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Le magazine en ligne du chant choral

1 Pendant que la soliste travaille les choristes patientent WebJ’ai chanté avec accentus - La Générale

Au service discret de sa Majesté l’orchestre

 

Episode incontournable de la répétition avec l'orchestre dans lequel les choristes amateurs et collégiens découvrent la hiérarchie de travail d’une répétition générale qui précède un concert comme celui d’Orphée et Eurydice du 10 avril 2015 : d’abord l’orchestre et ses 57 instrumentistes, puis les vedettes solistes, puis le chœur, le tout dans un savant désordre musical dont le chef d’orchestre a seul la compréhension.

 

1bis Arrivée dispersée des instrumentistes WebRencontre avec l’Orch’Est Ensemble. Il m’a suffi de passer la porte de l’auditorium de la Philharmonie de Paris, en ce jour de répétition générale d’avant le concert Orphée et Eurydice du 10 avril 2015 organisé par accentus, pour comprendre que ce lieu que nous avions cru nôtre n’appartient plus au chœur. Le parquet est envahi de chaises et de pupitres derrière lesquels la nuée des jeunes instrumentistes de l’Orch’Est Ensemble s’installe dans un désordre indescriptible sous l’œil paternel du chef Olivier Holt. Les gradins, eux, fourmillent aussi de techniciens et d’observateurs aux tâches mystérieuses. Sans se concerter, les choristes adultes et enfants jettent rapidement leurs affaires dans les fauteuils, attrapent partitions et bouteilles d’eau et se réfugient sur l’estrade, derrière l’orchestre. Assis et désœuvrés, nous regardons abasourdis le chef mettre en place sa phalange de jeunes musiciens dans un brouhaha de salutations, de reparties et de notes erratiques émises par les instrumentistes pour accorder leurs instruments. Ce spectacle singulier rend petits et grands choristes muets d’étonnement et seules, près des gradins, les solistes ont assez d’assurance pour vocaliser sans prêter la moindre attention à l’agitation ambiante. Sans chef de chant désigné, nous n’aurons pas cette chance et nous chanterons sans préparation vocale.

 

2 Olivier Holt met en place les instrumentistes WebOlivier Holt, un chef charismatique. Pour accélérer la mise en place, le chef interpelle ses instrumentistes. Il les connaît tous par leurs prénoms et les met à l’aise par des commentaires humoristiques. Enfin l’orchestre est prêt et, sans même nous regarder, le chef démarre la répétition. Pour avoir beaucoup écouté Orphée et Eurydice, je reconnais l’introduction de l’opéra, mais perd très vite le fil de la musique. De fait, l’Orch’Est Ensemble jouera non seulement de nombreuses parties instrumentales de l’opéra, mais sa richesse sonore est trop grande pour que j’y reconnaisse la réduction pianistique qui a régi notre entraînement. Muets, nous nous laissons donc emporter par le flot musical en essayant de comprendre le sens des directives du chef : « Timbrez les archets ! lance Oliver Holt à ses instrumentistes. Qui a pris le troisième temps des violons pour le dernier temps des violoncelles ? Soyez plus fluides, il faut que cela groove ! ». Bientôt, Olivier Holt se lève et, tout en dirigeant sa phalange, escalade les gradins. Il reste là-haut près d’une minute avant de redescendre et d’arrêter de diriger : « C’était très chouette ! commente-t-il à ses musiciens. Je suis monté pour vous écouter du haut des gradins et c’était très bien. Mais ce qui n’était pas bien, c’était la petite réponse car elle est trop lente. Mettez la pression ! ». L’orchestre reprend aussitôt tandis qu’à nos montres, le temps s’égrène.

 

3bis Olivier Holt écoute lorchestre depuis les gradins du public. Cest bien WebLe temps des solistes. Cette fois, le chef pose sa baguette et se retourne vers les gradins. Allons-nous enfin chanter ? Non, il appelle à lui les solistes : Clémence Poussin, mezzo-soprano qui chantera Orphée, Julie Prola, soprane qui sera Eurydice et Adèle Charvet, soprane qui interprétera l’Amour. Après une courte discussion, Olivier Holt reprend sa baguette pour faire accompagner les solistes par l’orchestre. Des voix s’élèvent enfin dans la salle, mais ce ne sont toujours pas les nôtres. Elles sont belles, même si elles sont encore un peu hésitantes. L’Amour, en particulier, me touche, tout comme Olivier Holt qui, à la fin de l’air au cours duquel il s’est permis un pas de danse, lance à la cantonade : « Vous pouvez l’applaudir car c’était très bien ». Les solistes emplissent ainsi notre longue attente d’airs connus et séduisants. J’en profite pour prendre quelques photos.

 

4 Olivier Holt fait chanter les solistes WebEnfin, les chœurs… Mais voici que les choristes d’accentus se lèvent, imités par les enfants. En vitesse, je rejoins mon rang, chose facile puisque je me trouve à la droite extrême du chœur. Rapidement, je dépose au sol mon appareil de photo et attrape ma partition que je feuillette fébrilement tout en interrogeant mon voisin qui est choriste d’accentus: « Que chante-t-on ? ». Il ne m’a pas entendu car le chœur démarre déjà sur l’air « Cet asile aimable et tranquille… » qui m’a déjà valu quelques soucis. Acrobatiquement, je rattrape mes collègues sur « Le riant séjour de la félicité » qui, pour une fois me sourit. Pourtant, à la fin du morceau, le chef se montre critique : « Je perçois plusieurs voix et des modes d’attaque différents, remarque-t-il. Soyez plus homogènes, je veux un son uni ». Instinctivement, je me rapproche de mon voisin et retiens mon souffle pour démarrer la suite.

 

5 O Holt fait se lever les choristes WebAirs connus, notes inconnues. Mais l’orchestre attaque à nouveau une partie instrumentale et l’attente reprend. En dépit de mes souvenirs de l’opéra, je perds à nouveau le fil de l’œuvre. De toute façon, n’ayant dans les mains qu’une partition chorale, et donc incomplète, je suis dans l’incapacité de suivre l’orchestre, quand bien même mes connaissances musicologiques seraient supérieures à ce qu’elles sont. Je me retrouve donc à conjecturer une fois de plus sur l’instant de notre intervention. Inquiet, je regarde autour de moi, ne perçois aucune intention de chanter parmi les choristes d’accentus et, rasséréné, me détend. Mal m’en prend car le chœur reprend aussitôt sur la phrase « Le destin répond à tes vœux ». Pas aux miens, visiblement car, ayant loupé le départ, je n’ai pas la note du vers suivant et je démarre sur un trémolo involontaire qui me vaut un regard surpris de mon voisin. Vite, je corrige en calquant ma voix sur la sienne et nous pouvons nous concentrer sur la partition. L’air se poursuit et je m’efforce de mettre ma voix à son avantage en la timbrant artistiquement. Intention louable qui me fait oublier que les triolets du « si ten-en-dré-poux » et de « L’E-é-ly-sé-e » sont redoutables. Bien sûr, j’achoppe sur le texte et chante des notes hasardeuses. Je ressens une brusque tension sur ma gauche et rentre la tête dans les épaules en attendant la semonce qui survient dès la fin du morceau : « Attention à ce que vous chantez, vous me faites me tromper ! » lance véhémentement mon accentus de voisin. Je bafouille un piteux : « Désolé » et, comme il se retourne, grommelle pour moi-même « qu’après tout, il a déjà chanté Orphée plusieurs fois et qu’il devrait être inébranlable sur sa ligne mélodique, que c’est à lui de me guider et pas l’inverse et que… et que… ».

 

6bis Enfin debout pour chanter WebA chœur vaillant, rien d’impossible ? Pas le temps de poursuivre, puisque nous réattaquons sur l’introduction des chœurs avec « Ah ! Dans ce bois tranquille et sombre » qui, pour moi, résonne déjà lugubrement. Mais j’ai assez répété cet air et les suivants pour tenir la ligne mélodique sans plus d’erreurs. Le chef clôt alors la répétition avec une bonne humeur complice : « OK ! C’était super chouette !, lance-t-il. Mais demain, nous n’aurons que 50 minutes pour répéter avant le concert. Ce sera court, donc travaillez encore avant de venir. Les plus vieux, restez connectés avec moi, ne criez pas, mais donnez-vous à fond et cela devrait bien se passer ». Un regard, puis : « Soyez heureux de chanter, ajoute-t-il. Moi, je suis heureux de vous retrouver demain pour un beau concert ». Nous retournons aux gradins pour ranger nos affaires et j’en profite pour interroger Marc Korovitch, le jeune chef de chœur qui nous a formés pour ce concert et qui a assisté à la répétition : « C’était très bien, assure-t-il, en voyant mon air crispé. Le chœur d’hommes est très audible (je grimace). Il faut juste que vous chantiez plus « legato » pour être plus homogène. Mais, rassure-toi, je chanterai avec vous demain ». J’en retrouve le sourire et le salue chaleureusement. Mais à peine rendu à ma solitude de choriste de circonstance, je me dis que, si je ne travaille pas d’ici le lendemain, je risque fort de n’apporter au chœur, en guise de « legato », que la « cerise » de la malchance et de la déconvenue.
Michel Grinand

 

Prochain épisode: Concerts du 10 et du 12 avril 2015 à la Philharmonie de Paris