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Bryars-Cadman-Requiem15-16 janvier 2015 : Je suis Charlie

Requiem pour mon ami

 

Tant pour Gavin Bryars que pour Zbigniew Preisner ou, 126 ans plus tôt, pour Verdi, la disparition inattendue d’un être cher suscita le besoin d’écrire un Requiem qui transgresse les normes afin d’inscrire plus de vie dans l’hommage. D’où la réalisation d’œuvres hybrides mêlant le profane au sacré, l’intime au public. Des œuvres bien faites pour accompagner au tombeau, comme aujourd’hui, les célébrités journalistiques disparues dans l’attentat à Charlie Hebdo.

 

D’un attentat à l’autre. Comme une dramatique préfiguration de l’attentat de Charlie Hebdo, l’attentat aérien de Lockerbie, en décembre 1988, choquait le britannique Gavin Bryars (né en 1943) en emportant son ami Bill Cadman. Il en naissait dès 1989 le Cadman Requiem, une œuvre mélancolique et intimiste dans laquelle pleurent quatre voix d’hommes, de l’alto au baryton, souvent dans la plus grande solitude. Déjà singulière, l’œuvre se distinguait encore d’un Requiem traditionnel par son ensemble à cordes et par le fait qu’elle ne comprenait que trois parties : le Requiem, l’Agnus Dei et l’In Paradisum, séparées les unes des autres par des paraphrases de Caedmon, Premier poète de l’histoire britannique et auteur de l’Hymne de la Création, au 7ème siècle après Jésus-Christ. L’histoire rapporte que cet avatar de la Bible serait né de l’amalgame par Caedmon de la foi et de la musique. De cette union naissait le Paradis pour protéger les enfants des hommes et la « Terre du Milieu » pour les mortels. Mais cette métaphore de la destinée humaine n’apparaissait pas encore assez pure pour Gavin Bryars. En 1997, il réorchestrait son Requiem pour un accompagnement par six violes et lui adjoignait de surcroît le Livre de chants d’Adnan (Adnan Songbook), cycle de mélodies pour voix de femmes évoquant la guerre du Liban. Une pièce pour violes : Epilogue from Wonderlawn, complétait l’objet disque qui devait s’intituler : Cadman Requiem. La merveilleuse et pénétrante expression musicale de Gavin Bryars se trouvait alors réunie sous toutes ses formes pour faire le deuil de son ami.

 

Preisner-RequiemDe la vie naît la mort. C’est un spectacle musical intitulé « Life » (La Vie) que le compositeur polonais Zbiegnew Preisner devait écrire pour son ami cinéaste Krzysztof Kieslowski, l’auteur des films « Bleu, Blanc, Rouge » ou « La Double Vie de Véronique ». Mais ce dernier mourut le 13 mars 1996, emportant son projet dans la tombe. Mais la musique de Preisner était encore là, prête à être chantée par des chœurs et, sans doute, par la grande soprane polonaise Elzbieta Towarnicka. En hommage à son ami, Zbiegnew Preisner composa alors un Requiem aux mélodies tristes et aux accents déchirants, pour orgue, chœur et solistes. Au milieu des textes traditionnels écrits en latin, le Lux Aeterna supplie en polonais « que la lumière éternelle luise pour eux ». Mais ne pouvant limiter à cela son deuil, le compositeur accola en seconde partie du Requiem les mélodies composées sur fond de saxophone pour Life, comme s’il voulait prolonger le souvenir de son ami. Il en est résulté un concept-disque dans lequel la mort n’apparaît pas comme la fin de toutes choses, puisque la vie continue après. Zbiegnew Preisner intitula ce disque : Requiem pour mon Ami. Les mélodies tour à tour pathétiques et grandioses, les chœurs lointains et la voix éthérée d’Elzbieta Towarnicka, en particulier dans le Lacrymosa, expriment toute la douleur du monde face à la perte de l’ami et à l’inéluctabilité de la mort. Et puis, la vie continue avec « Life ». Vaille que vaille, il y aura aussi un Après-Charlie.

 

Verdi-RequiemUn Requiem très politique. Ardent défenseur de l’indépendance de l’Italie, comme l’avait prouvé son opéra Nabucco (1842), Giuseppe Verdi ressentit la disparition de Rossini, en 1868, comme une menace à la nouvelle nation. Il œuvra donc pour la composition chorale d’une Messa per Rossini par différents compositeurs, lui-même participant avec le « Libera me ». Pourtant, cette Messa à plusieurs voix ne vit pas le jour avant 1988, à Stuttgart, laissant le compositeur sur sa faim. Mais en 1874, ce fut au tour d’une autre figure de l’Italie unifiée de décéder : Alessandro Manzoni, poète italien qui utilisa le premier le toscan comme langue unifiée pour l’Italie. Giuseppe Verdi, devenu alors sénateur à vie de la jeune république italienne, profita de l’occasion pour écrire seul un Requiem à la vocation toute patriotique. Délaissant les usages, il compose une musique au ton profane, martial et triomphant, davantage destinée à enflammer les masses populaires qu’à les rasséréner. Le Dies Irae, qui symbolise la descente de l’ordre divin sur le monde et que Verdi fait durer pas moins de 37 minutes, devient une apologie du nouvel ordre républicain en place. Et le Libera Me qui achève la partition est un nouvel appel à la défense de l’indépendance italienne. L’œuvre achevée, des difficultés émanant des autorités ecclésiastiques se firent jour quant au rite utilisé, mais Verdi les balaya : il obtint les autorisations nécessaires et les femmes chantèrent vêtues de noir et voilées. Pour Verdi, l’important était que le Requiem fût donné et l’accueil du public fut triomphal. Son Italie républicaine se revivifiait grâce à son Requiem.
Michel Grinand