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Eglise-Ste-Croix-de-St-LoPolyfollya 2014 - Bilan final 

Dialogue de sourds autour d'un festival vocal

 

En dépit du souhait affiché des organisateurs comme des collectivités territoriales de voir perdurer Polyfollia, le festival choral a fermé ses portes pour ne plus les rouvrir. Les malentendus et les divergences d’objectifs et de stratégie sur l’usage des fonds alloués ont désolidarisé organisateurs et financeurs. Seul l’avènement de la Grande Normandie pourrait faire renaître le festival en apportant des moyens supplémentaires de financement.

 

« Nous ne parvenons pas à croire que le festival choral Polyfollia s’arrête, lance un couple de choristes, exprimant ainsi le désarroi du public. Nous habitons en Bretagne à 50 kilomètres de Saint-Lô et nous n’avons appris son existence que cette année, alors que c’est sa dernière édition. C’est rageant ». De fait, malgré une édition éblouissante par la qualité des chœurs participants et un bilan satisfaisant de 36 547 entrées, le divorce entre les organisateurs du festival choral Polyfollia et le Conseil général de La Manche et les collectivités locales est consommé. Le festival a une fois de plus réussi à fasciner ses visiteurs, mais ses organisateurs, Jacques Vanherle en tête, ont décidé d’y mettre fin. Les spectateurs ne sont pas seuls à regretter ce dénouement. L’émotion des choristes participants à la parodie de Requiem « Fun et Raille », interprétée par 120 choristes dans l’Eglise Sainte-Croix de Saint-Lô, le samedi du festival, était palpable.

 

Sylvain-Chapelliere-Jacques-Vanherle-et-Anne-Marie-Cretté---VanherleIncompréhensions. Dans un communiqué de presse, Jacques Vanherle clamait son incompréhension face à la drastique réduction des subventions du Conseil général de La Manche : « Pourquoi faire disparaître un festival en plein santé qui a su s’imposer en dix ans comme un rendez-vous régional, national et international incontournable ? La disparition de Polyfollia apparaît comme un gâchis incompréhensible et stupide ». Reijo Kekkonen, compositeur et directeur des publications des éditions Sulasol, ne retenait pas sa tristesse : « Cet arrêt est véritablement honteux, déclarait-il. Artistiquement, Polyfollia était très apprécié des organisateurs de festival qui estimaient que c’était un événement excellent avec des chœurs de très haut niveau. Il donnait aussi une image extrêmement positive de Saint-Lô dans le reste du monde ».

 

Francois briere copyright Alain Saget Radio France modifié-1Saint-Lô se défend. Maire de Saint-Lô, François Brière exprime sa non-implication et son impuissance dans ce désastre culturel : « Nous n’avons jamais imaginé d’arrêter Polyfollia, affirme-t-il. C’était un événement qui avait un retentissement sans équivalent pour notre ville. Mais pour chaque édition, nous donnions 67 000€, plus la gratuité de services techniques pour l’organisation. Nous ne pouvons matériellement faire plus et j’ai toujours prévenu Jacques Vanherle que nous resterions sur le schéma d’une quote-part et ne serions jamais une variable d’ajustement des subventions. Nous sommes prêts à verser 67 000€ pour une édition 2016, mais à condition que cet argent serve dans le cadre d’un accompagnement continu sur toute l’année. Ce que Jacques Vanherle a jugé ne pouvoir faire. En définitive, ce sont les organisateurs qui affirment ne plus pouvoir continuer ».

 

patrice PilletIllusions perdues. Au Conseil général de la Manche, Patrice Pillet exprime un sentiment très proche, tout en évoquant une faille dans l’organisation : « Je déplore la fin de Polyfollia, assure-t-il. C’était un événement extraordinaire au niveau de la qualité. Mais il ne faisait pas parler de lui en dehors de la semaine de manifestation, ni même au-delà de nos limites géographiques. Dans le sud de la France, par exemple, personne ne connaît Polyfollia, alors qu’un autre festival comme Jazz sous les Pommiers y est connu de tous les musiciens de jazz. Pourtant, au démarrage, Jacques Vanherle nous avait donné comme perspectives que Polyfollia deviendrait le « Festival d’Avignon ou de Cannes du chant choral » et qu’il aurait un retentissement international. C’est pourquoi le département avait octroyé une subvention à la création de 230 000€, plus une aide à la communication de 20 000€. C’était dans le cadre d’une aide au démarrage qui n’avait pas vocation à se pérenniser ».

 

Espace-PolyfoliaUn ROI non couronné de succès. « En plus, poursuit Patrice Pillet, lorsque nous avons fait une enquête sur le retour sur investissement, nous avons constaté que Polyfollia avait une marge d’autofinancement dérisoire de 8%, avec seulement 9000 entrées payantes, alors que la marge de Jazz sous les Pommiers est de 45%. De plus, les chœurs qui se produisent en invités ne sont même pas payés, ce que la collectivité ne peut admettre. Enfin, la notoriété internationale n’a concerné en définitive qu’un petit cénacle de spécialistes. Le département a donc estimé qu’il n’avait pas eu le retour sur investissement qu’il était en droit d’attendre. D’autre part, suite au 2e volet de la loi de décentralisation 2004, qui nous oblige à promouvoir les pratiques artistiques amateurs, nous avions aussi demandé à l’association de mener des actions de sensibilisation au chant choral sur tout le département durant les périodes d’inter-festival. Les organisateurs ne l’ont pas fait. Il y a deux ans et demi, le Conseil Général avait donc prévenu Jacques Vanherle qu’il souhaitait que Polyfollia revoie son modèle économique pour mieux s’autofinancer et qu’il s’inscrive dans notre politique de promotion des pratiques. Comme ce fut sans effet, le Conseil général a coupé la poire en deux en réduisant sa subvention à 75 000€. Et Jacques Vanherle a estimé qu’il ne pouvait pas continuer ».

 

Jacques-Vanherle-dans-le-choeur-de-Fun-et-RailleDivergences fatales. Voilà donc la clé du problème du festival : alors que les collectivités désiraient une action de masse destinée à toute la population chorale du département et s’étendant sur toute l’année, Polyfollia s’est orienté sur la promotion d’une élite chorale à destination de professionnels internationaux, le tout concentré sur une semaine. Il ne pouvait y avoir plus grande divergence de vue. Comment Jacques Vanherle et les collectivités ne s’en sont-ils pas rendu compte ? Sans doute parce que l’objectif, à savoir faire de Polyfollia un festival aussi fameux que Cannes ou Avignon, les a aveuglés. Sans doute aussi parce que les méthodes pour y parvenir pouvaient rentabiliser à terme l’événement. Mais Jacques Vanherle comme les collectivités n’ont pas mesuré le chemin à parcourir pour faire de Polyfollia l’événement dont ils rêvaient chacun de leur côté. Ils n’ont pas vu non plus les failles de leurs démarches.

 

3-membres-de-Méliades-interviewés-par-la-radioDes idées insuffisamment exploitées. Présenté comme un exemple et un objectif, le Festival de Cannes s’adresse d’abord aux professionnels et aux distributeurs du secteur, lesquels le justifient, le financent et le promeuvent à l’échelle mondiale. Hélas ! Si l’idée était bonne, les distributeurs du chant choral n’ont pas la même puissance économique et le chant choral n’a pas la même audience que le cinéma auprès du public. Il n’y avait donc aucun retour sur investissement à attendre de ce côté-là. L’emprunt au modèle « OFF » du Festival d’Avignon, qui voyait plus de 120 chœurs amateurs se produire en « chaînes chorales » durant Polyfollia, aurait pu fonctionner et le Conseil général s’en serait sans doute satisfait. Mais venant de 37 départements différents, ces ensembles vocaux modestes n’ont jamais généré l’engouement qui aurait permis de faire payer les spectateurs de Saint-Lô. Alors que s’ils avaient tous eu une attache locale, départementale, voir régionale, comme l’imaginait le Conseil général en réclamant de Polyfollia qu’il promeuve le chant choral à l’échelle départementale, ces chœurs auraient drainé leur public attitré vers le festival et ce public aurait payé ses places.

 

Fun-et-RailleLe public choriste trop peu impliqué. Polyfollia aurait donc eu plus de chance de durer s’il s’était affiché en vitrine du chant choral professionnel normand et français, avant d’être celle du chant choral mondial. Les chœurs professionnels auraient alors servi de locomotive au chant choral amateur normand, à travers les prestations ou les ateliers de chœurs talentueux effectués durant l’année. Quel choriste bouderait le plaisir d’écouter ou, mieux encore, de chanter avec Accentus, La Chapelle Royale, le Chœur de Radio France ou des Musiciens du Louvre et n’en retiendrait pas le goût du beau chant tel que le cultive Polyfollia ? Peut-être Jacques Vanherle a-t-il aussi négligé le pouvoir d’attraction des grands chefs de chœur. Quel choriste ne serait pas prêt à payer pour être dirigé au moins une fois dans sa vie par Laurence Equilbey, Philippe Herreweghe, Michel Corboz, Frieder Bernius ou William Christie, puis n’irait pas ensuite les voir diriger leur propre chœur à l’occasion du festival ? Les choristes sont conscients de leurs propres limites et ils savent bien que c’est le chef de chœur qui fait la qualité du chœur. Leur envie constante de s’améliorer et leur fierté d’y parvenir sont des motivations fortes sur lesquelles les collectivités normandes et les organisateurs de Polyfollia auraient dû miser davantage car celles-ci auraient assuré des rentrées régulières d’argent.

 

Fun-et-Raille-sest-achevé-avec-la-participation-du-publicUn Polyfollia Grand Normand ? A la décharge des organisateurs, de telles pratiques auraient réclamé davantage de temps et des fonds encore supérieurs au million d’euros dont rêvait Jacques Vanherle, à la fois pour payer les professionnels et pour financer la communication locale et nationale qui a fait défaut. Mais elles auraient aussi eu le mérite d’asseoir la progression du Festival non plus sur des subventions minées par la crise, mais sur des encaissements d’entrées ou de participations qui auraient indiqué la vraie mesure du succès du Festival. Cela aurait aussi limité les excès. Car si l’on retient une chose de Polyfollia, c’est l’attention et le panache inouïs qui entouraient les prestations des cœurs invités : une organisation minutée, des éclairages somptueux, des acoustiques idéales…, autant de conditions qui rendaient ce Festival à la fois unique et cher. En définitive, Polyfollia aura été le défi fou d’un homme et d’un département. Cela a failli réussir. Polyfollia s’arrête donc, mais le savoir-faire de Jacques Vanherle et de son épouse Anne-Marie Cretté-Vanherle ne sera cependant pas perdu. Tous deux sont d’ores et déjà sollicités en 2015 et 2016 comme conseillers-consultants pour des projets futurs de festivals choraux en Chine et au Liban. En outre, Patrice Pillet n’exclut pas que la création de la Grande Normandie, en 2016, puisse être l’occasion de relancer un tour de table pour rassembler, à l’échelle cette fois de la nouvelle grande région, les fonds nécessaires pour donner à Polyfollia la stature internationale qu’il mérite. L’aventure pourrait bien recommencer.

Michel Grinand

 

 

Les chiffres de Polyfollia 2014 :
- 25 concerts payants à Saint-Lô : 8751 spectateurs
- 16 concerts payants en région : 3686 spectateurs
- 186 événements gratuits (ateliers, conférences, messes) : 24110 spectateurs