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1 Pierre Cholley WebPierre Cholley, compositeur du Chant des Rouleaux

« La reprise de mon Chant des Rouleaux à Paris tient du miracle »

 

Il aura fallu 20 ans pour que Le Chant des Rouleaux, oratorio composé sur les poèmes des déportés et les rouleaux de textes que Zalman Gradowski a écrits à Auschwitz, résonne à Paris. L’émouvant hommage de Pierre Cholley sera présenté les 15 décembre 2015 à l’église Saint-Etienne du Mont de Paris et le 17 décembre au Centre des Arts d’Enghien. La fin d’un purgatoire musical pour les écrivains et le compositeur, avec Laurent Naouri en chanteur et Patrick Braoudé en récitant.

 

2 Auschwitz Birkenau1 WebAvantchoeur.com : Comment est née l’idée de votre oratorio Le Chant des Rouleaux ?
Pierre Cholley : Il y a vingt ans, j’ai rencontré une personne qui cherchait quelqu’un pour mettre en chansons les écrits que Zalman Gradowski avait rédigés dans le camp d’extermination d’Auschwitz et qui avaient été retrouvés sous forme de rouleaux. D’autres compositeurs avaient déjà refusé, considérant ces textes comme sacrés ou trop difficiles. J’ai alors lu les textes et j’ai vu que les écrits de Zalman Gradowski étaient trop durs et trop journalistiques pour être mis en musique. Non seulement l’auteur y fait preuve d’un détachement par rapport à ce qu’il vivait, mais le texte s’arrête sur des points de suspension, car il a été gazé comme les autres. Il m’a été impossible de composer de la musique sur ces écrits et n’ai réussi qu’à rédiger des analyses contextuelles. Par contre, quand j’ai découvert les poèmes écrits en déportation par les déportés, ceux-ci m’ont parlé. Je dirais même que certains poèmes m’ont choisi et j’ai eu envie de les mettre en musique, mais autrement que comme des chansons. J’ai donc composé un oratorio. J’ai travaillé dessus pendant quatre ans, de mon propre chef, en vivant d’autre chose.

 

3 Choeur E. Brasseur Puccini à la Trinité 1 WebACC : Pourquoi avez-vous opté pour une œuvre chorale?
P.C. : Je suis fasciné depuis mon enfance par la voix chorale quand elle s’applique à des poèmes forts. Mes parents chantaient dans des chœurs amateurs et, très jeunes, j’avais adoré les écouter chanter la Passion selon St Mathieu et la Messe en si, de Bach. De plus, j’avais déjà expérimenté le chant choral avec un De Profondis, que j’ai composé pour le décès de ma mère. Pour mon oratorio, j’ai eu très envie de faire chanter un chœur car c’est ce qui représentait le mieux la voix du peuple assassiné. J’ai ajouté le récitant, qui est la voix de Zalman Gradowski lisant ses textes et le baryton, qui est sa voix chantée. Enfin, la mezzo-soprano, isolée du reste, constitue le troisième volet. Ces trois manières d’évoquer le sujet se complètent très bien. Mais ce qui prend surtout chair, c’est la partie chorale. Avec Antoine Sébillotte, qui dirigera le Chœur Elisabeth Brasseur lors de ces premières franciliennes, nous nous sommes rendus compte que les chœurs chantent assez peu, mais que leur présence est essentielle. Les textes seront lus par Patrick Braoudé et les poèmes chantés par Laurent Naouri et Delphine Lambert.

 

4 laurent naouri WebACC : Quelle orchestration avez-vous choisi et comment définiriez-vous votre musique ?
P.C. : Pour l’orchestration, j’ai opté pour un petit orchestre du type Auschwitz, ou du moins tel que j’imagine qu’il était, c’est-à-dire composé de cordes, de clarinettes, de trompettes et d’un accordéon. Cela lui donne donc un style européen de l’Est que j’ai volontairement intégré à ma musique qui, elle, est très française, inspirée par Rameau, Saint-Saëns, Debussy et Poulenc. Ceci dit, c’est aussi le propre de la musique française d’intégrer des courants étrangers. Comme je pratique le jazz, j’ai enrichi l’ensemble d’accords de 7e, 9e et 11e, ainsi que de contrepoints, de fugues et de quelques changements de rythmes. Mais ce sont des rythmes naturels et la musique reste tonale et modale. L’oratorio n’est donc pas très difficile à chanter et les chœurs amateurs se l’approprient très bien, même s’il y a un bagage particulier à acquérir et si l’œuvre dure près de deux heures.

 

ACC : Quels éléments vous ont particulièrement inspiré dans votre composition ?
P.C. : Tout m’a inspiré. Les textes de Zalman Gradowski, évidemment, le dernier poème de Robert Desnos ou ceux de Gisèle Guillemot. Ma musique ne fait que porter les textes lus et chantés et j’ai absolument tenu à ce que la poésie et la beauté ressortent, car c’est quelque chose qui traverse toute mon œuvre. J’ai écrit cet oratorio sans savoir s’il plairait ou s’il aurait un public.

 

7 Zalman Gradowski et son épouse Zlotoyabko WebACC : Peut-on chanter Le Chant des Rouleaux sans ressentir l’émotion ?
P.C. : Oh ! Non. Je crois que c’est impossible. Les gens sortent retournés du concert. Déjà, lors de la première, à Poitiers, en 1998, le public et les choristes avaient été très touchés, alors que l’œuvre n’était pas encore définitive. La salle de 700 places était comble et on avait dû refuser du monde. Lors de la vraie création, en avril 1999, avec de nouveaux textes, cela a été un vrai succès. Mais là où l’écoute a été la plus profonde et l’émotion la plus forte, ce fut à Berlin et à Chelle, en Allemagne. L’église était bondée, d’anciens déportés étaient présents et l’émotion a été énorme. En plus, l’œuvre a reçu un retour merveilleux de la critique musicale.

 

6 Delphine Lambert chantant avec choeurWebACC : En 2015, Le Chant des Rouleaux a été repris en France mais, le 15 décembre, ce sera sa grande première à Paris. Serez-vous présent ?
P.C. : Bien sûr. L’oratorio a été repris à Nancy et Metz en avril 2015 par l’Ensemble Gradus Ad Musicam pour la commémoration des 70 ans de la libération des camps de concentration. Mais le 15 et le 17 décembre, ce sera la première fois que Le Chant des Rouleaux sera chanté en région parisienne, après dix ans d’attente. De plus, la correspondance avec la sorte du film « Le Fils de Saül », sur Zalman Gradowski et les Sonderkommandos auxquels il avait été intégré, fait un écho émouvant et involontaire à l’oratorio. Enfin, le fait que le concert de Paris sera donné à l’église Saint-Etienne-du-Mont a aussi valeur de symbole pour moi. C’est là que j’ai entendu pour la première fois le Requiem de Duruflé qui m’a causé un grand choc et le chœur Elisabeth Brasseur et l’Ensemble orchestral d’Enghien se trouveront sous l’orgue même de Maurice Duruflé. Pour toutes ces raisons, cette première parisienne tiendra du miracle pour moi.

 

ACC : Quel sera votre souhait pour cette reprise ?
P.C. : J’aimerais que cette œuvre soit aussi interprétée par d’autres chœurs. Je serais heureux qu’elle soit chantée dans d’autres grandes villes de province. Pas tant pour ma notoriété, que parce que ma musique honore la mémoire des victimes de la déportation.
Propos recueillis par Michel Grinand


5 desnos au camp de Terezin WebLe dernier poème de Robert Desnos (1900-1945)

 

Extrait d'un poème plus grand, ce texte aurait été retrouvé sur un papier que portait le poète peu avant sa mort, au camp de Terezin, le 8 juin 1945. Il a été traduit à partir d'une traduction tchèque. 

 

« J'ai tellement rêvé de toi
J'ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu'il ne me reste plus rien de toi,
Il me reste d'être l'ombre parmi les ombres,
D'être cent fois plus ombre que l'ombre,
D'être l'ombre qui viendra et reviendra 
Dans ta vie ensoleillée. » 
Robert Desnos (1945)