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1 Zad écoutant WebZad Moultaka, compositeur de « Tu n’as rien vu à Ougarit »

« Je cherche une musique antique ressurgie de la poussière »

 

Compositeur libanais passionné de musique ancienne et vivant en France, Zad Moultaka a été bouleversé par la destruction des sites archéologiques en Syrie. De là la création, avec Emmanuèle Dubost, d’un concert choral intitulé « Tu n’as rien vu à Ougarit » qui s’appuie sur des textes ougaritiques anciens et sur la reconstitution d’une musique rituelle pour réveiller les consciences.

 

Avantchoeur.com : Pourquoi avoir intitulé votre pièce pour chœur, contrebasse et percussions qui traite du drame syrien : « Tu n’as rien vu à Ougarit ». Est-ce un reproche aux Occidentaux ?
Zad Moultaka : Non, il s’agit plutôt d’un clin d’œil au film « Hiroshima, mon amour », d’Alain Resnais, dans lequel un personnage rétorque toujours : « Tu n’as rien vu à Hiroshima » à l’héroïne qui croit avoir saisi tout le drame de la ville. Ceci étant, Ougarit est un site archéologique antique situé au nord de la Syrie et j’ai écrit cette pièce au moment de la destruction de Palmyre par les troupes de Daesh. Je l’ai écrite pour dénoncer cette destruction et le fait qu’on sait défendre le pétrole, mais pas notre patrimoine culturel, qui fait pourtant partie de notre histoire à tous, Orientaux et Occidentaux.

 

3 Statue ougaritique WebACC : Mais comment les fragments de texte en ougaritique retrouvés à Ougarit peuvent-ils dénoncer un événement survenant quatre millénaires plus tard ?
ZM : Les textes retrouvés sur les tablettes d’argile d’Ougarit sont des prières adressées au dieu de la pluie Baal, qui favorise l’agriculture. Ce sont des incantations pour sauvegarder la famille, la maison, le jardin et la cité. Elles sont utiles aujourd’hui pour faire retrouver à l’homme les racines de son origine et pour lui faire prendre conscience des conséquences de ses actes. Revisiter ces incantations de façon moderne remet en cause les valeurs que nous prônons : l’argent et le pouvoir, qui sont pitoyables quand on considère les dégâts qu’ils nous conduisent à faire à la Terre.

 

2 Choeur chantant WebACC : « Tu n’as rien vu à Ougarit » est-elle une pièce qui dénonce à la fois la guerre au Moyen-Orient et la pollution ? Quel rapport existe-t-il entre les deux ?
ZM : Je considère que tous les événements qui se déroulent de nos jours au Moyen-Orient sont dus à des conflits d’argent ou de pouvoir. Il n’y a rien de religieux dans ces guerres. La religion n’est qu’un outil pour utiliser les fous et contrôler les masses. De ce fait, si nous n’arrêtons pas ces deux folies que sont la guerre et la pollution, nous courons dans les deux cas à notre perte. Il nous faut donc retrouver nos racines à tous, Orientaux et Occidentaux, et ce qui importe vraiment pour l’homme.

 

5 Lart de jouer du Zarb WebACC : Tant dans votre musique que dans les textes que vous utilisez, vous semblez vouloir revenir à des pratiques anciennes. Est-ce une démarche volontaire ?
ZM : J’ai toujours ressenti un grand intérêt pour l’antiquité en général. Il existait alors une énergie première que nous avons perdue depuis. L’homme était lié à des considérations terrestres perdues. Il avait peur de la nature et, du coup, il se comportait de façon beaucoup plus humble avec son monde. A travers les pièces qui accompagnent « Tu n’as rien vu à Ougarit » dans le concert et qui datent d’époques différentes, je me rends compte que depuis plusieurs années, je cherche à vivre une émotion qui me ramènerait à ma propre vérité. Je suis toujours en quête de ce voyage qui ramène à une évolution intérieure et non extérieure. De ce fait, je travaille à recréer une musique très ancienne, comme si elle ressurgissait de la poussière. Je cherche en nous ce que nous avons de plus ancien pour nous sauver ».

 

4 Zad et Emmanuele chantant WebACC : Comment écrivez-vous cette retranscription d’une musique antique ?
ZM : Il ne s’agit pas d’une retranscription, mais plutôt d’un Ougarit imaginé avec une écriture originale, de même que les textes sont inspirés des tablettes retrouvées, mais les phonèmes sont pure invention.
Propos recueillis par Michel Grinand