AvantChœur.com

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1 Nicolas Bacri Vincent Josse et Bruon Ory Lavallée modifié 1Avantchoeur.com à Musicora 2016

Entre liberté et contraintes, les compositeurs classiques cherchent leurs interprètes

 

Concurrencés par les musiques passées autant que par les musiques actuelles, les compositeurs de musique savante revendiquent leur droit à la différence tout en regrettant le mépris du public pour leurs audaces. Face à ce dilemme, le compositeur Nicolas Bacri suggère de séduire les interprètes tandis que l’écrivain Bruno Ory-Lavollée propose d’implanter les conservatoires dans les écoles.

 

2 Bruno Ory Lavallée seulWebPour qui écrivent les compositeurs ? Au salon Musicora, les compositeurs se sont exposés aux questions du public et à deux reprises au moins leurs réponses ont confirmé que leurs démarches ne coïncident pas avec les attentes de celui-ci. « Je n’écris pas pour un public particulier », expliquait ainsi Nicolas Bacri qui, accompagné par l’écrivain Bruno Ory-Lavollée, auteur de « Aimez-vous Beethoven ? Eloge de la musique classique », répondait sur le plateau de France Musique à la question de savoir si la musique contemporaine sauverait la musique classique. « Jusqu’à Mozart, expliquait-il, 80% de la musique était composée sur commande et ce pourcentage s’est réduit jusqu’à ce qu’après Wagner, le compositeur dispose de toute sa liberté, y compris de celle de mourir de faim. De plus, 90% de la vie musicale actuelle est axée sur la glorification du passé. J’écris donc ma musique pour moi ». Affrontant les feux des lycéens en vue du Grand Prix Lycéen des Compositeurs 2016 qui se déroulera le 17 mars 2016 à Radio France, Régis Campo et Pierre Jodlowski tenaient un discours similaire : « La composition est pour moi une catharsis car j’écris par colère envers un monde consumériste dans lequel la dimension politique est faible, avouait ainsi Pierre Jodlowski. La création musicale est un espace de pure liberté mais, évidemment, il faut être un peu fou pour s’y adonner car on n’en vit pas ». Effectivement, confirmait Régis Campo, « l’écosystème de création du compositeur ne fonctionne qu’à travers l’enseignement ou les aides de la Sacem. Et en ce qui concerne l’interprétation, ce sont les commanditaires qui en décident».

3 Pierre Jodlowski Arnaud Merlin et Régis CampoWebDe l'archi-Tonal à l'archi-Atonal, la Musique Active. Pourquoi, dans ce cas, ne pas renoncer à la dissonance et à l’atonalité pour revenir à un néo-classicisme plus accessible, suggéraient les lycéens. Hors de question, réagissait Régis Campo : « Je ressentirais un sentiment de défaite. Et puis, les notions de tonal et d’atonal ne signifient plus rien pour moi, alors que la création musicale actuelle balaie largement tous les styles, de l’archi-Tonal à l’archi-Atonal. Par exemple, la rumeur d’une forêt lointaine sera atonale, alors que le chant de l’oiseau qu’on entend quand on se rapproche est tonal et que son chant peut être modal. Toute musique contemporaine résiste à l’écoute traditionnelle et donne une impression de dissonance. Au final, pourtant, c’est cette même dissonance qui fait la beauté de l’œuvre». Et quant à Pierre Jodlowski, il refusait avec orgueil tout compromis : « Le seul néo-classicisme que j’accepterais serait le mien, affirmait-il. Cela ne m’intéresse pas de travailler sur de la musique tonale car elle s’inscrit dans une histoire passée. La dissonance est temporelle et spatiale. Elle est différente pour le Français du 17e siècle et le Français du 21e siècle et on la situe ailleurs si on est européen ou asiatique. A l’opposé, les codes de l’industrie musicale contemporaine sont de plus en plus réduits à la même soupe alors que c’est quand on sent de la résistance que cela devient intéressant. C’est pourquoi je qualifierais notre génération de compositeurs de synthèse et notre musique de Musique Active, une musique qui agit et incite à s’activer pour la comprendre ».

 

4 Nicolas Bacri gros planWebLa musique s'adresse aux interprètes. Si un tel militantisme ne déplaisait pas aux lycéens, ceux-ci n’en restaient pas moins perplexes sur l’avenir d’une musique aussi hermétique. Et c’est Nicolas Bacri qui tirait les conclusions de ce dilemme en traçant les pistes d’une création musicale plus constructive : « Faire jouer son œuvre une fois est donné à tout le monde, commençait-il. Il est beaucoup plus difficile de parvenir à la faire jouer plusieurs fois. En ce sens, la musique s’adresse d’abord aux interprètes. Si ceux-ci n’ont pas spontanément envie de rejouer une œuvre, alors cette musique ne se diffusera pas. Selon moi, c’est l’échec patent de la musique labellisée contemporaine de n’avoir pas su séduire ses interprètes ». Le magazine Avantchoeur.com suggérant que cette attention aux artistes interprètes était la marque des compositeurs s’intéressant autant à la musique chorale qu’instrumentale, le compositeur réfutait cette spécificité pour l’élargir : « Il n’y a pas de différence entre ces genres, affirmait-il. Chaque type vocal ou instrumental implique des contraintes à respecter et il faut justement se servir de ces contraintes pour les magnifier et en faire des atouts pour séduire l’interprète. Dallapicola disait : « Je ne juge jamais une œuvre à la première écoute. Je me demande seulement si je souhaite la réécouter ». C’est quand on parvient à dissocier le plaisir de la réécoute de celui de l’écoute qu’on obtient des musiques plus riches que d’autres et dont on ne parvient pas à épuiser le sens immédiatement. Si on parvenait à épuiser le sens de la musique de Mozart, on ne la jouerait plus ».

 

5 Laurent Le François compositeur WebIntégrer les conservatoires dans les établissements scolaires. A cela, le compositeur Laurent Lefrançois rajoutait, depuis la salle, qu’il « s’établit toujours une relation constructive entre les interprètes et les compositeurs et ceux-ci en viennent naturellement à écrire à la demande des interprètes ». Enfin, l’écrivain Bruno Ory-Lavollée ajoutait le lien manquant entre les interprètes et les compositeurs : « Tout organisateur de concert a la responsabilité de trouver la musique contemporaine qu’il veut défendre et de la programmer pour la faire aimer aux jeunes. Les conservatoires de musique n’enseignent pas assez, non plus, la musique contemporaine. En France, le réseau des conservatoires et les infrastructures de transmission de la musique à l’école sont insuffisants et séparés. Je propose donc que, comme dans les pays nord-européens, les conservatoires soient installés dans les mêmes locaux que les établissements scolaires afin qu’il se crée une synergie ». Il apparaît indéniable que cette proximité améliorerait la relation entre les jeunes et la musique de leur temps. Qui plus est, elle ferait sans doute éclore les interprètes dont la musique contemporaine a besoin pour sortir de son ghetto et se faire connaître du grand public. On ne peut donc que la souhaiter et la réclamer.
Michel Grinand