cela a été comme retrouver auprès de notre public les subventions qui nous avaient été retirées par les collectivités.

 

ACC : Le Financement Participatif ne vous a néanmoins pas satisfait. Pourquoi ?
J-P S. : Si nous avons réussi notre appel de fonds, nous nous sommes rendu compte que ce type d’opération n’est pas très rentable car l’argent que nous avons obtenu a été largement compensé par les efforts que nous avons dû produire pour gérer les contributeurs. Le temps consacré à relancer tout notre réseau a été considérable, sans compter que l’insistance à laquelle cela nous a obligés est pesante : cela lasse les gens et peut même affecter notre image en nous faisant passer pour des mendiants. Puis, la campagne terminée, il a encore fallu gérer les compensations accordées aux contributeurs. Entre le temps passé, l’impact négatif sur notre image et la lourdeur de la gestion, nous avons constaté que le Financement Participatif était un coup dans l’eau. Ce type d’opération marche surtout pour des projets uniques alors que nous faisons des concerts tous les mois. En définitive, seules les plateformes financières gagnent vraiment de l’argent dans cette affaire. Nous aurions aussi bien pu obtenir les 20 000 euros en faisant payer les entrées ou par la seule entremise de nos mécènes. Nous ne renouvellerons donc pas cette opération de Financement Participatif pour la saison 2015-2016. Je préfère que le public nous soutienne en venant à nos concerts.

 

ACC : Disposez-vous de nombreux mécènes ?
J-P S. : Le Palais Royal a mis en place un Cercle des Mécènes qui compte 200 membres. Ceux-ci s’engagent vraiment car nous entretenons avec eux des rapports humains en les recevant de façon privilégiée ou en leur envoyant des lettres d’information sur nos activités. Nous les faisons participer à ce que nous savons faire et nous avons un langage clair et profond qui les motive.

 

7 Choeur mixte nombreux WebACC : Qui sont ces mécènes et qu’est-ce qui les motive ?
J-P S. : Au moins 60% d’entre eux ont moins de 30 ans. On s’est aperçu qu’une grande majorité d’entre eux sont les jeunes que nous sélectionnons pour l’Académie de Musique de Paris. Chacun d’eux donne jusqu'à 100 euros et plus par an, ce qui constitue une somme importante pour eux. Mais ils sont motivés par le fait qu’ils vivent avec le Palais Royal quelque chose de spécial. Vous les avez vus lors de notre concert de Noël : ils étaient bien habillés, ils ont vu que les musiciens jouaient debout et ils ont chanté sans partition avec passion. Ils ont ainsi vécu quelque chose d’exceptionnel, de fort et de plus humain que ce que leur propose le quotidien. Ils ont ainsi obtenu un « Bis » rien que pour eux. Il y a même de jeunes étudiants en audiovisuel qui ont proposé de filmer gratuitement le concert car c’est quelque chose qu’ils ne voient nulle part ailleurs. Je pense donc qu’il vaut mieux avoir de vrais mécènes comme eux plutôt que les donateurs ponctuels du Financement Participatif car l’intérêt de notre public me paraît aussi mieux servi. Pour nous qui visons le mécénat privé plus que les subventions, notre intérêt est de penser et travailler dans la durée. C’est en faisant du bon travail dans la durée que nos affaires marchent.
Propos recueillis par Michel Grinand

Les trois cercles de donateurs. Avec un taux de réussite annoncé de 90%, alors que la moyenne du secteur est de 50%, l’agence Crowdfunding factory se dit prête à mettre son savoir-faire au service des chœurs. Mais selon certaines modalités, comme le précise Lucie Le Borgne, co-fondatrice de l’agence et Directrice de campagne de financement : « En premier lieu, le chœur doit avoir un public à qui demander un soutien et qui sera divisé en trois cercles, explique-t-elle. Le 1er cercle est celui des familiers du chœur, ceux qui donneront les premiers euros qui fourniront le taux de réussite qui crédibilisera l’opération et inspirera confiance. Le second cercle est constitué par les amis des amis et ce sont donc les membres du 1er cercle qui feront le relais vers eux par la publicité qu’ils donneront au projet. Enfin, le 3ème cercle, c’est le grand public, qu’on touchera par la presse, les blogs, les réseaux sociaux. Pour les toucher, il faut disposer d’une bonne base de données d’adresses emails ou Facebook ou Twitter. En second lieu, le projet doit être concret, valorisant et descriptible de façon claire, car les donateurs aiment donner pour quelque chose qu’ils peuvent voir et obtenir : un concert, un CD ou un service sont plus consensuels qu’une saison de concerts ou des artistes, même s’il est bon d’accoler un visage sur un projet. En troisième lieu, il faut définir les contreparties financières qui faciliteront l’engagement des donateurs. Il s’agit d’un cadeau qui constituera un Retour sur Investissement immédiat pour les donateurs ».

 

Lucie Le Borgne2 WebTrois mois de travail. Dans cette démarche, une agence comme Crowdfunding Factory se donne pour objectif de propulser les campagnes de financement participatif afin de permettre aux porteurs de projet de réunir une véritable communauté autour de leur produit/service et, ainsi, de le légitimer. Mais si Crowdfunding Factory aide le chœur à définir les objectifs financiers par rapport à la taille du public accessible, les contreparties offertes, la durée de la campagne, son titre, son plan et les cibles de la communication de presse, l’agence ne cache pas que l’intervention d’un responsable communication est un atout, en particulier parce qu’une opération de financement participatif est très chronophage : «  Une campagne de financement participatif s’étend sur au moins trois mois, assure Lucie Le Borgne. Deux mois de préparation avant le lancement, pour bien planifier la campagne et puis 30 jours de campagne, durant lesquels il est important de rester attentif à l’évolution de la collecte pour effectuer des relances par email et par les réseaux sociaux ou par voie de presse. C’est pourquoi notre partenaire idéal est un responsable communication et marketing, capable de porter le projet et d’entretenir la campagne. Cependant, nous restons attentifs à pouvoir travailler sans lui et c’est pourquoi notre première démarche consiste à nous informer sur le secteur d’activité du client afin d’imaginer le plan de communication qui conviendra ». En plus d’un bon carnet d’adresses, le candidat au Financement Participatif doit donc avoir une santé de fer et les nerfs solides s’il veut mener à bien son projet. Ajoutons aussi qu’il ne doit pas croire aux miracles, car la moyenne des sommes collectées plafonne à 4000 euros par projet, même si Crowdfunding Factory assure être déjà parvenu à atteindre la somme de 20 000 euros.

 

4 eglise vide WebDo-It-Yourself. Par contre, rien n’empêche d’annualiser les opérations de Financement Participatif, pourvu que chaque campagne s’effectue sur un projet différent : « La première campagne crée des fans, lesquels se font ensuite un point d’honneur à être les premiers à soutenir la campagne suivante », traduit Lucie Le Borgne. Cette possibilité comme cette fidélité expliquent les dévoiements qui sont rapidement apparues dans le système. La plus naturelle est la prise en main de la quasi-totalité de l’opération, hormis la plateforme bancaire, par le client lui-même. Ainsi économise-t-il les frais d’agence. Mais Lucie Le Borgne ne s’en plaint pas : « Que des chœurs ou des personnes puissent réaliser leur propre campagne est une bonne chose car cela se sait, ce qui valorise notre marché et le développe », assure-t-elle. Plus stratégique est l’usage du Financement Participatif comme d’un outil de promotion. Peu importe si la campagne échoue ou non, seul compte le fait que le public ciblé a été averti que le porteur a un projet le concernant. L’agence de communication y trouve non seulement son compte, mais elle apprécie la technique : « Du fait qu’il a été sollicité, le public sera informé de la commercialisation du produit ou du service et, de ce fait, plus enclin à l’acheter. Au final, l’opération aura coûté moins cher au porteur de projet qu’une véritable campagne publicitaire. Certaines marques ne font d’ailleurs plus d’opération de Financement Participatif que pour leur publicité ». Pas sûr, cependant, que ce dévoiement soit durablement du goût des donateurs, lesquels pourraient s’estimer manipulés.
Michel Grinand