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1Le-choeur-amateur-au-travail-avec-son-chefJ’ai chanté avec le chœur Accentus – Première partie -

Qui fait le bourdon ?

 

Ce sont près de 12 choristes amateurs qui ont répondu à l’invitation d'Erda accentus pour participer avec le choeur accentus à l’interprétation chorale d’Orphée et Eurydice à la Philharmonie de Paris, le 10 avril 2015, par des choristes et 47 collégiens parisiens. Avantchoeur.com participe et vous rapporte ses impressions. Première conclusion : écrire ou chanter, il est parfois préférable de choisir.

 

Dur, dur, le démarrage ! Me voici en route pour ma première répétition avec accentus et je dois avouer que je n’ai pas l’esprit tranquille. Certes, le chœur m’accueille tel que je suis, à la fois choriste et journaliste en reportage, pour chanter à la Philharmonie de Paris le 10 avril les chœurs de la version berliozienne de l’Orphée et Eurydice, de Christophe Willibald Glück. Nous accompagnerons 47 jeunes chanteurs des collèges Valmy et Dorgeles de Paris. Mais la semaine a été chargée en rendez-vous professionnels et en soirées de concerts et je ne me suis pas préparé comme je le prévoyais. Ma voix est à peine faite, je n’ai pas chanté depuis trois jours et mes connaissances de la partition sont lacunaires. Même si cela fait bien 30 ans que j’écoute Orphée, même si j’ai convaincu mon professeur de chant : Jean-Michel Jallaud, de m’apprendre une version transposée pour baryton de l’air « J’ai perdu mon Eurydice », cela ne m’aidera pas pour les chœurs. De surcroît, le fait de n’avoir pas passé d’audition préalable ne me rassure pas sur ma capacité à tenir ma place dans un chœur dont les choristes seront majoritairement de jeunes étudiants de conservatoire. Pour couronner le tout, je ne suis pas sûr que le chef de chœur soit au courant de ma présence et de mon travail journalistique. Le challenge est donc total. Aujourd’hui, je me sens comme Orphée devant la porte des Enfers. Mais c’est aussi cela, le journalisme : on pressent un bon sujet parce qu’on a plein de questions auxquelles seuls les acteurs concernés peuvent répondre et… on fonce. J’ai assez de métier pour maîtriser les imprévus journalistiques. Quant à ceux du chant, ce sera une autre affaire.

 

2 Marc-Korovitch-louis-DallAva-et-Sandrine-MarcPremiers pas, premiers impairs. J’aurais dû parier : Marc Korovitch, le chef de chœur qui va nous faire répéter, n’était pas au courant de ma venue. De surcroît, ne connaissant pas son visage, j’ai loupé mon entrée en matière. Heureusement, son affabilité remet tout en place. Il m’accueille avec plaisir et me donne carte blanche pour photographier et pour chanter. Dans la salle lumineuse et rectangulaire de La Verrière, je me présente spontanément aux choristes qui discutent. Ce sont des amateurs, comme moi. Les choristes professionnels d’accentus viendront à la prochaine répétition, lorsque nous connaîtrons toute la partition. J’en ressens une petite déception, voire comme un coup de griffe à ma vanité, mais vu leur programme de concerts, cela se comprend. Les choristes amateurs sont affables. On échange nos cartes avec plaisir. Louis, Claude, Gabriel,… Je leur présente le magazine Avanchoeur.com et mon projet de reportage. Leur intérêt est immédiat et leur accord, tacite. Ils suivront le reportage sur le site Internet. Un plaisir pour eux et… une pression supplémentaire pour moi. Après quelques prises de vues à la volée des choristes, du chef et de la pianiste Astrid Marc, j’installe rapidement mon appareil de photo sur son trépied sur le côté droit du chef, le côté habituel des basses dont je fais partie. Mauvaise idée, car Marc Korovitch place les basses à sa gauche, comme font désormais nombre de jeunes chefs. Me voilà donc loin de l’appareil, que je pensais actionner à la va-vite, entre deux lignes de chant. Qui va prendre les photos ? Je devrai revenir le chercher, me contentant jusqu’à la pause d’utiliser mon numérique de poche. Je m’installe à mon pupitre, crayon et carnet sous la main pour noter tout ce que je pourrai.

 

Sandrine-Marc-au-pianoVocali-i-i-i-i-ses. On y est : Marc Korovitch embrasse la salle du regard et entame la répétition en s’installant lui-même au piano pour les vocalises. J’entends enfin la voix de mes voisins, comme ils entendent aussi la mienne. A ma droite, Louis, qui m’a accueilli dans le chœur, possède une voix mélodieuse, sinon puissante. A ma gauche, un grand jeune homme d’origine asiatique, qui s’efforce de protéger ses voisins contre son rhume en masquant sa bouche d’un mouchoir dès qu’il le peut, fait entendre une voix superbement timbrée et grave. C’est une vraie basse, qui descend aisément plus bas que moi. Je confirme qu’un rhume n’empêche pas de chanter clair. De mon côté, je fais appel à toutes les techniques apprises auprès de mes profs de chant et au fil de mes enquêtes : selon les recommandations de l’artiste lyrique Laurence Malherbe, j’ouvre gorge et espace buccal et j’avance mon bassin pour réduire ma cambrure naturelle afin de mieux utiliser les muscles de ma ceinture abdominale. Je respire par le nez et la bouche, suivant les conseils de la phoniatre Marie-Agnès Faure, et j’emplis d’air, mais sans forcer, le bas des poumons. J’expire en repoussant « un mur imaginaire » avec mes reins. Ma voix sort timbrée, solide, pas ridicule. C’est déjà ça. Le premier son à produire est un « mmmmh » mélodieux et doux, bouche fermée. C’est la sonorisation du corps instrumental, comme dit la phoniatre. J’adore l’effet qu’il produit : avant, la voix est voilée et plate ; après, elle est sonore, lumineuse, volumineuse. J’ai l’impression de passer de Guy Béart à Gabriel Bacquier.

 

4 Les-choristes-dans-la-VerrierePremière difficulté. Après cet exercice, nous vocalisons sur un « Yohohoho » long et agile. Je suis le rythme, mais me perds dans les notes. Heureusement, je ne suis pas le seul et cela fait rire Marc Korovitch, qui dit apprécier les solos. La seconde fois est meilleure, mais la vocalise se poursuit alors à deux voix : ténors et basses, puis à trois voix : ténors-barytons-basses, la troisième voix devant chanter à l’octave de la première. Au pied levé et en formation mélangée, j’ai le sentiment que ma voix fait le yoyo entre les différentes lignes vocales. Mes voisins ne bronchent pas et je garde mes doutes pour moi. Mais cela me promet quelques angoisses pour le travail polyphonique qui nous attend. L’ambiance du chœur est néanmoins chaleureuse et conviviale. L’échauffement vocal s’achève par « la gamme fatidique », que je ne mémorise pas, faute d’avoir actionné l’indispensable enregistreur que j’ai laissé dans mon sac.

 

5 Accompagnement-du-choeur-au-pianoPremières notes. Utilisant un crayon comme une baguette, Marc Korovitch lance le premier air. Sa battue est aussi légère que précise. Comme il est facile de suivre son rythme ! Passons sur la première note, que je détimbre, et puis la mélodie me vient naturellement. Je prends confiance, lâche ma voix, couvrant celle de mon voisin de droite. On avance, on avance, jusqu’au bout du morceau. « C’est pas mal, lance Marc Korovitch. Mais gardez bien la ligne, en particulier les basses qui chantent parfois trop bas ». Toute la ligne des basses est prise d’un soudain mouvement d’inquiétude. Je grimace intérieurement, mal à l’aise sur mon siège. Je préférerais chanter debout, car il me semble que je maîtrise alors mieux mon chant. Mais le chef reprend en donnant de précieuses indications que je m’empresse de noter : « Lorsque vous chantez : « Vois les larmes », gardez un son clair pour ne pas baisser la note. Vous perdriez un comma et cela s’entend ». Les poils de ma nuque se dressent d’un coup. Si le chef réagit pour une différence d’un comma (intervalle d’un dixième à un cinquième du ton), que dira-t-il pour une faute d’un quart de ton ?

 

6 Marc-Korovitch-indique-des-nuances1Un bourdon parmi les basses. J’ai ma réponse dans l’instant : « Attention, il y a au moins un basse qui fait le bourdon ! », annonce Marc Korovitch. Tout le pupitre se regarde, consterné. Personne ne me pointant du doigt, je fais semblant d’être concentré sur ma prise de notes. Par précaution, cependant, je m’éclaircis la gorge comme les autres. « Vous savez qu’en français, l’accent tonique est sur la première syllabe, poursuit le chef. Pourtant, vous constatez que dans ces airs, le temps fort tombe souvent sur la seconde syllabe, ceci afin que la première syllabe se détache de l’orchestre et s’entende. Je vous demande donc de faire un appui sur les premières syllabes en allongeant les consonnes, comme dans « ssombre ». D’accord ?» Bien sûr ! Je m’applique, tout en tâchant d’éclaircir encore ma voix. D’autres indications fusent : « Ne fermez pas le son « e » en fin de phrase !, lance le chef. Roulez les « r », avec 2 à 3 battements à l’intérieur des mots, mais un seul en fin de mot afin que tout le chœur s’arrête en même temps… Donnez un effet sottovoce, avec plus de consonnes que de voyelles… Pour « l’affreux hurlement », allongez les « f » sans les détacher du mot, avec un son lourré… Scandez les syllabes pour le « Cerbère écumant », comme si chaque syllabe était un aboiement… Ne respirez pas tous en même temps à cet endroit pour ne pas trahir l’ambiance. Débrouillez-vous pour respirer de façon alternée. Je trouve que c’est beau, un chœur qui fait un effort pour tenir sa ligne». Tant mieux, me dis-je tout en luttant contre l’asphyxie. A force d’indications, Marc Korovitch donne au chœur une tonicité et un style séduisants qu’il n’avait pas au départ. C’est donc avec un sentiment de satisfaction que chacun part alors en pause.

 

8 Pause-et y a-t-il un bourdon dans la salleDeuxième round. J’ai récupéré mon appareil de photo, comptant sur la répétition des airs étudiés pour attraper quelques vues du chœur. Mais j’ai dû mal lire le programme de la répétition car il n’y a pas de relecture. Marc Korovitch entame tout de suite et à vive allure de nouvelles mesures, que je n’avais pas travaillées. Pour le coup, me voilà en terre inconnue. Ma ligne de chant devient flottante et je baisse en urgence le volume de ma voix pour me laisser conduire par la ligne mélodique de mon voisin. J’élude les attaques et avale les consonnes en me contentant de soutenir sa ligne vocale. Un vieux truc de choriste ou un truc de vieux choriste, peu importe, mais ce subterfuge peu glorieux peut seul m’assurer de ne pas altérer la répétition. Du moins y crois-je jusqu’à ce que le chef signale à nouveau la présence d’un bourdon dans les basses. Je sens à nouveau le doute m’envahir, même si mes voisins ne bronchent pas. Est-ce vraiment moi qui détonne ? Je m’accroche à l’espoir que me donne l’imperturbabilité de mes voisins et poursuis avec précaution. La chance est avec moi : le chef reprend les mesures pour les peaufiner. Au fur et à mesure de ces reprises, ma mémoire en ébullition enregistre les notes et ma ligne de chant se consolide. Je profite même d’un approfondissement de travail au niveau des ténors pour prendre quelques photos du chœur. Initiative indispensable pour mon reportage, mais évidemment perturbante pour mon chant. De toutes façons, j’ai renoncé à briller aujourd’hui et jure que cela n’arrivera plus, que je préparerai d’arrache-pied la prochaine répétition, que je serai impeccable. La répétition s’achève enfin. Deux heures sont passées, mais j’ai l’impression d’en avoir vécu quatre.

 

9 Travail-choralPremières conclusions. Le chef commente l’effort collectif: « C’est bien, affirme-t-il. Vous avez fait du bon travail et je suis plutôt content. Je vous dis au 14 mars, pour la prochaine répétition ». Pas un mot sur le bourdon. Avec dépit, je m’en découvre étonnamment soulagé. Pourtant, je suis certain d’avoir surmonté les principales difficultés de cette répétition. Et si, dans le chœur amateur dans lequel je chante, je peux buter sur une note, ce n’est jamais que sur une note sur cent ou deux cents. Est-ce que cela fait un bourdon ? A mon sens, non. C’est plutôt une question de technique vocale puisque je me corrige avec la pratique. Je découvre cependant qu’au lieu de courir vers le chef pour recueillir ses commentaires, comme le ferait tout journaliste en situation de travail, je m’occupe les mains avec le rangement de mon matériel pour finir de me convaincre par moi-même. Clairement, on ne plaisante pas avec un chœur du niveau d’accentus. J’ai une pensée pour l’amicale expression du chef Hugues Reiner : « C’était les plus belles fausses notes du monde ! ». Mais il parlait des notes tremblées que produisait l’orchestre qu’il avait constitué dans les ruines de Sarajevo alors en guerre pour protester contre ce conflit absurde. Les musiciens tremblaient au sifflement des obus et des balles. Moi, je m’inquiète des piques éventuelles des choristes. Cela fait évidemment moins mal. Sauf pour mon orgueil, bien sûr. Je me jure une nouvelle fois de travailler jour et nuit mes partitions pour le 14 mars.

 

10Indications-de-chant-aux-tenorsLe vol du bourdon. Sur ces fortes pensées, je jette mon dévolu sur un jeune choriste basse pour recueillir ses impressions. Gabriel chante dans plusieurs chœurs, dont le Chœur National des Jeunes. Il est aussi altiste et claveciniste. Il a composé des chœurs qu’il a dirigés lui-même avec un ensemble de jeunes Allemands. Son avis sera assurément pertinent et je l’écoute avec avidité. « C’était très bien, commence-t-il. Marc Korovitch avait l’air content. Bon, il est clair que nous n’aurons pas vraiment le temps de trouver un son commun, mais notre formation soutiendra bien les jeunes choristes de la Maîtrise qui tiendront la ligne des altos et des sopranes ». A-t-il appris des choses ? « La conduite du travail détaillé, la prononciation du français dans le chant, tout était intéressant », poursuit-il. Sa satisfaction fait plaisir à voir. Du coup, évidemment, j’en oublie toute prudence : « Et le chœur amateur, comment l’as-tu trouvé ? » lance-je ingénument. « Bien ! Mon voisin de droite, Samuel, est vraiment très bien. Et les ténors ont de belles voix. Nos pupitres feront honneur au chœur ». Ravi, je bois du petit lait en refermant mon carnet. Mais il n’a pas fini ses commentaires : « Mais c’est vrai que j’ai parfois noté un petit bourdon, parmi les basses. Je ne sais pas qui c’était. » Il s’arrête pour réfléchir. « Aïe ! me dis-je, j’aurais mieux fait de me taire ». Mais à son expression qui tour à tour s’éclaire, puis se fige et enfin se délite, je devine que ce n’est décidément pas mon jour de gloire : « Le bourdon ?, bredouille-t-il. C’était toi ? ». Ce n’est pas moi qui lui répondrai.
Michel Grinand

A suivre : Deuxième répétition le 14 mars 2015