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1 Einojuhani Rautavaara Photo Ari KorkalaWebDécès d’Einojuhani Rautavaara (9 octobre 1928 – 27 juillet 2016)

Le plus international des compositeurs finlandais de chant choral n’est plus

 

A 87 ans, le compositeur finlandais bien connu des chœurs du Florilège vocal de Tours et du Grand Prix Européen de chant choral : Einojuhani Rautavaara, est décédé le 27 juillet 2016. Musicien de talent amoureux de la poésie et des langues, il a fait chanter les chœurs de toutes nationalités sur ses partitions exigeantes où l’atonalité et la mélodie se mêlaient en de savantes compositions lyriques.

 

Un compositeur en vogue dans le milieu choral. Bien que né en 1928, Einojuhani Rautavaara semblait éternel. Le compositeur portait vaillamment ses quatre-vingt et quelques printemps et il aura fallu une opération et ses suites malheureuses pour éteindre son génie. Les Finlandais pleurent celui qu’ils considèrent comme le plus grand compositeur finlandais depuis Sibélius et le chant choral regrette un magicien de la forme et du fond polyphoniques. Il faut dire que sa musique chorale séduisait de plus en plus les chœurs et que, alors que les instrumentistes avaient presque cessé de jouer ses symphonies dédiées aux anges, il était devenu presque impossible, ces dernières années, d’assister à un concert de chant choral contemporain de qualité, au Florilège vocal de Tours ou à l’un des autres concours du Grand Prix Européen de Chant choral sans entendre au moins l’une de ses œuvres.

 

2 Disque Missa a cappellaWebLa dernière Messe

 

La Missa a cappella (2010) est peut-être la dernière grande œuvre chorale qu’ait écrite Einojuhani Rautavaara. Son origine remonte cependant à 1972, date à laquelle il composa un Credo resté sans suite. En 2010, la commande conjointe d’une Messe par le Chœur de la Radio Néerlandaise, le chœur de la Radio suédoise, le Festival de Musique de Cheltenham et la Fondation Père Arthur Bridge pour l’Ars Musica Australis l’amenèrent à ajouter à ce Credo les cinq mouvements aptes à compléter la Messe : le Kyrie, le Gloria, le Sanctus, le Benedictus et l’Agnus Dei. Composition puzzle, la Messe séduit par sa modernité qui s’inscrit dans l’atmosphère chorale scandinave et balte de ce début de 21e siècle, sans nier certaines affinités avec les musiques des Baltes Ugis Praulins, Rihards Dubra ou Vytautas Miskinis, des suédois Erick Esenvalds et Sven-David Sandström, mais aussi peut-être de l’Américain Whitacre. Le compositeur sacrifie là à son goût pour les musiques d’autres horizons en même temps que, parvenu au crépuscule de sa vie, il se fait plaisir en laissant les mélodies qui le touchent s’inscrire sans contrainte sous sa plume. Le résultat est une œuvre apaisée, tonale et néoromantique dans laquelle le Credo brille comme un joyau intemporel et incandescent. Une fois de plus, l’œuvre a séduit les chœurs dès sa création, en particulier le long et contemplatif Agnus Dei qui l’achève. Nul doute que la langue latine de cette Messe permettra aux chœurs de tous les pays de se l’approprier pour le plus grand plaisir de leur public.
MG

Des effets mélodiques jusque dans l’atonalité. Par les thèmes abordés, par son savant mélange de modernité et de lyrisme, de difficultés solfégiques et d’effets mélodiques fascinants, ses compositions chorales trouvaient naturellement leur place dans les programmes des chœurs. Indifférent aux diktats des modes, le compositeur était néanmoins ouvert aux autres cultures et aux autres musiques que la sienne. Il pratiquait la musique traditionnelle autant que la musique sacrée, populaire, classique tonale ou dodécaphonique, tout en restant soucieux de mettre ses compositions à la portée des chœurs, pourvu que ceux-ci aient l’envie de les aborder : « La technique de composition de l’Ave Maria est dodécaphonique, mais l’Ave Maria est facilement distinguable et « chantant » parce que le matériau de sa ligne de notes est une ligne mélodique qui se divise en parties tonales », déclarait-il par exemple pour cet opus. Le compositeur offrait ainsi un champ nouveau d’investigation pour les chœurs désireux de chanter des œuvres de leur temps. Cette capacité à « vulgariser » les styles complexes a sans doute assuré la longévité chorale de ses compositions, dont les interprètes ne se lassent pas.

 

Des compositions narratives. Einojuhani Rautavaara composait avec habileté sur plus de six langues, choisissant ses textes dans les écrits de poètes universellement appréciés comme Rimbaud, Baudelaire, Rilke, Lorca, Goethe ou Eliot. Il mettait ainsi sa musique aux tournures modernes et, souvent, bien scandinaves à portée des chœurs de nombreux pays et ceux-ci entretenaient donc avec plaisir sa présence et sa notoriété dans les salles de concert et les festivals. Surtout, le compositeur servait le texte chanté avec pertinence, tantôt l’accompagnant, tantôt le commentant par des effets mélodiques puissants : « Dans le « Magnificat » et le « Canticum Mariae virginis », les voix centrales forment un champ sonore polyphonique au-dessus et au-dessous duquel les sopranos et les basses alternent en un dialogue expressif », écrivait-il dans sa préface à son disque « Sacred Works ». Ainsi, entre le choix du texte et ceux de la mélodie, des carrures et des nuances, tout chant devenait, sous sa plume, une histoire, effet que renforçait encore son sens de la dramaturgie. Ce n’est pas sans raison que le compositeur a écrit huit opéras, de longues cantates avec orchestre comme « True and False Unicorn » ou son concerto pour soprano, chœur et orchestre intitulée « Daughter of the Sea » et sa fantaisie pour chœur et orchestre « On the last Frontier ». Cela était valable aussi pour ses œuvres sacrées et son « Canticum Mariae virginis » et son « Magnificat » sont aussi passionnants que sa « Suite de Lorca » ou que « Die erste Elegie ». Même « Vigilia », son œuvre sacrée écrite pour le service religieux des Vêpres et des Matines orthodoxes, se développe comme un récit. Si l’on ajoute que le compositeur choisissait des textes à thèmes ou édifiants, on constate qu’il créait sur un mode narratif. Cette particularité a contribué au fait que les chœurs s’attachent à ses compositions, trouvant aussi bien dans le texte que dans la ligne mélodique un moyen de mémoriser le chant et de l’interpréter de façon expressive et variée.

 

4 Disque Book of LifeWebUne œuvre riche en défis. Ainsi, même si son œuvre chorale est concentrée sur quelques disques : « Vigilia », « Sacred Works », recueil de ses œuvres sacrées, « True and False Unicorn », cantate, « Missa a cappella », messe néoromantique reprenant son « Credo » écrit en 1972 et « Book of Life », recueil de chants pour chœur d’hommes à trois voix, il a écrit pour les chœurs tout au long de sa carrière et son œuvre s’est fortement ancrée dans le répertoire polyphonique de qualité. Les chœurs n’ont d’ailleurs pas fini d’en faire le tour. La richesse chorale de « Book of Life », en particulier, est encore étonnamment peu exploitée par les ensembles vocaux masculins alors qu’avec les six langues qui s’y côtoient à travers des poèmes de Baudelaire, Rimbaud, Eluard, Hérédia, Rilke, TS Eliot, Walt Whitman, Goethe ou encore Emily Dickinson, ce recueil est sans doute le plus international de ses albums. Einojuhani Rautavaara avait sans doute la volonté de mettre sa musique au service de textes et d’auteurs célèbres, mais sa musique les servait bien et, surtout, il était un homme de défis. Sur le plan des œuvres chorales que nous connaissons, on ne peut que constater qu’il les a tous remportés : aucune de ses œuvres n’est à rejeter pour des raisons de qualité. C’est sans doute ce qui lui a donné sa prééminence sur les compositeurs finlandais du 20e siècle dans le cœur de ses compatriotes et ce qui l’a installé au niveau d’illustres contemporains comme Arvo Pärt et Veljo Tormis. Tout en regrettant la disparition du maître, on ne peut s’empêcher d’espérer que, fidèle à son célèbre humour, il nous aura réservé quelques surprises chorales posthumes, à rajouter dans son héritage déjà bien fourni.
Michel Grinand

 


4 Disque Rautavaara HyperionWebŒuvres chorales a cappella ou avec orchestre 

 

* Ludus verbalis, motet pour chœur (1960) op. 10 (Personalia; Temporalia; Qualitativa; Quantativa), quatre pièces parlées pour chœur mixte à quatre voix (1960)
* Praktisch Deutsch, motet pour chœur (1969)
* Concerto pour soprano, chœur et orchestre : Daughter of the Sea (Meren tytär) (1971)
* True & False Unicorn, cantate (1971/2000)
* Vigilia, pour chœur et solistes (1971–1972/1996)
* Elämän kirja, suite chorale (1972)
* Suite de Lorca Suite, pour chœur (1973)
* Lapsimessu, pour chœur d’enfants et orchestre (1973)
* Morsian, chant choral (1975)
* Lähtö, chant choral (1975)
Disque VigiliaWeb* Summer Night (Sommarnatten), chant choral (1975) 
* Canticum Mariae virginis, chant choral (1978)
* Magnificat, messe chorale (1979)
* Nirvana Dharma, pour chœur, soprano, et flute (1979)
* Katedralen, pour chœur et solistes (1982)
* Legenda, pour chœur masculin (1985)
* Cancion de nuestro tiempo, choral suite (1993)
* Die erste Elegie, chant choral (1993)
* Och glädjen den dansar, chant choral (1993)
* On the Last Frontier, fantaisie pour chœur et orchestre (1997)
* Halavan himmeän alla, chant choral (1998)
* Our Joyful'st feast, pour chœur (2008)
* Missa a cappella, pour chœur (1972 - 2010)