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Rutti17 janvier 2015 : Je suis Charlie

Requiem pour tous les êtres humains et pour tous les chœurs

 

Alors que les visages de l’intolérance et de l’obscurantisme se dévoilent à travers le monde pour attenter au souvenir même de Charlie Hebdo, les Requiem de Carl Rütti et d’Antonin Dvorak apparaissent exemplaires. Dédiés à personne en particulier, ils concernent tous les hommes en ce qu’ils constituent une réflexion sur le rite du passage de la vie à la mort, le seul moment après la naissance que tous les hommes connaissent un jour.

 

Plaidoyer pour une âme seule. C’est en 2005 que le Bach Choir commande à Carl Rütti un Requiem qui puisse être chanté par tous les chœurs et joué par tous les instrumentistes. Pianiste et organiste suisse formé au chant choral en Grande-Bretagne, le compositeur est apprécié des chœurs britanniques pour la dualité de sa culture : « Un compositeur français avec un fort accent anglais », dit-on de lui, ce qui donne à sa musique une texture riche en couleurs, avec une teinte de jazz et de blues. Le compositeur simplifie alors sa partition et limite l’instrumentation à celle du Requiem de Fauré : cordes, harpe et orgue accompagnent le chœur et les solistes. Il écrira même une version pour chœur et orgue. Sans référence personnelle à la mort, Carl Rütti nourrit sa créativité de deux convictions. La première est que la mort est un passage de la terre dans l’au-delà. La seconde est que la mort et le deuil sont des expériences à la fois uniques et universelles : « La seule chose qu’un être humain est certain d’affronter est la mort, témoigne-t-il. Nul mot n’est assez fort pour exprimer les sentiments des personnes endeuillées, ni assez expressif pour expliquer ce qui nous attend après la mort. Seule la musique peut être le langage le plus approprié ». Son Requiem ne comprendra donc pas de colère divine (Dies Irae) et sa musique traduira davantage un rite d’accompagnement jusqu’au Paradis qu’un jugement divin. Pour l’évoquer, le compositeur fera d’ailleurs référence au tableau du peintre symboliste suisse Arnold Böcklin : « L’Île des Morts », vers laquelle le défunt est emporté sur une barque. C’est donc une musique de progression qu’il nous donne à entendre, les mélodies débutant souvent par un solo de cordes ou de voix lent et piano, qui est peu à peu repris par le reste de l’orchestre, puis par le chœur, le tout allant crescendo jusqu’à un fortissimo collectif et convivial. L’ensemble donne une œuvre solennelle, mais attachante qui ne laisse pas de place à la peur. Enfin, comme la naissance et la mort sont des actes solitaires, le Requiem débute et s’achève sur un solo de la soprano, celle-ci arrivant jusqu’au chœur en chantant l’Introïtus, puis s’éloignant à la fin vers la lumière divine sur les derniers mots du In Paradisum.

 

DvorakUn Requiem à la gloire de l’homme et de son auteur. En 1889, lorsqu’Antonin Dvorak entame l’écriture de son Requiem, il n’a lui non plus pas de deuil à accomplir. Il compose pour sa propre gloire en se basant sans doute sur ses propres convictions sur la vie et la mort. Cependant, sa notoriété est assez grande pour que le Festival de Birmingham lui commande la partition pour ses propres besoins avant même qu’elle soit finie. Cet engagement a peut-être changé la physionomie de l’œuvre, car le résultat, en 1890, s’éloigne résolument du registre de la Messe pour les Morts. Composé de 13 mouvements, le Requiem s’étend sur 86 minutes et se rapproche fortement d’un oratorio dramatique aux accents symphoniques. On n’assiste plus au jugement d’une âme, mais plutôt à la biographie de l’humanité, à travers une méditation sur la mort et la vie. En cela, elle paraît être une réponse à La Création, de Haydn. Les soli sont des morceaux de bravoure et la musique est vigoureuse et entraînante. De plus, des références aux accents des grands prédécesseurs que sont Beethoven, Berlioz et Wagner rendent l’œuvre grandiose, en même temps que les apports de la musique tchèque achèvent de donner à ce Requiem un ton original et séduisant qui fera son succès immédiat et sa pérennité à travers les époques. Avec le Stabat Mater, ce Requiem est la grande œuvre chorale la plus connue de Dvorak. Mais on ne la joue pas pour enterrer les morts. On la joue pour fêter un compositeur qui a atteint la renommée internationale.
Michel GRINAND