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1-Debat-eco-avec-Catherine-Desbordes WebEconomie musicale et festivals choraux à Musicora

Il faut cultiver son jardin musical

 

Le salon Musicora 2015 a été l’occasion de faire le point, lors d’un débat entre la Fevis, des organisateurs de festival, des universitaires et des représentants de l’Etat, sur l’importance de l’économie culturelle en France et de la stratégie que les chœurs et orchestres doivent adopter pour s’adapter à la réforme des régions et compenser la baisse des subventions.

 

La France, terre culturelle et musicale. « La création musicale française se porte bien », affirmait Catherine Desbordes, Déléguée générale de la FEVIS (Fédération des Ensembles Vocaux et Instrumentaux Spécialisés), aux autres participants d’une des deux tables rondes organisées par le Salon Musicora sur le thème de l’économie culturelle, le 6 février dernier. Y participaient aussi Claire Giraudin, Coordinatrice de l’étude France à la Sacem, Emmanuel Négrier, Directeur de recherche CNRS et Directeur de la revue Pôle Sud, Christiane Louis, Responsable des Ressources des Métiers de la Philharmonie de Paris et Philippe Pastor, modérateur.

 

2 Catherine-Desbordes-WebLes chiffres de la Fevis. « La Fevis compte aujourd’hui 116 ensembles adhérents, rapportait sa déléguée générale. L’enquête biannuelle, que nous effectuons depuis 2000, montre que cela fait donc une augmentation de plus de 25% en moins de 10 ans. En 2013, ils ont représenté un budget de 62 millions d’euros, dont 20,9 millions d’euros issus de subventions publiques, soit 33% du total. Le mécénat est intervenu à hauteur de 4 millions d’euros, soit 7%, en augmentation. L’activité des membres de la Fevis a représenté 2300 concerts vus par 1 394 00 spectateurs, dont 900 concerts programmés différents chaque saison et 600 concerts donnés à l’étranger. Les professionnels ont fait aussi un gros travail pour élargir leur public et ils ont effectué 2430 actions de médiation vers les écoles, les collèges et les publics empêchés, ce qui représente 346 714 heures artistiques, soit autant qu’une Entreprise de Taille Intermédiaire (ETI) de 700 personnes en un an. Les musiciens et les ensembles sont jeunes, seul le public a les cheveux blancs ».

 

3-Musicora-2015-salon modifié-1Les artistes sont des acteurs de l’économie. Ces assertions étaient confortées par l’étude effectuée par France Créative et par l’organisme EY effectuée en novembre 2013. On y constatait que la musique représentait en 2013 en France 240 874 emplois pour un chiffre d’affaires annuel de 8,6 milliards d’euros, dont 500 millions d’euros issus de la musique enregistrée. S’ajoutait à cela le spectacle vivant, marché largement porté par le spectacle musical et qui représentait 267 713 emplois pour un chiffre d’affaires de 8,385 milliards d’euros. Des chiffres qui démontrent l’importance de ces deux activités en France : « Qu’ils soient comédiens, chanteurs, musiciens ou danseurs, l’apport des artistes interprètes au rayonnement culturel français et européen est considérable… les artistes interprètes sont des acteurs de la vie économique à part entière. Leur contribution à la richesse nationale est indéniable», déclarait alors Jean-Jacques Milteau, Président de l’Adami. Et Jacques Peskine, Président de la Fesac, de rajouter : « Le secteur du spectacle vivant et spectacle enregistré est un monde ouvert et dynamique. Malgré la crise des dernières années, le volume global d'emploi y a très peu baissé. Grace à sa capacité de renouvellement, le secteur devrait continuer de progresser. »

 

Quelques chiffres

Le secteur culturel français représente 1,2 millions d’emplois pour un chiffre d’affaires direct de 61,4 milliards d’euros, soit plus que le secteur automobile. Il inclut le spectacle vivant (265 000 emplois pour 8,385 milliards d’euros) et la musique (240 000 emplois pour 8,6 milliard d’euros). La culture est donc loin d’être un secteur anodin dans l’économie française.
Rapporté à l’Europe, le secteur culturel représente 7 millions d’emplois et un chiffre d’affaires de 535,9 milliards d’euros. Il se situe ainsi juste après le BTP et l’hôtellerie.

Regrouper les festivals en réseaux. Pourtant, il apparaît bien aujourd’hui que ce secteur est affecté par la baisse des subventions publiques, en particulier celles allouées aux festivals. « Nous constatons que si les festivals vont mal, les ensembles vont mal et inversement », témoignait ainsi Catherine Desbordes. La faute en incombe à la crise économique que vit la France, mais aussi à l’évolution politique difficile que connaît l’Hexagone. La réforme de la territorialité reflète cette difficulté, avec l’opposition larvée entre la nécessité pour le pays de disposer de régions moins nombreuses, mais économiquement plus fortes et le refus de l’Etat de renoncer à sa mainmise politique sur les régions. Il en résulte de nombreuses tergiversations de la part des élus, des reports de décision et une absence de clarté des décisions culturelles qui nuisent aux pratiques musicales.

 

4-Eric-Denut-et-debateur-Polit-culturelle-region modifié-1Le souhait de l’Etat. Délégué à la Musique à la DGCA, Eric Denut traduisait cela en quelques mots : « La modernisation de l’activité publique vise à définir où et comment l’Etat doit intervenir et quand il doit transférer son pouvoir aux régions pour éviter les doublons, rapportait-il. L’Etat veut être le garant des sécurités et le partenaire des collectivités locales. Il veut encourager les résidences d’artistes, les compagnonnages, les changements de direction, les travaux visant à améliorer la qualité acoustique des espaces culturels. Il porte aussi son attention sur les festivals, tout en sachant qu’il y possède une expertise moindre. C’est pourquoi il maintient ouvert le débat en cherchant à concilier les aspects culturels et esthétiques. Nous pensons que les festivals doivent faire partie des réseaux de programmation existants car ils sont aussi des vecteurs de production. Mais il n’y a de réseaux que s’il existe un nombre suffisant de partenaires ou de réseaux. En-dessous de 3 à 4 partenaires par esthétique, les réseaux ne peuvent se créer. Nous voulons donc créer un effet réseau en France en construisant sa matrice à partir des lieux culturels existants et de la projection que nous avons de l’avenir. Il y a 20 000 festivals par an en France, dont seulement 200 sont subventionnés et dont 5% captent 95% des subventions. Nous voulons donc supprimer la zone blanche des subventions qui va de Forbach (57) à Biarritz (64 ?) grâce à la nouvelle carte territoriale ».

 

6-Jean-Michel-Mathé-Festival-Besançon WebDes élus culturels trop peu cultivés en matière musicale. Les organisateurs de festivals comme Jean-Michel Mathé, Directeur du Festival de la Chaise-Dieu, puis du Festival de Besançon, ou Philippe Toussaint, Président de France Festivals, n’y voyaient pas d’inconvénient, mais plusieurs conditions mal définies généraient des difficultés de mise en place. C’est d’abord la période électorale, qui suspend pour un an les décisions de financement des élus locaux. C’est, ensuite, l’ignorance des élus en matière de culture musicale, les délégués à la culture réagissant plus viscéralement qu’objectivement aux offres de festivals. Dans son étude sur les retombées territoriales et la Valorisation culturelle, Emmanuel Négrier mettait en évidence le fait que, si les élus sont conscients de l’impact touristique d’un festival sur leur territoire, ils sont majoritairement ignorants du potentiel des retombées économiques de ces festivals. De ce fait, leurs choix sont rarement judicieux. « Il en résulte, complétait Philippe Toussaint, que les festivals artistiques de qualité disparaissent des milieux ruraux et que les festivals bon marché disparaissent des milieux urbains, ce qui n’est satisfaisant ni dans un cas, ni dans l’autre ». Cette situation relançait par ailleurs la problématique des subventions et les organisateurs demandaient à l’Etat qu’il instaure des règles d’attribution claires et constantes.

 

7-Christiane-Louis-Philharmonie-de-Paris WebDévelopper son public régional et créer des réseaux. Enfin, la nouvelle carte territoriale oblige les organisateurs et les décisionnaires à se réorganiser, leur objectif étant de tirer le meilleur parti possible du potentiel des futures régions : « Plus on sera forts, plus on fera bouger les choses, commentait Patricia Oudin, Conseillère Régionale du Limousin et Responsable des Spectacles. Il faut désormais penser collectivement, en mutualisant des emplois culturels ou en organisant des équipes artistiques dans le cadre de tournées culturelles. Il faudra être inventif, y compris pour obtenir des subventions ». Elle était suivie en cela par Philippe Toussaint : « De plus en plus de collaborations seront nécessaires entre les festivals, confirmait-il. France Festivals essaie de créer un effet réseau ». Dans ce contexte, les propos tenus par Christiane Louis, Responsable des Ressources métiers – Pôle ressources Philharmonie de Paris, pouvaient tenir lieu de conclusion : « Les artistes et les ensembles musicaux doivent davantage communiquer en s’appuyant sur les métiers et les organismes qui permettent de diffuser, insistait-elle. La musique doit se penser par rapport à son public et en fonction de l’implication de celui-ci. Enfin, les artistes régionaux ont intérêt à rester sur leur territoire car ils y ont déjà leur public ». En d’autres termes, les ensembles musicaux doivent cultiver leur jardin pour se développer. Ce n’est pas illogique et cela est sans doute gratifiant.
Michel Grinand