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F-Bernius-avance-vers-le-public-avec-fierteFestival des Chœurs Lauréats 2014 – compte-rendu 

Un crescendo de voix et de talents

 

Invités au 22e Festival des Chœurs Lauréats, les ensembles vocaux Quartonal et Ingenium et les chœurs de chambre Svenska (Chœur de chambre suédois) et de Stuttgart ont captivé le public de la cathédrale de Vaison-la-Romaine en couvrant toute la gamme des merveilles sonores de la musique chorale a capella. Plaisir musical et performances vocales sont allés crescendo.

 

Du talent vocal à l’excellence polyphonique. Le 22ème Festival des Chœurs lauréats, qui s’est tenu à Vaison-la-Romaine du 23 au 30 juillet 2014, a tenu ses promesses de qualité. En témoigne Christian Balandras, Directeur artistique du Festival : « Nous sommes réellement satisfaits, sur le plan artistique, des diverses prestations offertes, commente-t-il. Certes, nous savons que ces chœurs « lauréats » ont déjà été reconnus par des jurys-experts comme étant parmi les meilleurs de la planète. Mais les quatre ensembles ont tenu à se montrer sous leur meilleur jour et à présenter des programmes musicaux très intéressants, vraiment différents de ceux qu’ils exécutent dans les concours internationaux.

 

C-Balandras-avec-IngeniumAinsi, en montrant de l’excellence dans l’art de mixer un programme polyphonique sérieux et d’autres aspects plus ludiques, voire fantaisistes, les jeunes chanteurs de l’Ensemble Ingenium de Ljublana ont été LA révélation de l’année. Frieder Bernius et ses merveilleux choristes professionnels du Chœur de chambre de Stuttgart, eux, nous ont montré « l’excellence de l’excellence » dans le domaine de l’interprétation. Leur concert, en présence de chefs de chœurs venus de 20 pays différents pour la Master Class du maître, fut l’apothéose de ces quatre grandes soirées car c’est la première fois qu’un vrai chœur professionnel allemand chantait à Vaison-la-Romaine ».

 

 

Mirjam-chantant-devant-les-autresPlaisir des voix solistes. De fait, malgré les restrictions d’un programme majoritairement sacré, le quatuor Quartonal, le sextet Ingenium et les chœurs de chambre Svenska et de Stuttgart ont su varier les nuances, les rythmes et les airs en passant avec aisance d’airs antiques ou médiévaux à des mélodies contemporaines, voire populaires, et en magnifiant leurs identités propres. Quartonal a ainsi mis en avant l’humour et le professionnalisme qui font sa notoriété en jouant sur les capacités tant enjôleuses que comiques de ses voix masculines. Le sextet Ingenium, lui, s’est attiré la faveur du public par la jeunesse, l’audace et les qualités vocales de ses membres, dont on retiendra particulièrement la basse sonore et riche du jeune Jan Kuhar. Les chanteurs d’Ingenium sont soudés tant par leur enthousiasme à singulariser et consolider leur ensemble vocal que par une connivence familiale, trois des chanteurs étant de la même famille. Enfin, Blaz Strmole, président du groupe, bénéficie non seulement d’un spectre vocal large, chantant aussi bien en registre ténor que haute-contre, mais il est également un compositeur chevronné malgré son jeune âge.

 

Ingenium-chantantNaissance et Renaissance. C’est d’ailleurs sa capacité à composer ou arranger des airs qui est à l’origine de la naissance d’Ingenium, en 2009, et son intérêt pour la musique ancienne et religieuse qui a conduit l’ensemble à réclamer les conseils de spécialistes de musiques arrangées comme Stephen Connolly (King’s Singers) ou de musique ancienne, comme la grande soprane Emma Kirkby. Il en est résulté un programme de concert très homogène dans sa diversité, les airs anciens et modernes se répondant sans se confondre. Aux très beaux « Sing joyfully » de William Byrd (1540-1623) et « Die Himmel erzählen die Ehre Gottes » d’Heinrich Schütz (1585-1672) ont ainsi répondu l’étonnant « Verbum supernum » chanté sans partition de Damijan Mocnik (né en 1967) et le bel air néo-renaissance « Ego sum panis vivus » de Blaz Strmole. Dans le registre comique, le ludique « Il est bel et bon » de Pierre Passereau (1509-1553) a aussi trouvé son pendant avec « L’Homme armé » de Blaz Strmole, dans lequel les chanteurs ont imité à plaisir les sons d’instruments aussi éclatants qu’improbables. Leur prestation s’est achevée sur des arrangements de chansons contemporaines populaires, comme le « Lullabye » de Billy Joël et le « Short People » de Randy Newman, interprétations au cours desquelles chaque chanteur d’Ingenium a pu donner libre cours à sa fantaisie et son charme

 

 

Stars-plan-generalMystères et traditions nordiques. Avec son Chœur de chambre Suédois (Svenska Kammarkören), Simon Phipps a fait naître de mystérieux soleils nordiques sous les cieux de Provence en interprétant 12 compositions scandinaves sur 19 chants présentés. Il faut dire que la très belle acoustique de la cathédrale de Vaison-la-Romaine a rendu hommage à ces chants mêlant le lyrisme le plus extatique à l’exaltation la plus vive, les pianissimos magiques des nuits interminables aux fortissimos vibrants des lumières retrouvées et les polyphonies policées du 20e siècle aux chants plus bruts des traditions suédoises. Dirigeant d’une main fluide, mais ferme, Simon Phipps a conduit son chœur au long de cinq thèmes différents : les Hymnes à la Vierge, les interprétations du Cantique des cantiques, les airs dédiés aux quatre saisons, ceux fêtant la nuit et, enfin le folklore suédois. Et il a « chanté » chaque œuvre avec la même passion que ses choristes. Avec son « Hear my prayer, my Lord », inspiré d’Henry Purcell, et « Let him kiss me », l’un de ses quatre Chants d’Amour, le compositeur Sven-David Sandström a eu la part belle de la première partie du concert, mais il faut reconnaître que le crescendo et le fortissimo final du « Hear my prayer… » ont durablement impressionné le public, le faisant vibrer longtemps encore après la dernière note.

Svenska-Simon-Phipps-chantant 

Du ciel aux montagnes suédoises. Avec « Stars », d’Eriks Esenvalds (né en 1977) et le folklore suédois revisité par Susanne Rosenberg et Karin Rehnqvist, toutes deux nées en 1957, la seconde partie de la prestation du chœur Svenska a apporté son lot de magies sonores. Frottant d’un doigt mouillé le bord de différents verres à pied remplis de quantités variables d’eau, le chœur a interprété « Stars » en doublant ses voix par des sons filés et cristallins. Après ce dialogue avec les profondeurs intersidérales, «Pust », de Susanne Rosenberg, qui signifie à la fois « souffle, paix et regret » a ramené l’auditoire sur la terre des soupirs, des chuchotements et des lamentations avant que l’« I himmelen », de Karin Rehnqvist, l’entraîne dans les montagnes suédoises en compagnie des bergères de jadis. Sur fond d’hymne de joie, quatre « bergères » ont utilisé le « Kulning », cet appel chantant aigu et rythmé permettant de communiquer d’un mont à l’autre, pour dialoguer avec le chœur. Innovation, les hommes ont ajouté la gravité de leurs voix à ce chœur traditionnellement réservé aux femmes. La communion avec le public n’en a été que plus grande.

 

Choeur-plan-largeLe chœur du maître. Dans le programme du Festival, le concert de clôture que devait donner le chœur de chambre de Stuttgart était particulièrement attendu. Et pour cause. Si ce chœur, lauréat dès 1973, était devenu depuis un chœur professionnel de renommée mondiale, avec plus de 30 disques à son actif, son effectif avait maintes fois changé au fil des ans. Quel rapport aurait donc ce chœur de jeunes choristes avec les chanteurs aguerris qui avaient remporté le prix européen, puis enregistré tant d’œuvres célèbres ? En outre, son chef : Frieder Bernius, donnait durant le Festival une Master Class de direction de chœurs à 16 voix destinée à 42 chefs de chœurs venus de 20 pays différents. Ce soir-là, tous ces chefs se serraient dans la cathédrale pour entendre et constater le talent du maître. Le niveau de l’auditoire était élevé, le public impatient de voir le maître à l’œuvre. Le concert pouvait débuter. Nul ne fut déçu.

 

Les mille voix du chœur. Changeant la disposition de son chœur à chaque morceau, mêlant savamment voix masculines et voix féminines ou déstructurant son chœur en plusieurs ensembles vocaux, le chef fit de chaque air un nouvel événement vocal. Sans modifier les couleurs presque pastels à force de retenue de son chœur, Frieder Bernius fit, d’une main douce mais impérieuse, tantôt ressortir les voix des sopranes, des altos, des ténors ou des basses, tantôt dominer le discours musical d’un ensemble de voix. Ce n’était plus un chœur qui se donnait à entendre, mais dix, vingt, voire autant qu’il y avait de choristes : « La musique vocale, en particulier la musique contemporaine, est un art qui offre des millions de possibilités d’expression, affirmait plus tard le maître. Ces possibilités sont généralement sous-estimées et sous-exploitées ».

 

Direction-mains-baisseesUn sommet de l’art vocal. Que dire, alors, lorsque le chœur aborda le sublime « Da pacem, Domine » d’Arvo Pärt pour douze voix ? Dirigeant cette fois à la baguette les voix rondes et sans vibrato de son chœur (« Une première », soufflait une jeune chef venue à la Master Class, « sans doute pour pointer au plus près les départs de chaque voix »), Frieder Bernius emplit la cathédrale de Vaison-la-Romaine d’un hymne à la paix d’autant plus émouvant qu’il paraissait monter de mille voix. Que dire encore du « As I crossed a bridge of dreams » d’Anne Boyd (1946), fait de sons émis bouche fermée et de paroles chuchotées ? Réparti en trois ensembles dans la cathédrale, le chœur de chambre de Stuttgart fit halluciner le public avec des mélodies sans mot venues de nulle part et de partout à la fois. Le concert du maître et de son chœur de chambre s’affirma comme un sommet de l’art vocal : « C’était d’un très haut niveau », confirmait plus tard Patrick Bâton, chef du chœur symphonique de Namur, avant de rajouter : « Il n’y a rien à redire. C’était parfait ». Vaison-la-Romaine pouvait désormais retourner au silence, sa cathédrale garderait longtemps les échos de ce Festival 2014 des Chœurs Lauréats.
Michel Grinand