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1-ConneXion-en-concert-WebChœur ConneXion et Ensemble vocal de Genève en concert le 25 avril 2015

Stravinsky et Poulenc, de l'ordre dans la démesure

 

Le 25 avril 2015, au Victoria Hall de Genève, l'ensemble vocal Orphée de Genève et le choeur ConneXion du CRC de Seynod Haute-Savoie ont chanté la Symphonie des Psaumes de Stravinky et le Gloria de Poulenc, deux pièces dans lesquelles l’ordre a résisté à la démesure de la composition. Impressions du choriste Claude Carat.

 

Stravinsky, religieusement moderne. Nous sommes bien rangés et alignés dans ce Victoria Hall de Genève le 25 avril 2015. L’ordre semble régner dans la salle et, pourtant, l'auditeur ne peut imaginer ce qu'il va entendre. Richesse de sonorités, de timbres et de couleurs, la Symphonie de Psaumes est une œuvre hors du commun avec une harmonisation étonnante, une construction surprenante, une instrumentation unique avec deux pianos, les bois, les cuivres, les violoncelles, les contrebasses, les timbales et une grosse caisse. Il n'y a ni violon, ni violon alto. L’œuvre ne s’exprime que dans l’inattendu et dans la démesure. C’est qu’à l’origine, Stravinsky ne voulait en aucun cas reproduire une forme symphonique connue, mais bien écrire une symphonie du XXe siècle avec de nouvelles constructions. Le résultat, à la fois familier et déconcertant, est grandiose.

 

2 igor-stravinsky-WebUn gros travail sur le phrasé. Au premier mouvement, qui est une sorte de prélude marqué d’interrogations, de tristesse et de malaise, répond le second mouvement en forme de fugues instrumentales et vocales et dans lequel l'Eternel entend cette souffrance et apporte l'espérance. Le troisième mouvement, genre d’allegro qui traduit la reconnaissance des hommes, exprime leur adoration envers l'Eternel. Pour nous, étudier cette œuvre a nécessité un formidable travail. Nous avons dû trouver de nouvelles manières de produire les sons, d'autres façons de poser les phrasés. Les intentions doivent être réfléchies. Sous la direction du chef de chœur Matthieu Schweyer, la Symphonie des Psaumes a résonné avec vaillance dans le Victoria Hall et les choristes en ressentent de la satisfaction.

 

3 Victoria-Hall-vu-de-la-scene12-03-10-OIG-New-York-Programme--5 modifié-1Poulenc, moine et voyou. Mais nous n’avons que le temps de ranger les pianos et de changer la configuration de l'orchestre avant que ne vienne le moment du Gloria en sol majeur, pour soprano, chœur et orchestre, de Francis Poulenc. Là aussi, nous avons affaire à une œuvre atypique. À une revue musicale qui demandait à Francis Poulenc quel était le « canon » de son esthétique, ses principes de styles, ses procédés d’écriture, son opinion sur l’« expression », la « magie musicale », il répondit : « Mon "canon", c’est l’instinct. Je n’ai pas de principes et je m’en vante. Dieu merci ! Je n’ai aucun système d’écriture (système équivalent pour moi à "trucs"). Enfin, l’inspiration est une chose si mystérieuse qu’il vaut mieux ne pas tenter de l’expliquer ». Pour moi, cette pièce exprime la dualité de sentiments chez Poulenc, entre le parisien bon chic bon genre et le parisien gouailleur, ce mélange « savant populaire » qui lui a valu beaucoup de critiques, notamment dans le deuxième mouvement de ce Gloria. De ce fait, un grand choix d'interprétations est laissé au chef de chœur.

 

4 F-Poulenc-l-homme-desM129787 modifié-1Gouaille et panache. Le chanteur que je suis préfère un peu de gouaille et de vie populaire à une religiosité trop marquée et c’est le choix qu’a fait notre chef de chœur Blanche Latour. Six mouvements composent cette partition. La chef de chœur nous fait rendre le premier, le Gloria, éclatant et triomphal. En même temps, il lance une dynamique, un questionnement. Le second, Laudamus te, la louange, est traité de manière joyeuse, voire ironique, ce qui, à l’époque de sa création, n'a pas plu à tout le monde. Le troisième, Domine Deus, Oh mon Dieu, est une page intimiste dans laquelle le chœur dialogue avec la soliste. Le quatrième, Domine Fili unigenite, le fils unique, est joyeux, éclatant, vif. Le cinquième, Domine Deus, Agnus Dei, Seigneur Dieu, Agneau de Dieu, est une espèce de rêve éveillé avec des accents lyriques comme un opéra. Au sixième, Qui sedes ad dexteram Patris, « il est assis à la droite du père », les ténors le disent haut et fort en trois mesures de bravoures sans instrument. Ensuite les cuivres s'en donnent à cœur joie.

 

5 Claude-costume-souriant modifié-1

Retour temporaire au quotidien. J'ai toujours beaucoup de plaisir à chanter ce Gloria, dans une idée un peu « sauvageonne » colorée et cuivrée qui deviendrait presque « classique » après la Symphonie de Psaumes de Stravinsky. Le concert est fini et, tandis que nous rangeons nos affaires, l’ordre revient dans la salle. La démesure et le désordre des œuvres interprétées s’en sont allés avec les dernières notes. Il me reste cependant en tête les impressions, les éclats, les mélodies comme autant de connivences avec le chaos de notes et autant d’invites à y revenir, pour un autre concert. J’en remercie intérieurement nos chefs de chœur Blanche Latour et Matthieu Schweyer. Ils ont su nous faire comprendre leur interprétation de ces œuvres magnifiques et puissantes.
Claude Carat