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Chilcott-Requiem12ème jour de Requiem : Je suis Charlie

Des Requiem très personnels et très proches

 

Y a-t-il œuvre plus personnelle qu’un Requiem ? En dépit d’un texte convenu et d’une intention commune, les compositeurs mettent tant d’âme dans leur œuvre que chacune se différencie, plus encore si l’auteur prend des libertés. Bob Chilcott, Jean-Claude Acquaviva, Pascal Dusapin, John Frandsen et, avant eux, Ildebrando Pizzetti et Howard Howells ont bousculé les codes pour plaider à leur manière la cause des morts et des vivants. Que leurs choeurs chantent aussi pour Charlie Hebdo.

 

Une ode au souvenir. En dépit des allégations de son commentateur Jonathan Wikeley, on n’attendait pas le compositeur de la Petite Messe Jazzy («A little Jazz Mass », 2005) sur le terrain d’un Requiem. Mais Bob Chilcott aime la vie et la mort en fait partie. Il a donc écrit son Requiem et celui-ci fait du bien. Composé en 2010, sans raison apparente, il trouve sa dédicataire en la personne de la nièce du compositeur qui décède pendant qu’il est encore penché sur sa partition. Difficile de dire si c’est cet événement qui a donné sa douceur générale à l’œuvre, mais celle-ci rayonne de bonté et d’une vie sans violence, tant dans les chœurs que dans les parties solistes. D’ailleurs, le compositeur en a exclus le Dies Irae, injustifié selon lui. Avec une musique douce, angélique ou rythmée, Bob Chilcott commet donc davantage une cérémonie du souvenir qu’une Messe pour sauver l’âme de sa nièce. Il sait qu’elle n’a rien à craindre, il sait que Dieu est omniscient, l’affirmant à travers le psaume anglican qu’il place entre l’Agnus Dei et le Lux Aeternam : « Tu connais, Seigneur, les secrets de nos cœurs,…Ne nous laisse pas nous éloigner de toi par la souffrance ». Le Requiem de Bob Chilcott chante donc la certitude du Paradis pour les créatures nées de la création divine. Le compositeur a affirmé avoir voulu écrire « une œuvre liturgique qui soit aussi concertante ». On peut effectivement écouter son Requiem dans son salon, le soir, quand une belle journée, si belle qu’on la regrettera et qu’on veut encore en revivre chaque instant, s’achève.

 

AcquavivaÎle de Beauté et de deuil universel. C’est un Requiem pour 7 voix, un récitant et un bandonéon que Jean-Claude Acquaviva a composé avec « Di Corsica Riposu, Requiem pour deux Regards ». Il est ici interprété par son groupe vocal A Filetta. La présence du récitant et plus encore du bandonéon affichent un éloignement avec la pure tradition du chant choral corse. Jean-Claude Acquaviva l’assume, précisant que, tout en respectant cette tradition, il a souhaité « intégrer des influences nouvelles », comme celles d’artistes grecs, sardes ou géorgiens. Les textes sont donc en corse, en latin, mais aussi en italien pour évoquer les morts, celles des proches et dont le récitant se fait l’interprète, ou celles des hommes et des femmes en général, à travers les textes traditionnels du Requiem ou ceux tirés de « L’Ecclésiaste ». Le chant traditionnel corse se combine avec des bourdons, des canons, des contrepoints et des solos de ténor survolant le chœur, autant d’interventions qui enrichissent la polyphonie, rendant l’œuvre universelle, émouvante et touchante. Son caractère « continental », peut-être aussi voulu pour répondre à la demande du Festival de Saint-Denis 2004 qui l’avait commandée, en fait d’ailleurs le Requiem corse le plus à même de s’exporter sur des chœurs d’une autre taille ou d’un autre caractère. Jean-Claude Acquaviva ne précisant pas si les 7 voix doivent être exclusivement celles d’hommes, on se prend à rêver à l’effet que donnerait une voix soliste de mezzo-soprano flottant au-dessus des voix graves ou un arrangement pour chœur mixte à six voix, soliste et récitant. La solennité de ce Requiem prendrait sans doute une ampleur impressionnante.

 

FrandsenUtoya, mon désamour. En 2011, le choc créé en Europe du nord par l’assassinat de 69 jeunes gens sur l’île norvégienne d’Utoya fut tel que le compositeur danois John Frandsen, qui venait de composer un Requiem en 2010, le dédia aussitôt aux victimes. La coïncidence était trop grande pour ne pas le faire. Edité en 2014 par Dacapo, ce Requiem est donc l’un des plus proches de nous, tant par sa date que par son actualité. Le compositeur y a mobilisé tous les moyens possibles pour exprimer son émotion et traduire le ressenti collectif : le chœur du Danish National Concert, le chœur national danois de jeunes filles, l’orchestre symphonique national danois, les hymnes du poète danois Simon Grotrian et les voix de solistes, ainsi que du chanteur populaire Teitur se complètent. L’œuvre s’étire de ce fait sur plus de 96 minutes, ce qui en fait l’un des plus longs Requiem jamais écrits. Les interventions, très différenciées au niveau du style, depuis le chant classique jusqu’à la mélodie populaire, en passant par les accents polytonaux et les leitmotivs des parties instrumentales, lui donnent un caractère transversal dans la musique contemporaine. On gardera en mémoire la montée de la sainte colère du compositeur à travers un Dies Irae qui s’étend sur 34 minutes, mais également la récurrence du chœur angélique des jeunes filles et des sopranes. La prestation naturelle du chanteur Teitur dans les hymnes intimistes de Grotrian apporte sa dimension humaine à cet œuvre surhumaine. L’ensemble se présente comme un oratorio moderne et méditatif sur la folie meurtrière des hommes. Il nous incite aussi à ne pas craindre la montée de la violence des extrémismes religieux ou politiques, mais à lutter contre elle par la compassion pour les victimes et par un appel permanent à la paix.

 

Howells-et-PizzettiDouble chœur pour un double droit au repos. C’est pour avoir perdu son fils de 9 ans l’année précédente qu’Herbert Howells (1892-1983) entreprit d’écrire un Requiem a cappella cathartique, en 1936. Mais, trop affecté par le chagrin, le compositeur ne put respecter les canons du genre et son œuvre s’avéra tellement personnelle qu’il n’en accepta la publication qu’en 1980, peu avant sa mort. Basée sur des textes en anglais accompagnant le Requiem Aeternam en latin, l’œuvre s’inscrit en deux parties qui sont presque le miroir l’une de l’autre. Au Salvator Mundi du début, qui supplie le Sauveur du Monde : « Sauve-nous et aide-nous », au Psaume 23, qui affirme son allégeance à Dieu et à un Requiem Aeternam interrogatif répondent le Psaume 121, qui affirme que « l’aide vient de Dieu », le péremptoire Requiem Aeternam seconde version, ainsi que la voix du ciel (« I heard a voice from heaven »), laquelle vient confirmer que les morts reposent en paix. L’œuvre peut donc se lire comme le dialogue d’un père, vivant et désemparé, avec son fils décédé, par-delà le miroir de la mort. Comme pour symboliser ce double discours, l’œuvre est écrite pour double chœur et quatre solistes dont les voix couvrent les quatre registres des pupitres du chœur. L’absence du « Dies Irae » achève de donner au Requiem de Howells l’assurance et la sérénité que recherchait le compositeur, sans cependant lui retirer l’émotion qui la rend poignante.

 

CherubinUn Requiem qui relie les siècles. Lorsque l’Italien Ildebrando Pizzetti (1880-1968) écrit son Requiem, le compositeur jette davantage un pont stylistique par-dessus les siècles sur un type d’œuvre qu’il n’exprime son regret pour un être disparu. Nous sommes en 1922, année au cours de laquelle Frank Martin et divers compositeurs réfléchissent au renouvellement des œuvres liturgiques et peut-être l’œuvre de Pizzetti répond-elle aussi à cette préoccupation. De fait, ce Requiem respecte la tradition du chant choral de la Renaissance avec son écriture a capella, sa « polychoralité » (plusieurs chœurs distincts se partageant l’oeuvre) et ses affinités avec la musique de Gesualdo et de Palestrina. En même temps, la modernité du compositeur italien se lit dans le traitement de l’œuvre, avec un Dies Irae de 12’23 qui s’oppose à un Agnus Dei de moins de 2 minutes, ainsi qu’avec ses changements expressifs de tonalité dans une modalité de bon aloi. Au final, l’œuvre est une perle pour les chœurs et l’on s’étonne de ne pas l’entendre plus souvent sur la scène chorale.

 

DusapinIte Missa est. Voici donc que s’achève notre hommage choral aux victimes de l’attentat contre le siège du magazine Charlie Hebdo. Nous vous avons présenté les Requiem d’Henri Tomasi, Maurice Duruflé, Georges Migot, Benjamin Britten, Frank Martin, Alfred Schnittke, Roger Calmel, Malcolm Williamson, Gavin Bryars, Zbigniew Preisner, Carl Rütti, Xavier Benguerel, Thierry Lancino, Guan Xia, Bob Chilcott, Jean-Claude Acquaviva et John Frandsen. Ce sont 17 Requiem contemporains, soit autant que de victimes dans l’attentat, auxquels nous avons rattaché des œuvres antérieures pour l’effet de mise en abime que leur présentation conjointe pouvait créer. Notre catalogue de Requiem n’est pourtant pas exhaustif. Nous aurions pu aussi évoquer les Requiem de Ligeti, de Penderecki, dit « Requiem polonais », du suédois Sven-David Sandström ou encore celui de Pascal Dusapin. Ecrit de 1998 à 1999 à partir de textes anciens de Maître Eckhart ou d’extraits de l’opéra Roméo et Juliette, celui-ci est un libre et fascinant traitement du thème de la mort et de la peur de la mort. Le chœur Accentus l’a compris et se l’est approprié en le conservant dans son répertoire. Les Requiem Canticles de Stravinsky, écrits en 1966, auraient pu aussi y figurer. Tous ont leur raison d’être et ils s’inscrivent dans un dialogue permanent avec leur époque. Ils témoignent de nos angoisses et de nos questionnements. Chacun répond à une thématique de la mort ou à l’idée que chaque individu s’en fait. C’est ce qui les rend si passionnants et leur musique parfois impressionnante en devient familière et belle. Ils font perdurer le souvenir des disparus. Puisse-t-il en être ainsi pour les journalistes et les victimes de l’attentat du 7 janvier 2015. Amen.
Michel GRINAND