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1 Les 2 lauréats WebPrix Saint-Christophe du Jeune Compositeur 2016

Le chœur des Métaboles sacre l’originalité et la musicalité de la jeunesse et la Mutuelle St-Christophe les dote richement

 

Entre des compositeurs avides de reconnaissance, un jury en quête d’originalité, un public venu s’étonner et un chœur désireux de restituer l’âme des œuvres qu’il créait, le Prix Saint-Christophe a consacré, à l’issue d’un concert palpitant, Stanislav Makovsky et Daniel Campbell, deux compositeurs nouveaux-venus au chœur et dont la spontanéité a transcendé les œuvres. La Mutuelle Saint-Christophe les a gratifiés d'un chèque de 7500 euros et d'un chèque de 5000 euros. Reportage. 

 

1bis choeur chantant WebUn concours d’une exceptionnelle intensité. Le soir du 6 avril 2016, à Paris, la Nef du Collège des Bernardins était comble. Un public nombreux s’y pressait pour assister au concert choral du Prix Saint-Christophe du Jeune Compositeur, organisé par la Mutuelle Saint-Christophe assurances. Un concert très particulier, puisqu’il s’agissait pour les auditeurs d’écouter, en création mondiale, les six pièces sacrées qu’avaient composées pour chœur et orchestre, à partir du psaume 110, six compositeurs issus du monde entier et âgés de 16 à 35 ans : le Chinois Li Mengneng ; le Canadien Daniel Campbell ; le Russe Stanislav Makovsky ; les Italiens Alessandro Perini et Gianni Bozzola et l’Espagnol Alberto Carretero. A la fin du concert, le public désignerait par vote son lauréat du Prix du Public, le faisant ainsi bénéficier d’un chèque de 5000 euros. En même temps, le jury d’experts, qui avait sélectionné sur partition les six compositeurs parmi seize candidats et qui se trouverait étoffé de membres de l’organisation, désignerait le compositeur vainqueur du Prix Saint-Christophe, celui-ci bénéficiant cette fois d’un montant de 7500 euros.

 

2 Henri Brischoux discours WebRépondre au désir des compositeurs. S’ajoutait à cela l’inconnue de l’interprétation que, sous la direction de Léo Warynski, le chœur des Métaboles et l’ensemble Multilatérale feraient de chaque œuvre. Enfin, en reprécisant les raisons qui avait poussé la Mutuelle Saint-Christophe à financer le Prix, Henri Brischoux, son Directeur général, accentua encore l’enjeu de la soirée : « La Mutuelle soutient ceux qui s’engagent pour la création car ils nous évitent de ressasser le passé, déclarait-il. Nous pensons que la musique contemporaine a droit de cité, mais qu’elle n’est pas jouée parce qu’elle est méconnue. Or, le plus grand désir des compositeurs est d’être joué et c’est ce que leur offre ce Prix Saint-Christophe ». Ce concert du 6 avril s’annonçait donc comme une épreuve à suspense dans laquelle tous les participants, des compositeurs au public, en passant par les choristes, les instrumentistes et le chef de chœur et d’orchestre, joueraient un rôle. Dans la Nef du Collège, l’ambiance était électrique et la tension monta encore d’un cran lorsque les artistes remontèrent les rangs du public pour prendre place sur scène.

 

4 Concert Campbell WebTraduire la venue du Messie. Seul devant sa formation, Léo Warynski imposa un temps d’arrêt et de concentration puis, d’un geste ferme, lança la première note de la première pièce chorale : Dixit Dominus, du Chinois Li Mengneng. Présentée par son auteur comme « décrivant la venue du Messie » à travers sept versets dans lesquels peuvent s’entendre la divinité, la puissance, la colère, la sainteté et la victoire, l’œuvre démarra sur un tempo lent par une flûte voilée qui allaient bientôt devenir dissonante. Entreraient alors les solistes sur un chant Forte, suivis par le piano, puis par des sons instrumentaux ou vocaux erratiques. Les éclats de voix, le chant porté jusqu’au cri et la puissante dramaturgie dégagée par le chant emporteraient l’assistance jusqu’à un apaisement final a capella, amené par la voix mélodieuse des altos répétant à l’envi « Amen ». Cette œuvre, dont Léo Warynski confiera plus tard qu’elle avait la préférence des choristes pour la qualité de son traitement des voix chorales, donna le ton d’un concours de haut niveau. Pour l’oreille avertie, elle parut cependant manquer de cette originalité qui l’aurait magnifiée. Mais les lecteurs d’Avantchoeur.com ont vu avec l’Earth Requiem de Guan Xia que la réflexion chinoise n’emprunte pas toujours le chemin de la réflexion occidentale.

 

Véronique de Boisséson et Daniel CampbellWebImmanence de la Création. Dire que la pièce « Et in saecula saeculorum », du Canadien Daniel Campbell, différa sensiblement est un euphémisme. Aussi bien, celle-ci renvoyait « à un état de paix omniprésent qui est à la fondation de toute la Création,… laquelle est soutenue dans une perfection intemporelle ». Les sifflements du vent, la flûte noyée de souffle et l’ambiance bleutée préparèrent à une musique spatiale méditative et quasi extatique. Le texte, étiré dans les sons filés et les bourdons, tour à tour d’hommes et de femmes soutenant les mélismes des voix solistes, entraînèrent l’auditoire dans un lent voyage dans l’éternité d’une musique permanente. Pour le plaisir des amoureux du chant choral, le chœur avait la vedette dans cette pièce et il acheva la pièce sur un long souffle tandis que la harpe égrenait des sons aigus semblant tomber du ciel. A entendre les applaudissements nourris du public, celui-ci avait trouvé son favori et le jeune Canadien remporta de fait le Prix du Public.

 

5 Concert Makovsky2 WebImprovisations et variations. Survint alors le temps de l’étrangeté. Avec « Dixit Dominus Domino meo », le Russe Stanislav Makovsky inaugurait son écriture chorale. Désireux d’expliquer sa démarche, il avoua avoir voulu « créer une image sonore qui suive le texte comme une icône », de celles dont la perspective varie à l’infini selon le point de vue, ainsi « qu’une prière collective, à la manière médiévale », dans laquelle « musiciens et public se meuvent et interagissent ». L’improvisation fut donc la règle dans cette pièce qui, après un début instrumental, s’emplit des psalmodies aiguës de voix féminines et de sons de cordes de pianos ou de violons frappées ou frottées. Même la direction de Léo Warynski en parut suspendue. Pourtant, la pièce « parlait » au public et lui racontait une histoire. Dans une ambiance de lumière verte, le chant devint incantatoire. Il s’emplit de rumeurs courant vers le fortissimo jusqu’à former les mille voix d’un peuple en marche, laquelle marche déboucha sur un chœur de femmes prônant l’apaisement. Le chœur entier reprit à son compte ce chant pour l’achever dans un parler-chanter mesuré. La note finale fut suive d’un silence, le public semblant tétanisé par son originalité et son caractère incertain.

 

6 choristes Métaboles WebStratégie gagnante. Un choriste traduisit l’étrangeté du phénomène : « Le rythme flottant de cette musique nous a contraints à compenser en permanence le tempo, expliqua-t-il. Pour nous, choristes, cette œuvre nous a paru être la moins rigoureuse de toutes ». Mais c’est précisément cet aspect flottant qui retint l’attention sur cette œuvre. Ajoutons que la qualité vocale des choristes des Métaboles, ainsi que leurs efforts pour donner une homogénéité sonore à leurs improvisations firent merveille pour valoriser cette pièce hors du commun. Le jeune compositeur russe, d’ailleurs formé au CNSM de Paris, confia plus tard avoir écrit sa pièce « en sachant que ce serait le chœur des Métaboles qui la chanterait ». Les connaissant bien, il devinait que les choristes imposeraient une musicalité innée à leurs improvisations. Et d’avoir inclus le niveau vocal de ses interprètes dans son écriture musicale, donna certainement au jeune compositeur russe l’avantage qui lui permit de surpasser ses concurrents et de remporter brillamment le Prix du Jury.

 

7 Salut avec Alberto CarreteroDeux chants mystiques. Après cette œuvre surprenante à tous les égards, la pièce « Dixit », de l’Italien Alessandro Perini, apparut moderne mais statique, avec des sifflements et des clusters paraissant dissociés les uns des autres. La battue rigoureuse de Léo Warynski ne chassa pas cette impression, non plus que l’alternance des sons forte ou les battements sur les cordes du piano. Il est vrai que le compositeur avait travaillé sur l’idée de « la Voix de Dieu, loin [ou] cachée, mais clairement définie », qui vient disperser l’ancien corpus musical par « une composante de percussion agressive ». Un processus complexe qui ne parvint pas à capter durablement la faveur de son auditoire. Même chose pour la pièce « Psalmus », de l’Espagnol Alberto Carretero, annoncée comme une « dramaturgie autour de la Parole sacrée ». Démarrant sur des chuchotements, le chœur s’enfla jusqu’à la vocifération incantatoire. Aux mélismes des femmes vint s’opposer une austérité masculine presque caricaturale. Là non plus, pas d’évolution narrative, mais un travail sur l’interaction ensemble-chœur destiné à changer l’atmosphère musicale mais dans lequel le public ne trouva pas le chemin menant à la compréhension auditive de la pièce.

 

8 Concert Bozzola frappe des cailloux1WebFatal final. Par contre, avec la pièce « 110 », de l’Italien Gianni Bozzola, la connivence avec le public sembla relancée dès les premières notes. Sur la battue souple, coulée et large de Léo Warynski, on put voir le pianiste frapper rythmiquement des cailloux blancs pour accompagner les voix des choristes. Le crescendo des voix de femmes fut une bonne surprise, de même que les changements de nuance et les événements sonores inattendus. Cédant à l’émotion, la musique fit bientôt se confondre les voix des femmes et celles des instruments jusqu’à une longue prière mélodieuse. Mais celle-ci se tendit, ce qui rompit le charme d’une spontanéité qui aurait sans doute mis le compositeur italien à égalité avec le jeune Russe. D’avoir voulu aborder tout le potentiel choral en une même pièce sans laisser la musicalité s’installer fit apparaître la pièce davantage comme un exercice de style que comme une composition totalement maîtrisée. Avec cette prolixité exagérée, la composition italienne, qui était pourtant longtemps restée à la hauteur de son homologue russe, dérapa et perdit sa chance de la dépasser sur la fin. Et ce sont donc Stanislav Makovsky et Daniel Campbell qui remportèrent respectivement le Prix du Jury et le Prix du Public. Les quatre autres compositeurs reçurent un chèque de 1000 euro pour leur accès en finale du concours.

 

9bis les 6 compositeurs jury WebUn concours qui s’inscrira dans la durée. Au-delà de la compétition, la soirée du 6 avril fut remarquable en ce qu’elle combla le public, totalement passionné par ce concours choral de haut niveau. Interrogée, Céline de Falun, qui était appelée à remplacer sous peu Henri Brischoux à la Direction générale de la Mutuelle Saint-Christophe, confirma avec enthousiasme et passion que le Prix Saint-Christophe deviendrait une tradition : « Après une telle soirée, je ne vois pas comment la Mutuelle pourrait arrêter de financer le Prix Saint-Christophe du Jeune Compositeur, assura-t-elle. La prochaine édition se tiendra a priori en 2018, respectant ainsi le calendrier bisannuel qui s’est instauré avec cette seconde édition ». Une excellente nouvelle pour le chant choral, en somme. D’ici là, les auditeurs pourront réentendre le concert par le biais de l’enregistrement sur disque qui en a été fait. Ils pourront aussi découvrir une nouvelle œuvre de Daniel Campbell, lequel déclarait vouloir se consacrer à la composition chorale : « A Vancouver, j’écrivais surtout pour des solistes ou quelques chœurs amateurs, mais c’est la première fois que je compose pour un chœur professionnel, rapportait-il. J’ai adoré. J’adore les chœurs pour leurs voix et je vais écrire de plus en plus pour eux. J’ai d’ailleurs déjà écrit une pièce chorale intitulée « Ara » (Autel, en latin, mais aussi constellation), pour chœur et cinq solistes qui sera tout aussi spatiale et planante que « Et in saecula saeculorum ». Elle sera jouée à Paris en juin 2016 ». Quant à Stanislav Makovski, celui-ci avouait avoir connu un véritable choc à l’écoute de son œuvre : « Plus jeune, j’ai chanté dans des chœurs orthodoxes, mais je n’avais jamais rien écrit jusque-là pour les chœurs, raconte-t-il. Ce « Dixit Dominus Domino meo » est donc ma première œuvre chorale et l’entendre m’a véritablement impressionné. J’ai senti la puissance du chœur me pénétrer et bouleverser mon âme. Je suis vraiment tenté d’écrire encore pour les chœurs ». Ce dont on ne peut que se réjouir.
Michel Grinand


10 Le jury WebLe Jury du Prix Saint-Christophe du Jeune Compositeur 2016

 

Expert et curieux d'innovation. Représentatif du double jugement de la soirée, le jury du concert du Prix Saint-Christophe se composait à la fois d’experts, de membres de la Mutuelle Saint-Christophe et de personnalités de la société civile attirées par la nouveauté et la musique contemporaine: 
Véronique de Boisséson, programmatrice musique classique du Collège des Bernardins, en était la présidente,
Edith Canat de Chizy, Yann Robin et Raphaël Cendo représentaient les compositeurs,
Donatienne Michel-Dansac, chanteuse spécialiste du répertoire contemporain, jugeait la choralité,
Henri Brischoux, Directeur général de la Mutuelle ; Philippe Duvignac, directeur des risques du particulier et des supports réseau de la Mutuelle ; François Tois, président de l’Association Vivharmonie ; Antoine Clamagirand, fondateur d’Auxi150 et co-organisateur des « Angels Music Awards » représentaient les instances organisatrices.
Et puis il y avait le public, venu avec empressement sur invitation et avec, sinon l’oreille avertie, du moins l’envie de découvrir des chants choraux d’aujourd’hui. 
MG