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8i Tarik Benouarka WebTarik Benouarka, compositeur des Jours et des Nuits de l'Arbre-Coeur 

Double regard sur le monde en souffrance

 

Compositeur franco-algérien héritier de deux cultures, Tarik Benouarka compose une œuvre marquée au sceau de la dualité, ferment pour lui du partage et d’une évolution bénéfiques autant à l’homme qu’à la nature. Son opéra Les Jours et les Nuits de l’Arbre-Cœur précise les règles de cette double vie.

 

 

Avantchoeur.com : Est-ce pour l’Orchestre El Nour Wal Amal que vous avez écrit votre opéra « Les Jours et les Nuits de l’Arbre-Cœur » ?
Tarik Benouarka : Oui, car je venais d’en commencer l’écriture quand on m’a présenté l’Orchestre El Nour Wal Amal. Et comme l’œuvre porte sur le thème du regard intérieur, ce regard qu’on a sur soi-même, la relation entre cet orchestre de femmes aveugles et mon opéra m’est aussitôt apparue évidente. J’ai donc fini la composition de cette œuvre pour cet orchestre. Ceci étant, il n’y a pas d’exclusivité et tout orchestre pourrait jouer Les Jours et les Nuits de l’Arbre-Coeur. L’œuvre est conçue pour accueillir différentes formations de chœur ou d’orchestre, comme toutes les œuvres écrites de la musique classique. Preuve en est que c’est l’orchestre Pas-de-Loup qui l’a enregistré au disque, sous la direction d’Olivier Holt.

 

1C gaveau les 3 acteurs WebLes Jours et les Nuits de l’Arbre-Cœur, de Tarik Benouarka 

Orchestre égyptien, chœur «grec» et musique occidentale

 

Le 5 Novembre 2015 a eu lieu à Paris, salle Gaveau, la création européenne de l’opéra du compositeur franco-algérien Tarik Benouarka « Les Jours et les Nuits de l’Arbre Cœur ». Retour sur une œuvre hybride, dans laquelle...

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ACC : Pourquoi ne pas l’avoir enregistré avec l’orchestre El Nour Wal Amal ?
T.B. : Je voulais enregistrer l’opéra avec un orchestre de référence pour le faire connaître et pour que le disque serve aussi de base d’apprentissage aux musiciennes. Elles disposent de partitions en braille qui sont bien faites, mais cela demande tout de même un gros effort de mémoire. De plus, même pour une personne qui voit, la transmission d’une expérience sonore et d’un choix d’interprétation est importante pour apprendre et maîtriser une œuvre. Par contre, l’Orchestre El Nour Wal Amal reprendra Les Jours et les Nuits de l’Arbre-Cœur au théâtre de la Sorbonne d’Abu Dhabi, en novembre 2016, pour commémorer les 10 ans de cette institution et une captation vidéo sera effectuée par la chaîne de télévision Mezzo.

  

"Nos différences font la richesse du monde"

 

11i gaveau orchestrexx 7424 WebACC : Les musiciennes ont-elles beaucoup travaillé pour jouer votre opéra ?
T.B. : Pour ce concert, j’ai vécu un mois et demi avec elles et je peux vous dire qu’elles se sont totalement investies pour mon opéra car c’était la première œuvre de cette importance qu’elles jouaient. Bien sûr, elles avaient déjà joué des pièces de Mozart, Brahms ou Saint-Saëns, mais elles n’avaient jamais joué une œuvre entière, ni participé à un spectacle à part entière. En plus, je n’ai pas souhaité écrire une œuvre complaisante sous prétexte qu’elles sont aveugles. J’ai voulu qu’elles se confrontent à une écriture symphonique complexe et à une œuvre dans laquelle j’ai fait se rencontrer deux mondes harmoniques différents : celui de l’orient et celui de l’occident. La langue arabe est aussi plus musicale que le français, tout en contenant aussi des syllabes muettes. J’ai donc travaillé sur tout cela et je crois avoir écrit une belle œuvre qui parle de l’âme et de l’esprit dans lequel on se trouve face à l’inconnu. Bon, j’ai dû adapter la composition à l’orchestre pour ajuster les équilibres, car il est difficile de trouver des musiciens classiques en Orient. Mais j’espère que les musiciennes en ont tout de même tiré un enseignement et que cela a contribué à élever le niveau de l’Orchestre.

 

12i gaveau violons rires8020 WebACC : Vous ont-elles fait part de leurs sentiments sur leur travail ?
T.B. : Les musiciennes m’ont beaucoup remercié, chacune d’elles m’assurant qu’elle avait retenu un thème de prédilection ou un temps fort. La violoniste solo, elle, m’a avoué que cela avait changé sa vie car son mari avait pu la voir jouer et qu’il avait enfin compris quel rôle sa femme tenait dans cet orchestre. Enfin, toutes ont apprécié le fait que j’aie insisté pour qu’elles soient rémunérées et responsabilisées pour leur prestation. Je voulais qu’elles soient admirées pour ce qu’elles font et non pour ce qu’elles sont. Et comme le revenu d’un concert comme celui que nous avons fait peut faire vivre 300 femmes pendant un mois en Egypte, cela a donné une vraie justification à leur activité musicale. Je voulais mettre ainsi en lumière le fait que la musique redevient quelque chose de concret pour de nombreuses personnes et qu’elle change la vie.

 

13i gaveau racha assisse7892 WebACC : Votre opéra est-il donc marqué d’une intention didactique ?
T.B. : En tant qu’homme arabe qui a ses convictions, j’y ai d’abord mis une intention politique. J’ai ainsi voulu montrer que la femme a une place dans la culture arabe qui va au-delà de l’enfantement, de l’allaitement et de la cuisine. Je suis très fier de cet orchestre. En tant qu’humaniste, je suis aussi pétri de la conviction que nos différences font la richesse du monde. La rencontre d’une autre culture et la démonstration de l’effet que cela produit nous font avancer tous. Il faut le regard de l’autre pour que l’Orient et l’Occident, une culture judéo-orientale et une culture judéo-occidentale, se justifient à travers la mise en abyme que crée le fait religieux. C’est pourquoi, lors du concert d’Abu Dhabi, je constituerai un orchestre avec 50% de musiciennes de l’Orchestre El Nour Wal Amal et 50% de musiciens français afin de marquer la symbolique de la rencontre et de la fraternité. Enfin, en tant que musicien, j’œuvre pour que la musique mélodique retrouve sa place dans nos modes de vie quotidiens. Dans le cœur des êtres humains, il y a un vrai besoin de la musique, de ses fréquences, de ses résonances harmoniques et l’absence de cette musique crée des manques profonds. C’est pourquoi je trouve que la musique contemporaine, si elle a fait évoluer nos goûts sur le plan intellectuel, a cependant oublié de raconter l’émotion et a laissé la thérapie du chant au folklore et aux musiques populaires. La mélodie, elle, reste le premier chemin vers l’émotion.

 

14i gaveau luciolles 7772 WebACC : Vous avez écrit un opéra en langue arabe sur une musique occidentale. N’êtes-vous pas tenté d’écrire un opéra oriental en langue occidentale ?
T.B. : J’y pense, évidemment. Déjà, j’ai écrit un oratorio qui s’appelle La Légende de Néré, pour orgue, 2 voix solistes et chœur où la langue arabe des solistes rencontrera le latin du chœur. Cet oratorio sera enregistré fin février 2016 avec l’organiste Christophe Guida, le choeur sequantiae et les solistes Yanis Benabgallah, ténor, et Racha Rizk, soprano. Mais je réfléchis d’autant plus à placer un texte occidental sur une musique orientale que, si je pense en arabe, je parle et j’écris en français. De ce fait, j’aime que la projection de mon texte ait la même musique en arabe et en français et je recherche toujours cette intime relation linguistique. De plus, l’opéra est une vieille tradition de la musique arabo-andalouse des 14e et 15e siècles. Cela s’appelait des Noubas et c’étaient de longues pièces musicales polytonales profanes et poétiques dans lesquelles se succédaient des thèmes, des récitatifs et de grands airs lyriques. C’étaient les prémisses de l’opéra occidental. Je suis donc très tenté de créer un opéra oriental avec un texte occidental.

 

15i danseuse 30 10 2015 WebACC : Quand pourra-t-on réentendre Les Jours et les Nuits de l’Arbre-Cœur ?
T.B. : Hormis pour le concert d’Abu Dhabi, toutes les dates restent à confirmer, mais mon opéra devrait être rejoué à l’île de La Réunion, en Suisse, au Liban, au festival de Fès, au Maroc et au festival de Strasbourg en 2017.
Propos recueillis par Michel Grinand