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Benguerrel-Requiem18-19 janvier 2015 : Je suis Charlie 

Requiem pour ceux qui ne veulent pas mourir

 

Dans l’occident prospère, paisible et progressiste de la fin du 20e siècle, la vie qui multiplie ses promesses a fait oublier aux hommes qu’ils sont mortels. D’où les Requiem de Xavier Benguerel et Thierry Lancino, qui transforment la Messe pour les Morts en une polémique avec et sur la mort. Le chœur de Radio France et le chœur de chambre du Palais de la Musique Catalane prêtent leurs voix aux multitudes.

 

Le refus de la mort à cause de l’injustice de la vie. C’est un Requiem en réaction contre l’inéluctabilité de la mort que crée, en 1989, le compositeur catalan Xavier Benguerel (né en 1931). Il faut dire qu’il le dédie au poète catalan Salvador Espriu (1913-1985), décédé alors que la liberté touchait enfin l’Espagne de ses ailes, et dont les textes insérés dans le corps même de la Messe pour les Morts clament tout le désespoir de ne pas profiter des promesses de la nouvelle vie. Ces textes en catalan : « Thanatos » (la mort), « La barque noire qui m’attend » et le Diptique des Défunts («en silence, je cesserai de vivre ») évoquent l’imminence de la mort dans l’esprit du poète, mort à laquelle il ne se résoudra que par un détachement spirituel (« Vinc a la Nua ») tel qu’il puisse s’évader dans l’oubli et l’inconsistance de « La danse grotesque de la mort », éternelle et vaine. Autour de ces écrits, magnifiquement interprétés par le baryton coréen Mateo Suk dans la version que nous présentons, Xavier Benguerel a composé un Requiem lent qui s’entend comme une méditation angoissée et comme la traduction des conflits intérieurs de l’homme face à la mort. Dans un registre général résolument déclamatoire, les chœurs interviennent le plus souvent à deux voix pour répéter les airs des solistes, en renforçant ainsi la dramatisation. Même si le compositeur, issu de l’Ecole de Darmstadt, est revenu à la mélodie depuis la chute du Mur de Berlin, sa musique reste pleine d’aspérités violentes et d’éclats de cuivre et l’auditeur sort impressionné par cette écoute d’un Requiem pour un mort qui refusait de mourir.

 

LancinoPas de vie sans mort, ni de mort sans vie. Comme un écho au débat ouvert par l’œuvre de Xavier Benguerel, le Requiem de Thierry Lancino (né en 1954) poursuit la réflexion en 2009 en opposant la vie éternelle à la finalité mortelle. Sollicité par Radio France, la Fondation Koussevitzky et le Ministère de la Culture français pour « renouveler la tradition du Requiem », le compositeur s’empare de la référence au témoignage conjoint, dans les anciens textes liturgiques de la Messe pour les Morts, du Roi David et de la Sibylle sur la Colère Divine (Dies Irae). Il y ajoute à la malédiction qu’aurait jetée sur la devineresse le dieu Apollon en la condamnant à une vieillesse éternelle et il demande à l’écrivain Pascal Quignard de rédiger un livret croisant les deux destinées. D’un côté, le vieux Roi David, effrayé de devoir répondre de ses actes devant son Juge, supplie Dieu de lui accorder la vie éternelle. De l’autre, l’éternelle Sibylle réclame le droit de mourir pour échapper à la vieillesse. Sous la plume de Thierry Lancino, formé à toutes les musiques, dont la musique électronique, le Requiem devient alors un « oratorio sacré » en seize mouvements dont la dramatisation est accentuée par le rythme urgent, les dissonances et les oppositions de timbres. Le Chœur de Radio France, qui intervient à l’égal des chœurs antiques grecs pour commenter l’action ou créer un tapis sonore impressionnant sur lequel flotte les airs des solistes et des instrumentistes, ajoute encore une note épique à cette fresque sans conclusion. Ni Pascal Quignard, ni Thierry Lancino n’ont en effet désiré trancher le débat entre la vie éternelle et la mort. L’une et l’autre sont indéfectiblement liées, ce qui donne la possibilité à l’être humain d’échapper à l’enfer de l’une comme de l’autre.
Michel Grinand