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Le magazine en ligne du chant choral

1 Jean Pierre Amann1WebJean-Pierre Amann, animateur de l’émission radiophonique Chant libre

L’émission chorale suisse sous le régime de la liberté provisoire

 

Alors que le chant choral se développe partout en Europe, l’une des très rares émissions chorales européennes est menacée de disparition. Jean-Pierre Amann, animateur depuis 18 ans de Chant libre, revient sur son travail qui l’a passionné dès le premier jour et ne l’a jamais lassé.

 

2 EV Lausanne chantant WebEveil choral en trois temps. Il aura fallu trois événements majeurs pour que le chroniqueur musical Jean-Pierre Amann devienne l’animateur passionné de l’émission dédiée au chant choral Chant libre, à la Radio Télévision Suisse (RTS). Ce fut d’abord le coup de foudre lorsqu’il découvrit la Messe en si de Bach sous la direction de Michel Corboz, ce qui le conduisit à vouloir suivre l’enseignement du chef de chœur, puis à diriger bientôt son propre chœur. Plus tard, alors qu’il travaillait pour la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, il couvrit le Festival choral de Montreux et remarqua le formidable potentiel de curiosité du public, lequel venait y écouter des œuvres de compositeurs habituellement programmés dans les seuls festivals de musique contemporaine. A la même époque, il fit le constat qu’André Charlet, qui avait animé pendant des décennies son émission l’Art Choral, étant parti en retraite, la musique chorale n’avait plus sa place sur la chaîne depuis plusieurs années. Alors, à la grande perplexité de ses confrères journalistes, Jean-Pierre Amann lança Chant libre sur la RTS en 1998. Dix-huit ans et des centaines d’enregistrements choraux plus tard, l’émission Chant libre s’écoute chaque semaine en radio FM jusqu’aux portes de la Bourgogne et à toute heure du jour, via le site Internet www.rts.ch/chantlibre , dans le monde entier.

 

3 JP Amann Pierre Cao et Michel Corboz WebInventivité et technologie. Le démarrage fut hésitant : « Etant journaliste, je voulais produire une émission plus pragmatique que celle d’André Charlet qui, en tant que chef de chœur, agissait à partir de ses émotions, raconte Jean-Pierre Amann. Je voulais intéresser mon public et la question était de savoir que mettre dans l’émission : que des chœurs professionnels et étrangers ? Ou que des chœurs amateurs et suisses ? Finalement, j’ai opté pour la liberté tous azimuts, mais en maintenant le plus haut niveau de qualité». Une décision idéale mais ambitieuse car elle impliquait un travail de collecte d’informations sonores énorme auprès des chœurs amateurs, ainsi qu’une prise de risque considérable par rapport au choix des ensembles vocaux présentés. Heureusement, la technologie vint au secours du journaliste par le biais de la miniaturisation du matériel d’enregistrement et de la baisse de ses coûts : « Les chœurs amateurs se mirent aussitôt à s’enregistrer et à publier des CD maison qu’ils m’envoyèrent, rapporte Jean-Pierre Amann. Je pouvais aussi enregistrer les chœurs que je voulais diffuser sans recourir à une équipe technique qui aurait grevé mes coûts ».

 

4 JP Amann travaillant WebProfessionnalisme et exigence. Mais un nouveau risque apparaissait : celui de diffuser des enregistrements médiocres : « J’ai très vite exigé des standards de qualité, assure Jean-Pierre Amann. Il m’a fallu, par exemple, convaincre les chefs de chœur de me laisser travailler pendant leurs répétitions. Avec mon enregistreur, je capte à droite, à gauche et j’écoute les prises. Puis je demande au chef une demi-heure pour enregistrer proprement au moins trois morceaux. On réécoute et si le chef est d’accord, c’est bon ». Le journaliste apprit aussi à résister aux pressions des chœurs et des fédérations chorales suisses qui voulaient avoir droit de citer dans l’émission: « Tous les chefs ont envie qu’on les écoute, mais je les ai convaincus du bien-fondé de l’exigence dans les captations, poursuit Jean-Pierre Amann. A certains, il suffisait de leur faire écouter à froid leurs enregistrements pour qu’ils y renoncent. A d’autres, je disais que la diffusion de cet enregistrement était une casserole qu’ils traîneraient toujours derrière eux. Il valait donc mieux temporiser et faire progresser le chœur jusqu’à ce qu’il produise une qualité défendable. Les chefs de chœur suisses sont assez modestes et ils m’ont compris. Mais ils sont également bons et cela a multiplié mes sujets d’émission ».

 

5 Sir David Willcocks à Cambridge WebDes chefs, des chœurs et de l’imagination. Le travail de Jean-Pierre Amann s’en trouva transformé : « Je n’assiste presque plus aux concerts choraux, qui sont chronophages, indique-t-il. Je préfère collecter des enregistrements. J’ai interviewé aussi beaucoup de grands chefs de chœur et de compositeurs: John Rutter, un être délicieux ; Stephen Layton, qui dirige le chœur Polyphony et le Chœur du Trinity College de Cambridge; Sir David Willcocks (décédé récemment), avec qui j’ai passé une heure magique à écouter les petits chanteurs du King’s College tout en échangeant à bâtons rompus. Et à ces chefs de légende, je mêle aussi des chefs de chœur suisses, comme Michel Corboz, bien sûr, et Daniel Reuss qui le remplace désormais à la tête de l’Ensemble vocal de Lausanne. Mais aussi des chefs moins connus car c’est la valeur du contact qui m’importe ». Les émissions traitent aussi de sujets multiples : « Je présente des chefs de chœur ou d’orchestre, des solistes qui ont beaucoup travaillé dans des oratorios, des compositeurs ou des chœurs régionaux qui font découvrir des œuvres nouvelles. Je réalise aussi des dossiers comme le chant au 3e âge, voire au 4e âge, quand la sénescence affaiblit la voix. Récemment, c’était un reportage sur le film documentaire de Stefan Schwietert autour du personnage de Bill Drummond qui repose sur l’idée : « Imaginez que vous vous réveilliez un matin et que toute musique ait disparu ». Drummond a parcouru la planète pour enregistrer des passants auxquels il n’a parfois fait chanter que deux notes puis, devant la mer d’Irlande, il a prétendu diffuser ses captations. Mais il a tout effacé et n’a laissé entendre que le vent en disant : « Faites chanter le monde vous-même». Cela change le regard sur la musique ».

 

6 Quartet de Barbershop WebDes Barbershops aux musiques du monde. Chaque semestre, Jean-Pierre Amann publie le sommaire de Chant libre dans les lettres internes des chœurs, en prévoyant deux émissions par mois sur l’actualité, afin de ne pas perdre celle-ci de vue. L’émission est ouverte à tous les styles de chœur, y compris le « Barbershop », qui se chantait chez le barbier dans les années 1920. Au début, l’émission était diffusée le dimanche à midi. Mais depuis de nombreuses années, elle occupe la tranche horaire de 19h à 20h le dimanche et nombreux sont les auditeurs qui l’écoutent au retour des sports d’hiver dans leur voiture. De plus, la mise en ligne sur internet permet désormais une écoute à la carte. Jean-Pierre Amann produit également une émission hebdomadaire : « Les nouveaux Horizons », qui propose l’écoute de concerts donnés dans le monde, en cherchant à amener les auditeurs sur les lieux grâce à des interviews et des reportages. Ainsi, il a récemment diffusé le premier concert d’un orchestre américain : l’Orchestre du Minnesota, à La Havane depuis la révolution cubaine. Il assure aussi une revue de presse internationale sur la musique classique et il a déjà écrit trois livres, dont « Leipzig en polyphonie », une sorte de biographie musicale d’une des villes les plus riches au monde dans ce domaine. Il prépare en outre une nouvelle édition de sa monographie sur « Zoltán Kodály », à paraître cet automne aux éditions de l’Aire, à Vevey.

 

7 Jean Pierre Amann2 WebInquiétudes sur l’avenir. Ceci étant, la menace qui pèse aujourd’hui sur la poursuite de son émission Chant libre à la RTS le préoccupe: « En 18 ans d’émissions, je ne me suis jamais lassé et je trouve que le monde choral est toujours passionnant. Je voudrais que des jeunes prennent ma suite afin que l’émission se poursuive en de bonnes conditions ». Mais la RTS, qui s’efforce de se renouveler pour conserver son auditoire face au développement des médias sur Internet, ne semble pas mesurer la richesse de son patrimoine choral : « Le travail sous-jacent préliminaire à l’émission Chant libre est énorme, confie encore Jean-Pierre Amann. Et l’absence de décision de la direction quant à la poursuite de l’émission empêche ce travail et perturbe sa gestion ». Aux dernières nouvelles, Philippe Zibung, Chef d’antenne d’Espace 2 et Alexandre Barrelet, Rédacteur en chef de la culture de la RTS chercheraient à « intégrer au mieux [le chant choral] dans la grille de programmation générale… sans intention de diminuer les points de rencontre entre nos auditeurs et le monde choral ». La question reste cependant de savoir si, dans cette nouvelle programmation, le chant restera « libre ».
Michel Grinand