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Coventry cathedral12 janvier 2015 : Je suis Charlie

Avec les Requiem, les chœurs chantent pour le salut des hommes

Sous la plume de Benjamin Britten, les chœurs voient l’œuvre a priori méditative qu’est un Requiem devenir un manifeste passionné pour la paix entre les hommes. Mozart, lui, en avait fait un réquisitoire contre ses propres démons et la dureté des relations humaines. Deux raisons pour qu’Avantchoeur.com inclue leurs Requiem dans son hommage à Charlie Hebdo.

 

Ne jamais replonger dans l’horreur guerrière. De l’autre côté de La Manche, l’ambiance est à nouveau aux souvenirs tragiques, du fait de l’achèvement des rénovations de l’après-guerre, mais aussi parce que le monde est en pleine guerre froide. En 1962, Benjamin Britten profite de la consécration de la reconstruction de la cathédrale de Coventry, détruite par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, pour lancer un message de paix avec les chœurs de son War Requiem. Le compositeur, convaincu que l’humanité n’a rien appris du passé, étaye son discours en ajoutant au texte latin traditionnel du Requiem des poèmes édifiants de Wilfred Owen. Engagé volontaire pendant la 1ère Guerre Mondiale, ce dernier a écrit depuis le front des poèmes retranscrivant toute l’horreur de la guerres des tranchées. La peur, le chagrin, l’indignation dont témoignent ces écrits en anglais se succèdent en vagues véhémentes ou désespérées à travers la voix des solistes masculins. Elles entrecoupent le texte et les chants traditionnels plus mélodieux et emplis de compassion qu’interprètent les chœurs et les solistes féminins. Les protestations du poète atteignent leur point culminant lorsqu’il détourne le mythe du Sacrifice d’Abraham : les fils conduits à la guerre sont tous tués par les pères, malgré l’intervention divine.

 

Britten-War-RequiemLa mort ensevelit les haines. Et c’est en fait dans la fraternité de leur holocauste qu’Owen Wilfred imagine que les victimes de toutes nationalités trouveront finalement la paix. Une paix dans laquelle il entrera enfin à son tour, le 4 novembre 1918, sept jours avant l’armistice. Avec un tel matériau, le Requiem de Britten ne pouvait qu’être profondément différent des Requiem traditionnels. D’abord, avec sa durée proche des 82 minutes, l’œuvre est particulièrement longue. Ensuite, la dramaturgie qui sous-tend l’œuvre lui donne une dimension d’oratorio narratif. Les parties mélodieuses et les parties dissonantes qui se heurtent en permanence, les cuivres cinglants et les tambours martiaux qui interviennent au milieu des chœurs ou des solos pathétiques entraînent l’auditoire dans un voyage hallucinant depuis l’éclatement du conflit jusqu’à sa résolution dans la paix, faisant de cet ouvrage un sommet d’émotion. Le compositeur complète son intention en faisant précéder le texte du livret par trois vers de Wilfred Owen : 
« Mon sujet est la guerre et la pitié engendrée par la guerre.

La Poésie est dans la pitié…
La seule chose qu’un poète puisse faire aujourd’hui, c’est mettre en garde ».

 

DisqueRequiem-AccentusLe salut de Mozart. On ne présente plus le Requiem de Mozart. Il ne se passe sans doute pas de semaine en Île-de-France, voire dans l’Hexagone, sans qu’un chœur l’interprète. Il faut dire que ce Requiem apparaît comme une valeur sûre aux yeux du public. Pourtant, c’est contraint et forcé que le divin Amadeus, concentré sur la musique profane des opéras qui est censée lui rapporter une autonomie financière, entreprit son écriture. Le Dies Irae, sainte colère divine, reflète le conflit de l’homme avec son génie tutélaire et le compositeur ne s’en remettra pas puisqu’il mourra à la tâche, laissant à un élève le soin d’achever son œuvre. Malgré cela, le Requiem passionne et demeure sans doute la première des vingt œuvres chorales que tout chœur de bonne facture se doit un jour d’interpréter pour se jauger. Les versions sont nombreuses, chaque chef ayant tenu à l’enregistrer. La dernière en date est celle de Laurence Equilbey avec son chœur de chambre Accentus et l’Insula Orchestra, une version que l’effectif rend intime et dynamique à la fois. C’est aussi le premier enregistrement de l’Insula Orchestra depuis sa création, en 2012. Sandrine Piau (soprane), Sara Mingardo (contralto), Werner Güra (ténor) et Christopher Purves (baryton) donnent la réplique au chœur Accentus. En 2015, Laurence Equilbey conduira sans doute ses deux phalanges dans ce même Requiem lors de la Semaine Mozart (Mozartwoche) à Salzbourg.
Michel GRINAND