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Le magazine en ligne du chant choral

1 Choeur-répétant-WebJ’ai chanté avec accentus, 2e partie

Malentendus et disharmonie dans les sphères chorales

 

Pour ma seconde répétition avec accentus, en prévision du concert des 10 et 12 avril à la Philharmonie de Paris sur les chœurs d’Orphée et Eurydice, je découvre que le temps de répétition, qui est l’ami de l’amateur, est l’ennemi du professionnel. Une répétition professionnelle est donc une course à la performance pour les choristes doués et une partie de massacre pour les autres.

 

Seconde répétition avec accentus pour le concert choral sur Orphée et Eurydice, de Glück, le 10 avril à la Philharmonie de Paris et le 12 avril 2015 au CRD de Montreuil. Suis-je prêt ? J’ai chanté tous les soirs de la semaine et ma voix me paraît bien posée. J’ai révisé toutes les techniques pour éviter de chanter trop bas. En arrivant à la Verrière, j’étirerai mon muscle sterno-cléido-mastoïdien, comme le préconise Hervé Pata, dans son ouvrage : « Le grand Livre de la Technique vocale ». Mains derrière la tête, il faut appuyer pour abaisser lentement la tête vers la poitrine, puis tenir vingt secondes. L’étirement qui en découle libère la pression musculaire sur le cou et les cordes vocales. Puis je ferai résonner le son « mmmmh » dans ma bouche à différentes hauteurs afin de faire sonner mon appareil vocal, comme le recommande Marie-Agnès Faure. Avant de chanter, je réduirai ma cambrure naturelle pour pouvoir bien m’appuyer sur les muscles dorsaux de ma ceinture abdominale pour tenir le son, sa durée, sa hauteur et sa puissance. Enfin, je chanterai les yeux grands ouverts car, étonnamment, cela éclaircit le chant. Avec toutes ces précautions, le bourdon ne devrait pas pointer le bout de son aiguillon.

 

2 Philharmonie-WebAmateur ou passionné ? Reste la révision de la partition. C’est là que le bât blesse car, si j’ai chanté toute la semaine, ce n’était pas du Glück, mais le « Madrigal » de Caldara, une petite merveille chorale et du chant médiéval avec « Le Livre Vermeil de Montserrat ». Je sais que j’ai eu tort, mais le chœur amateur dans lequel je chante prépare un beau concert avec ces œuvres le même weekend que le concert avec accentus. Malgré que je risque de me disperser en courant après deux programmes à la fois, je ne parviens à renoncer ni à l’un, ni à l’autre. Pire, plus je peine à assister aux répétitions et plus je tiens à faire les deux concerts. Pourquoi ? Parce que j’ai travaillé dur pour obtenir mon pupitre, puis pour le conserver dans le chœur amateur où je chante et parce que chanter avec accentus est une opportunité unique à laquelle on ne renonce pas. Et comme chanter me rend euphorique et capable d’aborder le jour suivant avec optimisme, je suis toujours persuadé de pouvoir atteindre mes deux objectifs. Enfin, mon chef de chœur a le talent de nous faire chanter des œuvres qui me touchent jusqu’à l’âme et l’incipit du Madrigal de Caldara est ainsi devenu mon credo : « La speranza del uom gemella… ». Espérance : tout mon quotidien est là. Me voici donc disposé à affronter la répétition malgré que je ne connaisse pas par cœur la partition. Je me raccroche à ma révision de dernière minute, ce matin, pour tenir ma place. Je compte aussi sur la répétition pour me remémorer ce que j’ai survolé.

 

3 Marc-Korovitch-dirigeantLe dernier des mohitos. Je suis assis à mon pupitre, appareil de photo posé à portée de main et partition à hauteur des yeux. Je feuillette rapidement la partition pour faire ressurgir les mélodies apprises, mais mon esprit peine à se fixer. Et pour cause, le chef de chœur : Marc Korovitch, dirige la préparation vocale avec un luxe de détails techniques. Bientôt, je mets de côté ma partition pour noter avec application les conseils du chef. J’apprends ainsi que le son « ng », bouche ouverte en mohito, remplace avantageusement le son « m » dans l’aigu, que monter à l’aigu ne se fait pas en chantant plus fort, mais en expulsant l’air plus vite et plus loin grâce à une pression ventrale. Le chef nous invite aussi à chanter plus fort : « Il ne faut pas avoir honte de chanter fort, insiste-t-il. De nombreux choristes amateurs ont un problème de confiance en soi et ils ne chantent pas comme ils pourraient. Pourtant, le chœur, c’est du son et le son, c’est de la matière. On vient à un concert pour recevoir cette matière, pour qu’elle nous transperce et nous fasse vibrer. Le chœur doit donc faire preuve de force et d’homogénéité ». En moi-même, je ne peux m’empêcher de penser que, si l’on n’est pas sûr de sa note, chanter fort peut s’avérer particulièrement intempestif. On avait déjà le bourdon, inutile de rajouter une casserole. Après le mohito, on passe aux vocalises, avec le Petit Rossini et puis une cavatine. Le temps de les chanter, je les ai oubliés. J’aurais dû faire des études de musique au lieu de Lettres et de journalisme. Tant pis, je chercherai sur Internet. Un dernier mohito pour la route et l’on ouvre les partitions qui, soudain, m’apparaissent très lointaines. Ma mémoire m’a trahi : il ne me reste rien de mes révisions. En bout de pupitre des basses, je me sens d’un coup très seul.

 

4 Les-tenors-sont-en-voix-ce-jour-laLes pros ne répètent pas, ils consolident. Pour comble, la séance de travail s’avère très différente des répétitions des chœurs amateurs : on ne répète rien de ce qui a été chanté jusque-là, mais on attaque immédiatement les nouveaux airs. Précisément ceux dont j’ai perdu la mélodie. Thomas Meugnot, mon contact auprès d’erda accentus, organisateur du chœur amateur, m’apprendra plus tard que les répétitions avec des professionnels coûtent trop cher pour être consacrées à de la révision. Les choristes sont donc censés avoir appris la partition et la répétition vient juste consolider les nuances et la couleur vocale. Je maudis mon incurie et m’accroche à mon pupitre. Heureusement, les ténors sont en voix et couvrent le pupitre des basses qui, de surcroît, compte de nombreux absents et non des moindres, plus un nouveau-venu. C’est dur de tenir la mélodie. Concentré, je mets longtemps à remarquer les coups d’œil surpris de mon voisin. Je m’aperçois alors qu’à trop écouter les ténors, je chante leur partition. C’est mieux que le bourdon, mais ça n’est tout de même pas ce que je dois chanter. Je rentre vite, vite dans le rang, en dissimulant ma confusion dans l’annotation des indications précieuses du chef.

 

Marc-Korovitch-au-pianoLes recettes du chef. Aujourd’hui, Marc Korovitch est disert et enjoué. Il multiplie les conseils : « Si le mot qui débute le chant commence par une consonne, anticipez la consonne pour que la première voyelle soit dans le temps, lance Marc Korovitch… Pour accentuer une syllabe, mangez toujours sur le temps de la syllabe antérieure, pas sur celle qui suit… Jouez avec l’harmonie et le rythme… Chanter fort de façon douce n’est ni agressif, ni dur car la couleur est douce… Ecoutez-vous pour chanter ensemble et créer une unité de rythme... Les trois voix finissant sur la même note, allégez la dernière syllabe de façon que la couleur de l’accord se reconstruise naturellement par les trois voix. C’est plus joli… Soignez toujours le phrasé, l’articulation et le texte… Quand vous voyez qu’une note aigüe difficile à négocier arrive, faites un crescendo pour la préparer, c’est toujours plus facile ». Au passage, j’apprends qu’une hémiole n’est pas un insecte qui se promène sur mon pullover pendant que je chante, mais l’insertion d’une mesure binaire dans un rythme ternaire ou inversement. Ce n’en est pas plus facile à produire.

 

6 Julien-Girard-portrait-WebImpromptu en forme d’interview. Enfin, Marc Korovitch annonce la pause. Pas parce qu’il a vu que les basses peinaient, mais simplement parce que la répétition est finie pour les ténors. Ils ont revu leurs dernières mesures et ils rentrent chez eux. D’un même élan, le pupitre des basses se consulte du regard : la suite ne sera pas une partie de plaisir. En attendant, je me lance à la poursuite d’un ténor qui s’en va et que je suis certain d’avoir déjà vu chanter dans un chœur : « Stella Maris, me confirme-t-il. Je chante ténor ou haute-contre ». Sa partie de solo me revient alors en mémoire et je l’en félicite avant de l’interroger sur sa présence au milieu des amateurs : « Je suis organiste professionnel, mais choriste amateur, explique-t-il. Je ne fais que des remplacements dans ma zone apostolique. Je suis venu spontanément participer au projet d’accentus car je trouve que c’est une chance de chanter à la Philharmonie de Paris. Le chœur Stella Maris s’y produira aussi en juin 2015, mais chanter avec accentus est une chance que je ne pourrai sans doute par renouveler ». Et qu’a-t-il pensé de la répétition ? « Facile, presque trop au début. Et, lorsqu’on est entré dans les nuances, cela est devenu beaucoup plus intéressant et j’y ai pris beaucoup de plaisir ». Je sens une pointe de jalousie me titiller tandis qu’il s’en va.

 

7 pupitre-basse-WebLe naufrage du tétanisé. Je dois être démoralisé car, à la reprise, j’ai le sentiment que c’est tout le pupitre des basses qui perd pied. Pourtant, nous chantons que « C’est le riant séjour de la félicité », mais, autour de moi, personne ne rit. Le pupitre est atone, le piano semble être à des kilomètres de nous et Marc Korovitch comprend vite que nous ne trouvons pas les notes. En fait, sans le soutien des autres voix, nous sommes perdus et paralysés par le désarroi. Avec gentillesse, il nous explique comment trouver notre note de départ : « La mélodie vous donne le « si » dont vous avez besoin », assure-t-il tandis que je cherche vainement à reconnaître le « si » en question dans le flot de notes du piano. « Vous avez aussi un « fa » qui vous permet de trouver aisément le « si », suggère-t-il, avant d’ajouter, en voyant nos mines déconfites : « La soliste vous donnera la note, … quand elle chantera avec vous. Sinon, il vous reste encore une dernière possibilité : apprendre par cœur la partition ». Ah ! ça, oui, c’est dans mes cordes. Dès mon retour à la maison.
Michel Grinand

 

Prochain épisode: Prégénérale avec les choeurs d'enfants et le piano le 1er avril 2015.