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Chantres-du-Thoronet13 janvier 2015 : Je suis Charlie

Des Requiem anticonformistes pour le bonheur des chœurs

 

Tant pour le Suisse Franck Martin que pour le Russe Alfred Schnittke ou encore pour leur homologue italien du 18e siècle Domenico Cimarosa, la composition d’un Requiem fut un acte allant à l’encontre des conventions. Leur rejet de la conformité leur permit à tous trois de marquer leurs époques d’une œuvre majeure, à l’image des journalistes de Charlie Hebdo qui ont trouvé leur voie dans la satire.

 

Vaincre le doute par la force des choeurs. Pour un fils de pasteur comme Frank Martin (1890-1974), composer une œuvre de liturgie catholique comme l’est un Requiem était un acte frisant l’hérésie. Mais le compositeur avait déjà une antériorité pour avoir commis, entre 1922 et 1926, une Messe à double chœur a cappella, qu’il conserva cependant sagement dans un tiroir pour ne l’exécuter qu’en 1963, après le décès de son père. C’est peut-être le succès immédiat de cette messe qui rassura alors le compositeur puisqu’il suffit ensuite d’une visite à la Basilique Saint-Marc de Venise pour qu’il entreprenne enfin la rédaction de son Requiem. Il n’avait plus de doutes ou, tout au moins, avait-il gagné le sentiment que de sa victoire sur le doute et l’angoisse lui viendrait la force d’atteindre à la grâce (et au pardon) par le dépassement de soi. Assumant ce sentiment par la décision de faire suivre l’In Paradisum par un Lux Aeterna symbole du succès escompté, Frank Martin composa en 1972 une « méditation sur la Mort » d’un lyrisme nourri par les nombreuses vocalises exécutées tant par les solistes que par les choristes. La prédominance de l’élément mélodique, la large place faite aux chœurs et à l’orgue ont achevé de donner à ce Requiem une forte intensité émotionnelle. Nombre de ses auditeurs affirment que, par son originalité et sa pureté, il constitue l’un des plus grands Requiem du 20e siècle.

 

concerto-pour-choeur-requiem-de-Schnittke modifié-1Braver les interdits. C’est un tout autre défi que devait relever le Russe Alfred Schnittke (1934-1998). De fait, dans l’Union soviétique, toute musique religieuse était interdite. Par ailleurs, depuis 1968, le sérialisme n’était plus son credo et, trouvant l’inspiration à la fois dans Mahler et dans Chostakovitch, il s’orientait résolument vers un mélange de Bach et de musique moderne et même Pop. L’idée du Requiem lui vint pour honorer sa mère décédée. Mais, pour éviter la censure, il intitula d’abord «In Memoriam » l’œuvre qu’il composa en 1977. D’autre part, il confia l’orchestration à un petit ensemble de percussions, une guitare, une basse, des instruments à clavier, une trompette et un trombone. Rien de moins liturgique que cet orchestre hétéroclite. Le résultat est pourtant impressionnant de beautés sonores, faites de violence à peine retenues et de tendresse non dissimulée. Les chœurs usent de toutes les nuances et les mélodies succèdent aux éclats pour développer une dramaturgie de l’inéluctatibilité des choses. Commencée comme une œuvre classique, le Requiem s’achève sur des airs presque Hard Rock. Rien ne peut arrêter l’évolution, semble affirmer le compositeur et, de fait, son Requiem continue seul sa route et séduit peu à peu toute la planète.

 

Cimarosa-RequiemDu profane dans le sacré. Avec Domenico Cimarosa (1749-1801), c’est un républicain militant en même temps que le plus grand compositeur d’opéras bouffes de son temps qui commet un Requiem, en l’an de grâce 1787. Pourquoi ? Ce napolitain de basse extraction, parvenu au sommet par la seule force de son talent et de son intelligence, vit depuis 1784 à Florence et il faut enterrer la femme de l’ambassadeur de Naples à Florence. Mais, encore auréolée de son histoire républicaine et malgré ses nombreuses églises, Florence n’est pas aussi bigote que Naples et se trouve assez loin de Rome pour ne pas s’en soucier. Usant de sa grande capacité d’invention mélodique, de sa maîtrise des formes et de son usage parfait de la voix, Domenico Cimarosa compose donc son Requiem comme un opéra. Avec une musique dont le style flirte avec ceux de Haydn et de Glück et dans laquelle la solennité cède le pas à la virtuosité vocale et instrumentale, l’œuvre est enlevée et séduisante. Les chœurs comme les solistes s’ébattent dans des mélodies légères qui retirent à l’œuvre toute sa gravité. Précédant dans ce domaine Rossini et sa Petite Messe Solennelle et Verdi et son Requiem, Cimarosa crée un Requiem d’un genre nouveau qui sera qualifié de parfait par ses successeurs du 19e siècle. Notons cependant que la postérité a davantage retenu son opéra « Il Matrimonio Segreto » (Le Mariage Secret) comme étant son chef d’œuvre. Quoi de plus étonnant pour un compositeur qui avait su marier le profane et le sacré, le léger et le grave dans une œuvre de circonstance.
Michel GRINAND