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Guan-Xia-Requiem20 janvier 2015 : Je suis Charlie

Requiem pour gagner des Paradis plus ou moins célestes

 

Quand le Chinois Guan Xia écrit un Requiem en hommage aux victimes du séisme qui a touché le Sichuan, en 2008, ce n’est apparemment pas auprès du Dieu chrétien qu’il recherche la paix, mais auprès du peuple chinois. Quant à Berlioz, en 1837, c’est la beauté même de sa musique et la puissance de ses 800 choristes qui sont supposés obtenir le Paradis pour le Maréchal Mortier.

 

Un Requiem à plusieurs sens de lecture. Si le premier Requiem écrit par un Chinois, en 2009, semble posséder une caractéristique, c’est bien de ne pas s’adresser à Dieu, mais aux Chinois eux-mêmes et à leur sens patriotique. Il faut dire que la Chine communiste n’apprécie guère les cultes religieux. Pour rendre hommage aux 87500 morts du séisme qui frappa la province du Sichuan en 2008, le compositeur Guan Xia produit donc un Requiem terrestre (Earth Requiem) en quatre parties sur un texte qui invite le peuple chinois à s’unir pour réconforter les survivants. Démarrant sur la contemplation du ciel chinois (« Regarder les Etoiles »), l’Earth Requiem tombe sous la violence du « Vent céleste et Feu terrestre » du tremblement de terre, avant de revivre grâce à « L’Amour Infini » de la patrie chinoise pour ses enfants. Avec « Les Ailes des Anges », l’œuvre s’achève sur l’apologie de la gloire ancestrale et de la musique traditionnelle chinoise à travers une ode jouée à la flûte Quiang. L’empire du Milieu est donc plus fort que la nature, même si celle-ci frappera encore le Sichuan cinq ans plus tard, avec heureusement nettement moins de victimes. Pourtant, si l’idée vient d’inverser l’ordre des mouvements, une nouvelle œuvre apparaît qui débute par « Les ailes des Anges », le mouvement le plus triste et le plus solennel. Pour l’oreille occidentale, il sonne comme un bel Introïtus. Le mouvement qui le précédait : « L’amour infini », doux, mélancolique et magnifié par un duo d’amour entre la soprane et le baryton, prend des airs de Kyrie. Impossible de ne pas reconnaître un « Dies Irae » dans le début du mouvement « Vent céleste et Feu terrestre ». La douceur qui suit fait immanquablement penser au Lacrymosa et au Sanctus réunis. Du coup, le mouvement : « Contempler les Etoiles » fait figure de Lux Aeterna et d’In Paradisum et il devient soudain évident que la musique de Guan Xia, qui semblait jusqu’alors convenue et dénuée d’un sens de lecture, est un Requiem certes non conventionnel, mais d’une grande beauté qui n’a rien à envier à certains Requiem occidentaux. Et puisque nous en sommes à « chinoiser », on relèvera que la durée fantaisiste indiquée pour le 4e mouvement pourrait être l’indication discrète d’un autre ordre de lecture : 4-2-3 et 1 ou 1 puis 4-2-3. Mais nous laisserons l’auditeur en juger par lui-même, d’autant que ce désir d’inversion peut n’être qu’une vue d’un esprit vivant aux antipodes de la Chine.

 

Berlioz-requiemDe 700 à 800 choristes. Avec Hector Berlioz (1803-1869), on plonge avec délice dans la démesure tant au niveau de la musique que de l’intention. Répondant à une commande du ministre de l’Intérieur Adrien de Gasparin à la mémoire du Maréchal Edouard Mortier, victime de l’attentat de Fieschi (28 juillet 1835), le compositeur convoque d’emblée dans sa partition 500 musiciens et 800 choristes. C’est beaucoup trop pour le goût politique du ministre et l’œuvre ne sera jouée qu’en décembre 1837 à l’église des Invalides, en mémoire d’un comte de Damrémont décédé lors de la prise de Constantinople et moins polémique qu’un maréchal napoléonien. Les effectifs ont même été réduits. Mais l’œuvre est là, grandiose et sublime, tout entière consacrée à une dramaturgie de l’obtention du pardon qui se développe en dix parties. De la solennité du Requiem et du Kyrie jusqu’au sacrifice de l’Hostias, en passant par l’énorme final choral du Dies Irae, le Requiem multiplie prières et appels à la clémence divine. Au Sanctus, très mélodieux et déjà angélique, il semble que Berlioz soit convaincu que le pardon est acquis. Il achève alors son Requiem non sur un Lux Aeterna trop évident, mais sur une nouvelle louange du Christ : l’Agnus Dei, qui a assurément pardonné l’orgueilleux pécheur pour l’accueillir dans son Paradis. C’est le moins que valait cette Grande Messe des Morts.

Michel Grinand