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1 Olivier-dirigeant-les-enfants-deboutJ’ai chanté avec accentus – prégénérale du 1er avril 2015

Rencontre avec le chef à la Philharmonie de Paris

 

Pour la première répétition d’Orphée et Eurydice à la Philharmonie de Paris avec le chef Olivier Holt et les enfants, la donne est à nouveau faussée : la grippe a réduit ma voix à un son rauque traversé de notes arrachées à coups de médocs. Compatissant, le chef me laisse chanter selon mes moyens tandis qu’il prend en main les enfants : le potentiel choral est là, à condition de le faire s’épanouir.

 

En avril, redécouvre le filet de ta voix. Qui a dit que la grippe s’était achevée au mois de mars en France, cette année ? Depuis trois jours, je tousse, je mouche, je crache. Mes bronches grasseyent et ma gorge s’est enflammée. Alors que ce 1er avril devait me voir répéter Orphée et Eurydice à la Philharmonie de Paris avec accentus, le chef de chœur Olivier Holt et les enfants l’après-midi, puis le Madrigal de Caldara le soir, avec mon chœur, je suis au bord de l’aphonie. Pas question, pourtant, de renoncer au reportage ou même au chant : je ne pourrai pas chanter durant le concert d’accentus si je ne stabilise pas aujourd’hui mes notes et ma connaissance de la partition. Depuis la veille, je me bourre donc de médicaments aux vertus quelque peu contradictoires.

 

2 Médocs webRemèdes de cheval ou voix de canard. A l’Actifed Jour et Nuit, qui doit bloquer les écoulements nasaux, j’ai ajouté de l’aspirine vitaminée pour me tenir éveillé, plus des gouttes d’eucalyptus pour les bronches et des giclées régulières d’Oropolis pour désinfecter la gorge. J’ajoute à cela de grandes tasses de thé chaud. Je ressens l’impression que ces produits s’annihilent, mais je veux libérer ma voix au moins pour les deux heures de la répétition avec accentus. J’assumerai les conséquences plus tard. Et puis, les affres d’une perte définitive de ma voix me taraudent. C’est techniquement improbable, mais comment ne pas y penser alors que, depuis des années, ma voix est devenue le centre de mes préoccupations ? J’avale donc mes potions sans regret, tout en me promettant tout de même de réaliser un jour l’enquête définitive auprès de médecins spécialisés pour déterminer comment soigner les affections bronchiques et vocales quand on est chanteur. Le temps de préparer mon sac et me voilà parti pour la répétition.

 

3 Philharmonie1-verticaleDans les hauteurs de la Philharmonie. Si j’en crois les sons qui sortent de ma gorge : « mmmmh, voï-voï-voï-voï-voï,… », les médicaments ont fait leur effet. Ou alors, c’est la découverte du nouveau bâtiment de la Philharmonie de Paris qui produit sur moi un effet thérapeutique. Certes, il n’est pas fini, mais l’envol du décor d’oiseaux inspire les envolées lyriques et j’en oublie de penser à ma gorge. A l’intérieur, l’auditorium sent encore le neuf. Il est magnifique avec ses grandes baies et ses bois colorés. Je sens tout de suite que l’on doit avoir plaisir à y chanter. Le premier groupe de collégiens qui arrive en est aussi impressionné et ils s’installent en silence dans les gradins du public. Nous, les hommes, nous positionnons au-dessus d’eux. Nous rejoignent alors les choristes d’accentus, deux par pupitre, discrets et sérieux. Pour l’instant, les échanges entre les groupes de chanteurs se limitent à quelques mots et des regards curieux, sous l’œil attentif de quelques parents mobilisés pour l’occasion. La connivence du chant viendra plus tard.

 

4 Olivier-dirigeant-gros-planLes mains d’Olivier Holt. Sans doute notre groupe est-il assez compact pour rompre la solennité du lieu car la seconde chorale d’enfants pénètre sans complexe dans l’auditorium, s’amusant à faire sonner ses voix dans l’espace. Comme une volée de moineaux, ils s’éparpillent dans les hauteurs des tribunes en piaillant. Je voudrais que leurs enseignants ou leurs accompagnateurs tempèrent leur ardeur, mais je vois bien qu’ils expriment ainsi leur nervosité ou leur impatience. D’ailleurs, ils se calment dès que le chef, qui vient d’entrer, lève les yeux vers eux. Bel homme dans la force de l’âge, Olivier Holt a pourtant l’air affable et son regard n’a rien d’impérieux quand il me salue et me donne sa bénédiction pour mes prises de photos. En retournant à ma place, je me demande comment il va s’y prendre pour donner une âme et une dynamique à ce chœur composite et turbulent. La réponse ne tarde pas. Le chef se dresse en souriant devant le chœur : « Bien, lance-t-il. On arrête les conversations et on regarde mes mains. Regardez mes mains ! On commence… On va faire tout le premier acte d’un coup, pour voir ». Et la répétition démarre, sans préparation vocale. Je suis étonné mais, comme je suis condamné à chanter du bout des lèvres, je ne m’en plains pas. Je me contente de briller par ma prudence et ma discrétion. Au piano, Sandrine Marc nous accompagne avec virtuosité.

 

5 Olivier-debout-doigt-pointe-vers-les-enfantsHumour, charme et musicalité. Le premier acte se déroule, sans heurt. Olivier Holt le conclut d’un : « C’est chouette ! », qui fait rire les enfants et lui gagne d’emblée leur adhésion. Puis les premières exigences musicologiques tombent, aussi précises que pour des adultes chevronnés : « Théâtralisez la reprise du texte « Sois sensible… »… Le public ne connaît pas le texte, vous devez lui raconter l’histoire… Anticipez la consonne pour que la voyelle tombe sur la note et que le texte soit compréhensible. Le mot n’est pas « Elle », mais « Quel »… Dans ce passage, chantez vertical et staccato pour montrer la colère des spectres… Prononcez « ne frrrrrrrrémit pas », avec 8 « r » pour renforcer l’effet de peur... Pas de port de voix dans le « forte »… Soignez le phrasé… Attention ! Vous devez chanter « Par quels puissants accords… » avec une platitude ensommeillée car, par le chant, par la musique et par les encens, Orphée endort le Cerbère…. Votre « riant séjour » n’est pas riant du tout, soyez plus gais et souriants ». Voilà que s’achève la première partie de la répétition et les enfants s’en sont bien sortis, si l’on en croit le chef : « Je suis content d’être venu », les assure-t-il. Il faut dire qu’à sa question, la moitié d’entre eux reconnait jouer d’un instrument. Autrement dit, ces garnements en savent déjà plus que moi en matière de solfège et de rythme. Quand je pense que je me félicitais de n’avoir fait qu’un couac sur un do bécarre !

 

6-Hommes-claireRecherche majeure. La seconde partie de la répétition est consacrée aux pupitres. Les choristes d’accentus tirant la qualité vocale des hommes vers le haut, Olivier Holt se concentre rapidement sur les enfants, qui assurent les voix de sopranes et d’altos. C’est ainsi que je découvre que les basses se trouvent derrière les sopranes, tandis que les altos sont positionnés devant les ténors. Une disposition de plus en plus courante parmi les chœurs. Le pupitre des sopranes s’en tire bien, mais celui des altos bémolise. Il est vrai qu’après la longue descente aux Enfers, l’apparition du « riant séjour de la félicité » surprend son monde : « Ce n’est plus l’Enfer, avec sa tonalité de Requiem en ré mineur, mais les Champs Elysées, un lieu de lumière, de joie et de nature, explique Olivier Holt aux enfants. C’est donc le mode majeur, expression du bonheur, qui prédomine à présent ». Les enfants répètent avec application, mais le chef ne paraît pas satisfait. Il s’approche d’eux, les exhorte à l’effort: « Chantez plus fort ! lance-t-il. Engagez-vous ! N’oubliez pas que le jour du concert, comme lors de la répétition du jeudi 9 avril, vous serez placés derrière les instrumentistes. Vous devrez donc chanter plus fort pour passer par-dessus l’orchestre ». Pour le moment, ce sont les belles voix des choristes féminines et du contre-ténor XXX d’accentus que l’on entend particulièrement.
 
7 Olivier-et-altos-claireStratégies de chef de chœur. Le chef s’éloigne alors vers le fond de la salle. Je devine qu’il compte sur l’effort vocal pour faire passer les enfants en mode majeur. Peine perdue, semble-t-il, car Olivier Holt revient pensivement à son pupitre. Subtilement, il tente une autre approche: « Quel rôle jouez-vous quand vous chantez et qui représentez-vous ? », demande-t-il aux enfants. Les petits choristes s’agitent, s’interrogent, osent de timides réponses : « Oui, les encourage Olivier Holt. Dans le premier acte, vous êtes les amis d’Orphée et vous êtes tristes parce qu’Eurydice est morte. Puis, dans le second acte, vous êtes les spectres et les monstres qui gardent les Enfers et vous n’êtes pas contents d’être dérangés par cet Orphée qui veut absolument descendre aux Enfers. Vous êtes donc en colère, jusqu’à ce qu’il vous endorme. Mais au troisième acte, vous êtes avec Orphée et vous êtes très contents car il a retrouvé Eurydice et qu’il repart avec elle. C’est cela que vous devez raconter au public ». Ainsi résumée, l’action semble parler davantage aux enfants. A moi aussi, d’ailleurs, car je me rends compte que les coupures dans la partition, ainsi que les espaces laissés vierges pour les interventions futures des solistes m’avaient quelque peu égaré. Et lorsqu’Olivier Holt reprend la répétition depuis le début pour ancrer ce scénario dans les esprits, je m’attache à exprimer vocalement les différentes ambiances. Nous finissons sur un ralenti de folie sur les dernières mesures, lesquelles s’achève sur un « tendre ééééé-pououououx » prometteur.

 

8 Marc-Korovitch-et-Samuel-PilotConfidences. Olivier Holt clôt alors la répétition. Il encourage encore les enfants : « N’oubliez pas que jeudi, vous chanterez depuis la salle avec l’orchestre, rappelle-t-il. L’orchestre est impatient de jouer avec vous. Il y aura aussi les solistes : Orphée, Eurydice et même l’Amour. Cela vaut la peine de les entendre. Jeudi, expliquez à vos parents que vous ne devez pas aller à l’école pour ne pas être fatigués pour la répétition… ». Il s’arrête, contemple d’un œil espiègle le remue-ménage qu’il vient de créer dans les rangs enfantins : « Non, je plaisante, reprend-il. Mais arrivez ici concentrés, en connexion avec l’orchestre et avec les autres chanteurs. Et pensez aux trois rôles : d’abord vous pleurez la mort d’Eurydice ; puis vous n’êtes pas contents de laisser entrer Orphée ; enfin, vous êtes très contents d’être avec Orphée et Eurydice. Bonne semaine ». Les enfants s’égaillent, rejoignent leurs enseignants ou leurs parents. Dans la salle, le chef et les choristes d’accentus se rejoignent, échangent leurs impressions : « Les enfants ne savent pas certaines notes, constate Olivier Holt. Tant pis, ce sera mieux jeudi prochain ». « Les enfants ne chantent pas assez fort, ajoute une choriste. Ils sont encore trop timides. Il va falloir travailler encore pour améliorer le son du chœur ». Je l’interroge sur sa présence dans le choeur : « Tout chœur subventionné par l’Etat ou le département doit un volet d’intervention pédagogique, m’explique-t-elle. Les subventions des Hauts-de-Seine ont augmenté et nous avons donc beaucoup d’actions à mener. Ce n’est pas facile à gérer car, en tant qu’intermittents, nous chantons tous dans d’autres chœurs ».

 

9 Philharmonie-1-plan-largeUn chœur gros comme ça. Comme d’autres choristes la rejoignent, je constate la même préoccupation chez chacun d’eux: le désir d’être à la hauteur de l’enjeu et de porter le chœur vers un sommet digne d’accentus et de la Philharmonie. Je serais bien incapable de les rassurer : ma voix s’est éteinte en même temps que la dernière note. Je note cependant avec un certain respect leur implication : même si ce concert est à vocation pédagogique, les choristes d’accentus le chanteront comme un concert de gala. « Je viendrai pour chanter avec vous », m’assure aussi Marc Korovitch, le chef de chœur des choristes masculins. L’atmosphère entre les professionnels se détend enfin. Un premier sourire apparaît, puis ceux qui ne s’étaient pas encore parlé s’embrassent, évoquent des souvenirs, s’enquièrent les uns des autres. Ils sont en groupe et, pourtant, ils sont seuls au monde. Ils sont le chœur accentus. Discrètement, je m’éloigne, avec mes microbes, ma gorge qui me brûle, mon nez qui se remet à couler. C’est fichu pour la « Répét » de ce soir avec mon chœur, fichu pour le concert du 12 avril que je comptais chanter avec lui dans la foulée du second concert d’accentus. Mais jeudi, jeudi 9 avril, j’attraperai ma partition d’Orphée et Eurydice, je reprendrai la ligne du métro 5, j’arriverai jusqu’à la Philharmonie pour chanter à nouveau avec accentus et… Tiens, cela me rappelle un air connu, qui finit par, oui, par… « Et moi-même, j’aimerai ça ».
Michel Grinand

 

Prochain épisode : Générale du 9 avril