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Requiem-Roger-Calmel14 janvier 2015 : Je suis Charlie

Requiem de compassion et de confiance sereine 

 

La mort n’est rien, c’est le passage vers l’au-delà et le vide qui en résulte qui affectent les compositeurs. Les Requiem de Roger Calmel, Malcolm Williamson et, avant eux, de Gabriel Fauré, affichent leur compassion pour les disparus, mais aussi leur certitude qu’ils sont dans un monde meilleur. Ainsi le Paradis des journalistes a-t-il accueilli les victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo. Pour les chœurs aussi, ces Requiem sont apaisants.


Deux Requiem, sinon rien. Si l’on devait décerner le prix de la compassion à un compositeur, il faudrait sans doute l’attribuer à Roger Calmel (1920-1998). Son humanisme naturel, sa passion pour les hommes et leurs réalisations l’ont guidé tout au long de son œuvre. Le premier signe de son altruisme est son goût avéré pour la poésie, depuis celle de Charles d’Orléans au poème « Liberté » de Paul Eluard. Le compositeur met d’ailleurs un pont d’honneur à respecter les textes lorsqu’il les met en musique. Un second signe est le nombre d’œuvres chorales que Roger Calmel a composées. Il faut aimer les voix et les êtres qui les portent pour valoriser ainsi les chanteurs et les chœurs, y compris dans des œuvres graves comme les Requiem. Un troisième signe est précisément le fait qu’à une époque aussi peu pratiquante que la nôtre, le compositeur a composé deux Requiem. Le premier, qui date de 1980, reflète d’ailleurs la sainte colère du compositeur envers le manque de foi de ses contemporains à travers son Dies Irae rugueux et violent. Mais cette indignation ne résiste pas à la beauté des voix des chanteurs et le Requiem qui a fait trembler les consciences s’emplit d’effets mélodiques et de canons enthousiasmants jusqu’à s’achever dans une bienveillante sérénité. Comme un symbole de plus, c’est une chorale de la Fédération A Cœur Joie qui crée l’œuvre, lors du rassemblement annuel de la fédération à Vaison-la-Romaine. Michel Piquemal en était le chef de chœur et Bernard Thomas le chef d’orchestre. Le succès du Requiem en appellera un autre puisque la Ville de Paris passe commande à Roger Calmel d’un « Requiem à la mémoire de Marie-Antoinette » pour commémorer le bicentenaire de son exécution, en 1993. Là encore, la compassion de Roger Calmel se devine dans cette œuvre qui stigmatise autant la cruauté des bourreaux qu’elle leur pardonne ensuite par la voix de la Reine et du chœur. Sous la plume de Roger Calmel, le Requiem est un chant du pardon.

 

Williamson-RequiemRequiem pour les Antipodes. C’est un sujet de Sa Majesté promu au statut de Maître de Musique de la Reine d’Angleterre qui compose, en 1992, un « Requiem for a Tribe Brother » a cappella, en hommage à son jeune ami aborigène décédé. De fait, premier sujet non britannique à recevoir cette distinction, Malcolm Williamson (1931-2003) est Australien. Mais, même s’il vit en Angleterre à partir de 1952, il n’a pas oublié ses origines. Et, comme une marque de sa double identité, sa Messe des Morts semble se développer sur deux niveaux : celui des voix aigües reflète le monde sophistiqué, léger et mélodieux de la Verte Albion, tandis que les voix graves entretiennent une mélopée funéraire aux couleurs et au rythme aborigènes qui, ressurgissant des traditions ancestrales durant l’intervention des chœurs ou des solistes, donne un socle primitif à l’œuvre. Cette dernière se développe ainsi sans conflit entre les deux cultures, en honorant pudiquement les deux traditions. Le monde musical britannique reconnaîtra la double culture du compositeur puisque ce même Requiem sera donné pour ses propres funérailles, en 2003, sous la conduite du chef anglais Peter Broadbent, qu'Avantchoeur.com a vu diriger le Requiem satirique Fun et Raille de Polyfollia.

 

Requiem-Faure-AccentusUn Requiem « païen, mais non irréligieux ». C’est ainsi que Gabriel Fauré justifia son Requiem. De fait, l’absence du Dies Irae, la section consacrée à la colère divine, retire tout sentiment d’effroi à l’œuvre, donnant l’impression que Fauré a souhaité toucher d’autres communautés que celle des seuls catholiques. Il faut dire que sa vision de la mort est singulière : « Mon Requiem…, quelqu’un l’a appelé une berceuse de la mort, confie-t-il au journaliste Louis Aguettant. Mais c’est ainsi que je sens la mort : comme une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur de l’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux ». Plus tard, il ajoutera encore : « Mon Requiem est dominé d’un bout à l’autre par un sentiment bien humain : la confiance dans le repos éternel ». Cette paix promise est annoncée par l’intériorité que nourrit la retenue des chœurs et de l’orchestration, malgré certains accents dramatiques ou angoissés. La richesse mélodique des airs, les voix magnifiées dans leurs registres respectifs et l’accompagnement harmonique raffiné font un cortège chaleureux aux âmes en chemin vers l’autre monde. Le Sanctus, puis la beauté éthérée du Pie Jesu et de l’In Paradisum final leur ouvrent alors les portes d’un Au-delà bienveillant, et ce quelles qu’aient pu être leurs convictions religieuses. On imagine bien l’équipe potache de Charlie Hebdo y trouver sa place au milieu d’angelots farceurs. En tous les cas, les chœurs, qui bénéficient de versions pour piano seul ou pour petit ensemble à cordes et clavier, abordent toujours avec bonheur ce Requiem. Puisse-t-il accompagner les disparus de Charlie Hebdo au-delà des contingences humaines.
Michel GRINAND