AvantChœur.com

Le magazine en ligne du chant choral

1 chant commun de nuitWebChoralies 2016

Un jour à la grande fête chorale fraternelle et exemplaire

 

Du 3 au 11 août 2016, le festival triennal des Choralies a rassemblé 4000 choristes et chefs de chœur autour de ce creuset de fraternité qu’est le Théâtre Antique de Vaison-la-Romaine. Là, le partage, l’écoute et le renouvellement personnel transcendent le chant des chœurs en quête d’élévation. Choristes et chefs y viennent pour se dépasser et cela fonctionne, pour leur plaisir et celui du public. Avantchoeur.com a suivi toute une journée cette fête chorale pour les chœurs par les chœurs.

 

Bienvenue… Au bout de la route inondée de soleil de ce début de matinée estivale, Vaison-la-Romaine m’apparaît d’un coup avec sa ville basse et, sur la droite, sa ville haute que dominent les ruines d’un château médiéval. Entre les deux, la brèche de l’Ouvèze découvre au loin le Mont Ventoux au front minéral. Dans la torpeur montante, la ville paraît paisible. Pourtant, la Cité Chorale Européenne ne porte jamais mieux son titre que pendant les Choralies, car toute la ville s’est habillée aux couleurs du festival qu’organise tous les trois ans l’association chorale A Cœur Joie.

 

2 Signalétique pour choristesWeb… à Vaison la Chorale. Dès les faubourgs, une signalétique omniprésente invite qui les choristes, qui les bénévoles ou les spectateurs à la suivre en fonction de leur destination et de la raison de leur venue. La catégorie « journaliste » n’étant mentionnée nulle part, je m’achemine résolument vers le Centre Escapade, à l’est de Vaison, fief d’A Cœur Joie et quartier général des Choralies. Je suis impatient d’entendre les concerts au Théâtre Antique, dont les dramatiques Chichester Psalms, de Bernstein, qui évoquent la Shoah ou la lyrique Sea Symphony, de Vaughan Williams, dédiée à tous les marins du monde. Je suis plus intrigué par le groupe de beatbox des Swingles, et curieux d’entendre le concert de La Compagnie, le chœur benjamin du Chœur National des Jeunes. Ils travaillent leur programme « Upgrade ! » depuis un an. Et puis, il y a les ateliers de chant avec des chefs de chœur talentueux comme Valérie Fayet, Brady Allred, Hans Ruedi Kämpfen, Pierre Calmelet, Philippe Forget. Au passage, je prends tout de même le temps de jeter un coup d’œil avide au Théâtre Antique dont, au détour d’un rond-point, je devine les gradins. Car c’est lui, le cœur des Choralies.

 

3 Centre EscapadeWebAffaires de chœurs. Dès mon arrivée au Centre Escapade, je m’aperçois que, même si Vaison-la-Romaine est « un coin de verdure où coule une rivière », on n’y vient pas pour se reposer quand on participe aux Choralies. Les allées et venues de personnes affairées, les conciliabules qui s’improvisent dans les allées et les échos de chants s’échappant des fenêtres des bâtiments ou des lointaines tentes montées dans la prairie témoignent d’une activité intense et sérieuse. Ceux qui s’inscrivent en tant que choristes viennent aux Choralies pour étudier de nouveaux chants et de nouvelles techniques chorales, pour chanter en atelier ou en concert sous la direction de chefs de chœur prestigieux et pour écouter des chœurs exemplaires. Les chefs viennent pour rencontrer leurs homologues ou trouver de nouveaux répertoires. Enfin, les organisateurs et les 450 bénévoles qui les aident dans leur tâche sont là pour permettre aux chœurs de chanter sans souci. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas eux-mêmes choristes ou chef : le Directeur artistique des Choralies Jean-Claude Wilkens est chef du chœur des Jazz’Elles et Thierry Thiébaut, Président d’A Cœur Joie International, animera un atelier sur l’opéra.

 

4 Stand Editions ACJ WebDemander le programme. A la lecture du programme du festival que me donne Mathilde Vinsu, Responsable de la communication, je constate que les deux responsables ont déjà dirigé leurs concerts ou leurs ateliers de chant choral. J’ai aussi loupé les concerts des Gentlemen Singers, qui ont participé au Festival des Chœurs Lauréats de Vaison, au mois de juillet, mais aussi les prestations du Chœur National des Jeunes, vainqueur 2016 du Florilège vocal de Tours et des chœurs de Maud Hamon-Loisance, de Régis Harquel ou de Xavier Stouff. Mais je peux encore voir le chœur Carmina Slovenica, le concert « A Grand Night for Singing », de Brady Allred et le concert « Upgrade! », du Choeur National des Jeunes-La Compagnie, symbole de l’évolution qu’A Cœur Joie veut donner au chant choral moderne. En attendant, les matinées étant réservées aux ateliers de chant choral, je commence à rattraper mon retard en m’invitant aussitôt dans une salle de répétition.

 

5 Atelier Requiem DurufléWebDuruflé, c’est dur. Je découvre que je me suis glissé dans l’atelier du Requiem de Duruflé. Le chef de chœur: Denis Menier, m’a vu, mais poursuit imperturbablement son travail. Je m’aperçois alors que des membres du Chœur de Jeunes de Madrid (Coro de Jovenes de Madrid) ainsi que leur chef Juan Pablo de Juan sont présents. Après leur concert, ils sont restés à Vaison et se sont divisés en deux groupes, l’un pour chanter en espagnol avec le chœur philippin et l’autre pour travailler ce Requiem avec des choristes français du Nord- Pas de Calais. La répétition est bilingue et la difficulté d’associer deux groupes et deux cultures chorales dans une œuvre aussi délicate et précise met à l’épreuve le chef de chœur dans son objectif d’obtenir une couleur vocale et une expressivité communes à tout le chœur : « Anticipez les consonnes, lance-t-il aux Français. Le « m » de « morte » est une note avec une hauteur précise. Si vous ne la respectez pas, la voyelle « o » tombera et vous chanterez trop bas ».

 

6 Denis Menier dirigeantWebEternels retours. Puis aux jeunes Espagnols, il leur rappelle que « si les notes descendent, les voix doivent monter et inversement. En musique, les cieux sont en bas et la terre est en haut ». Enfin, à tous : « Travaillez vos gammes et votre partition pendant vos heures libres ». Les choristes se regardent, déçus : ce n’est pas aujourd’hui qu’ils profiteront de la piscine municipale. « Denis Menier est un chef exigeant, me confie plus tard une choriste, mais il nous tire vers le haut et c’est ce qui est intéressant ». « De toutes façons, renchérit une basse, on croit souvent connaître une partition, alors qu’il suffit de changer de chef pour découvrir des différences. C’est pour cela que les stages des Choralies sont à la fois fatigants et intéressants. C’est pourquoi on y revient toujours. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de Choralies sans participation des choristes des régions Nord-Pas de Calais».

 

7 Werner Pfaff et cheour fco allemandWeb Amitié chorale. Plus sereins sont les chants qu’on entend un étage plus haut. Des airs de Brahms et Schumann voisinent avec du Fauré et du Lili Boulanger et je m’étonne en constatant que les textes sont chantés aussi clairement en allemand qu’en français. Consultant mon programme, je comprends qu’il s’agit du chœur de l’Atelier franco-allemand. Ce chœur est une émanation de la fédération regroupant les chœurs franco-allemands et qui est née des différents chœurs franco-allemands créés en Europe à partir de 1965 sous l’égide de Bernard Lallement dans les années soixante. Ces chœurs entretiennent l’amitié entre les deux pays pour effacer les rancœurs par le chœur. En cette année 2016, les chœurs franco-allemands célèbrent le centenaire de la Bataille de Verdun et la thématique de leur programme porte sur les impressions cauchemardesques que Français et Allemands partagent vis-à-vis de la nature terrestre et humaine. Concentrés, les choristes réagissent avec empressement à la direction élégante du chef Werner Pfaff et celui-ci dirige avec un plaisir évident. Les nuances chorales les plus fines naissent de ses doigts qui semblent peindre la mélodie dans l’air et chefs et choristes respirent le bonheur du chant. Devant poursuivre mes investigations, je me promets d’assister à leur concert que je pressens d’une grande qualité.

 

8 Atelier Beatles RepetWeb Les Beatles, ça déménage toujours. L’atelier choral que je visite ensuite est à cent lieues des émois romantiques, mais je sens porté par le rythme de l’air enlevé que je reconnais malgré d’inhabituelles variantes. Et pour cause, c’est l’Atelier Beatles qui chante en chœur « Can’t buy me love ». Dès l’entrée, je constate que la proportion des choristes jeunes et vieux est inverse à celle du chœur franco-allemand. Le chef : Jan Schumacher, paraît lui-même doté d’une jeunesse perpétuelle à en juger par son dynamisme. Le cours est, comme les chants, en anglais et le maître mot du chef est « plus d’expressivité, plus d’implication dans le chant. Il faut exprimer la fierté et la fougue de la jeunesse ». Les jeunes choristes comme les vieux sont bouche bée devant l’aspect opératique que donnent aux airs célèbres leurs arrangements pour quatre voix. Eux qui s’attendaient à fredonner des mélodies archi-connues, les voici confrontés à un travail choral d’une exigence inhabituelle. Pas simple, en effet, d’abandonner la mélodie que vous connaissez depuis des années pour son contrechant ou son accompagnement. Conscient de ce dilemme, Jan Schumacher multiplie les encouragements et contourne le problème par la danse et une présence de tous les instants. Je devine qu’il gagnera la faveur de ses choristes par le rythme et le recours à de nombreux solistes choisis parmi le chœur.

 

9 repet BalkansA l’Est, du nouveau. C’est encore un tout autre monde que je découvre avec l’atelier « Macédoine des Balkans », que dirige Catherine Fender. Comme j’arrive au moment de la pause, la chef de chœur prend le temps de m’expliquer la raison de cet atelier pour chœur féminin dédié aux chants traditionnels des pays des Balkans : « Jusqu’en 2010, j’ai dirigé un chœur de femmes dont le répertoire croisait les cultures, les musiques et les techniques du monde, me dit-elle. A cette occasion, j’ai abordé les chants traditionnels des Balkans que j’ai beaucoup appréciés. C’est une musique plaisante, avec beaucoup de modes rythmiques asymétriques et des mesures à sept temps qui fonctionnent sur la danse. Aussi, quand Jean-Claude Wilkens m’a proposé de faire un atelier sur ce répertoire, j’ai immédiatement accepté. J’ai réuni les arrangements pour chœur faits par un ami bulgare auxquels j’ai rajouté les miens ».

 

10 concert BalkansWebConcert aux Balkans. Même si l’atelier aura duré pendant toutes les Choralies, les difficultés de cet apprentissage me paraissent importantes : « En effet, reconnaît Catherine Fender. Ce stage exige d’avoir une bonne oreille pour les langues et les sonorités étrangères. Il faut aussi développer sa voix de poitrine, qui est indispensable pour les chants bulgares, y compris dans les aigus et, donc, travailler sur les passages entre les aigus et les graves. Enfin, il faut avoir un bon sens du rythme pour s’adapter aux rythmiques si particulières ». Avec la reprise de la répétition, j’ai d’ailleurs droit à une démonstration du travail rythmique : « Pour saisir le contretemps et donner la possibilité aux sopranos de chanter leur texte, levez une jambe et battez la mesure entre votre cuisse et votre main gauche, explique Catherine Fender à ses choristes altos. Sur la cuisse, vous avez le temps et, sur la main gauche : le contretemps ». Je suis épaté par la capacité de réaction des choristes qui attaquent hardiment et avec un plaisir communicatif un chœur à trois voix tandis que Catherine Fender rythme la musique sur un tambour oriental. Là encore, je me promets d’assister au concert final pour apprécier le résultat.

 

11 Grand Night repetWeb200 choristes. La curiosité me paraissant un bon critère pour guider mes pas, je la laisse me convaincre d’effectuer un arrêt à l’atelier de musique sud-africaine pour apprécier l’ambiance fraternelle, tout emplie de la connexion entre la terre et Dieu qu’entretiennent les chants traditionnels. J’écoute aussi quelques minutes les chants brésiliens, suaves et langoureux, que dirige Sergio Sansao, ainsi que quelques mesures du Requiem de Karl Jenkins, le compositeur d’Adiemus, que dirigera Hans Ruedi Kämpfen. J’atteins enfin l’amphithéâtre dans lequel Brady Allred dispense son atelier « A grand Night for Singing ». A ma grande surprise, le chœur compte au moins 200 choristes, divisés par le chef en au moins trois chœurs. Sur la droite de l’estrade, de jeunes ténors forment un cercle, tandis qu’à gauche, des basses presque aussi jeunes chantent face aux femmes et aux autres hommes qui emplissent les gradins.

 

12 Grand Night concertWeb Harmonisation par le nombre. Cette répartition oblige le chef à évoluer d’un groupe à l’autre pour les diriger, mais je m’aperçois qu’à chaque fois, il chante avec eux et rythme le chant de pas dansants, travaillant visiblement en harmonie pour poser la note. Il insiste aussi sur la prononciation des consonnes. Ainsi, entre le geste, la voix et l’écoute, Brady Allred fait naître une interconnexion mémorielle puissante entre les différentes masses sonores qui, si elles semblent indépendantes les unes des autres, sont reliées par l’écoute mutuelle et par l’harmonie qui en résulte. Quand, enfin, il fait chanter tous les groupes ensemble, ceux-ci s’imbriquent spontanément dans une harmonie globale parfaite, malgré le peu de temps consacré aux répétitions. « Cet homme est vraiment un maître et un leader », me dis-je et le concert américain «  A Grand Night for Singing » que je pressentais formaté s’annonce soudain comme la promesse d’une vraie fête chorale.

 

13 file dattente pour le restaurant des ChoraliesWebRestauration surveillée. Mais voici enfin l’heure du repas. Je me rends donc à pied au restaurant des choristes, près du centre-ville. Sous le chaud soleil d’août, je traverse la ville, atteint enfin la place Burrus où j’aperçois un grand espace grillagé dans lequel sont dressés plusieurs chapiteaux blancs. Des personnes y entrent d’un pas pressé, tandis qu’en contrebas, j’en vois d’autres en ressortir en chantant. C’est le restaurant des Choralies et je vais pour m’insérer dans la file d’attente quand je vois, de l’autre côté du grillage, des militaires en armes surveillant les abords. Le plan Vigipirate est en action et je ne suis pas étonné qu’un service d’ordre m’arrête pour vérifier mon sac malgré mon badge de presse. En ces temps troublés, cela me paraît raisonnable et j’explique une fois de plus que le tube qui dépasse de mon cartable n’est pas une arme, mais le monopode de mon appareil de photo. A la fin de mon séjour, j’aurai expliqué cela plusieurs dizaines de fois.

 

33bis Emmanuel Robin plan americainWebEmmanuel Robin a osé l’opérette

 

Un chef qui sait tout faire. Rien ne semblait prédisposer le chef de chœur lyonnais Emmanuel Robin à prendre en main un atelier choral sur le thème de l’opérette. Mais il l’a fait avec brio : « J’ai une formation classique et je n’ai jamais dirigé que des chœurs classiques, avoue-t-il. Mais A Coeur Joie m’a sollicité pour ce répertoire et j’ai accepté. J’ai donc choisi des airs connus et agréables à chanter et je les ai arrangés pour chœur ». Conséquence, ces arrangements sont désormais disponibles dans la bibliothèque de partitions des Editions A Cœur Joie et le concert a été un succès. Souhaiterait-il renouveler l’expérience ? « Pourquoi pas, avoue-t-il, c’est très sympa ». Ce ne sont pas ses choristes qui l’en empêcheront : « Nous n’avions jamais chanté d’opérette et nous nous sommes régalés, renchérissent-ils avec le même allant que lorsqu’ils chantaient. Emmanuel Robin est un chef super, tout à la fois chanteur et comédien. Nous nous sommes régalés ». MG

Le partage de midi. Au bout de la file d’attente m’attend un plateau, des couverts et une série de postes de distribution de plats : une à deux entrées, un laitage, un dessert et un plat principal. Cela me rappelle la cantine scolaire, mais la gaieté et l’amabilité des jeunes serveurs bénévoles effacent aussitôt cette sensation. Et puis, les fruits frais sont mûrs et le plat sent bon. Qui plus est, les longues tables communes où chacun s’installe à volonté apparaissent comme autant de lieux d’accueil où dominent les sourires et la connivence. On y rit beaucoup, on y parle de chants, de répétitions en cours ou des concerts à venir. Parfois, deux tablées se lèvent pour chanter ensemble ou se répondre à coups de chœurs. Ne connaissant personne, je m’installe à une table vide.

 

Le grand cœur des Jeunes. Mais à peine ai-je posé mon plateau que, comme une volée de moineaux piaillant en même temps, de jeunes choristes s’éparpillent sur ma table en chantant. Ils font partie du Chœur National des Jeunes – l’Ecole et ils révisent le Chant Commun du jour. Je les interpelle : « En quoi consiste ce Chant commun ? ». La réponse est complexe : « Ce sont les chants que chantent ensemble tous les choristes chaque soir dans le Théâtre Antique, me répond l’un d’eux. Il y en a trente que nous devons tous les connaître par cœur parce que c’est nous qui assurons l’animation. C’est dur parce que nous avons aussi nos propres répertoires à apprendre pour les autres concerts ». « Il faut aussi apprendre la chorégraphie, renchérit une complice. C’est sympa, mais c’est exigeant ». La tablée se fait soudain sérieuse. Pour raviver l’ambiance, je les interroge sur leurs propres prestations : « Et quand ferez-vous votre concert ? » Ils me répondent en chœur : « On l’a déjà fait !... C’était super !...Des spectateurs ont même dit qu’ils en avaient pleuré d’émotion… » Leur fierté fait plaisir à voir.

 

16 IllustratricesWebHistoires à croquer. Mais déjà ils se lèvent pour « aller réviser ». Avant de partir, l’un d’eux me tend un sac en papier : « Prenez-en, c’est du gingembre confit. C’est bon pour la voix ». Je plonge la main et saisis un petit morceau tout cristallisé de sucre : c’est vrai que c’est bon. « Merci », dis-je. « A ce soir au Chant Commun », me répondent-ils avant de repartir en chantant. Je les salue de la main en enviant leur énergie et leur confiance en eux. Comme tout le monde, je rapporte mon plateau, puis m’arrête pour admirer les croquis de choristes dessinés sur de grandes planches à dessin à la sortie du restaurant. Il s’agit du travail de trois jeunes illustratrices de l’Ecole Emile Cohl, de Lyon: Sara Quod, Aurélie Monteix et Charlotte Rousselle croquent les visages, les événements, contribuant à animer les repas et à conserver l'histoire de ces Choralies 2016. Une initiative d'A Coeur Joie qui obtient un franc succès, les choristes bénéficiant d'un tableau où ils peuvent eux-mêmes se croquer sur les gradins du Théâtre Antique.

 

17 Le Scherzo2 WebLe chant du Scherzo. Après quoi, je m’empresse d’aller écouter mon premier concert de l’après-midi. Dans la chapelle Saint-Quenin, le public attend l’entrée du chœur Le Scherzo, originaire de Mâcon et dirigé par Henriette Adler. « Vous allez voir, ils jouent la comédie », me souffle une spectatrice ravie. Effectivement, les choristes semblent arriver de tous côtés, en désordre. Ils se parlent, cherchent leur chef. Celle-ci arrive enfin en chantant avec le gros de la troupe. Le chœur se stabilise en petits groupes avec la fin du morceau et entame le second air avec entrain. Alerte, la chef va d’un groupe à l’autre pour les diriger, tandis que les choristes chantent sans partition. Les voix sont belles, surtout celles des femmes qui prennent visiblement un grand plaisir à chanter. Le répertoire passe du très sacré au très profane sans heurt et toujours avec des mises en espace nouvelles et des mimiques théâtrales. Les morceaux sont souvent annoncés, soit par un lecteur, soit par des déclamations faites par plusieurs choristes. L’oreille et l’œil du public sont ainsi constamment sollicités et le concert obtient un franc succès. D’autant qu’à la fin, comme émue par un oubli, la chef fait distribuer en urgence de courtes partitions pour faire chanter le public avec le chœur. L’auditoire est ravi et salue chaleureusement Le Scherzo qui sort de la Chapelle en chantant.

 

18 B Lallement E Guigou et J BarbierWebRelations internationales. Je me précipite ensuite au Théâtre du Nymphée où la chorale franco-allemande donne son concert. Bien m’en a pris car le chœur de Werner Pfaff, debout et partition en main dans cette arène à l’air libre, fait preuve sous sa direction d’une expressivité et d’un romantisme émouvants. Au premier rang, Bernard Lallement, fondateur du mouvement des chœurs franco-allemands et la présidente de la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale Elisabeth Guigou, venus tous deux célébrer le centenaire de la Bataille de Verdun en écoutant ce chœur binational, sont aux anges. Avec à-propos, Bernard Lallement rappelle la conviction de César Geoffray qui avait présidé à la création des chœurs franco-allemands : « Quand on fait du chant choral ensemble, on réduit considérablement les chances de s’entretuer ». Le concert se complète de déclarations officielles, qui achèvent de donner à ces Choralies un statut d’art international.

 

19 concert Oser OpéretteWebComédies chorales. Après cette fraternité chorale surgit sur scène une bande dépareillée, bruyante et drôlement attifée qu’un homme en noir s’efforce de discipliner. Ce sont les choristes de l’Atelier « Oser l’Opérette », dirigés par Emmanuel Robin. Enrubannés et joyeux, les choristes et leur chef interprètent avec un évident plaisir et un entrain communicatif des extraits arrangés pour chœur de « La Vie Parisienne », des « Mousquetaires au Couvent », de « Ciboulette » et de « La Belle de Cadix » que le chef annonce avec des présentations comiques. Libérés de l’entrave des partitions et de l’angoisse du beau chant, les choristes déchaînés multiplient les jeux de scène et mimiques jusqu’à tourner le dos au chef tandis que celui-ci se met à diriger les envolées lyriques comme un matador d’opérette. Dans la chaleur aoûtienne, le spectacle est total et rafraîchissant. Le public, emballé et séduit, accompagne les morceaux qu’il connaît par des cris joyeux et des claquements de main. Il pousse même des cris de ravissement quand il entend le chœur entamer, en guise de bis, un arrangement du Galop d’Orphée aux Enfers que le moulin Rouge a immortalisé sous l’appellation de French Cancan. Et c’est dans une apothéose chorale que le public et les choristes finalisent cette virée des chœurs dans le monde comique des opérettes.

 

20 Carmina Slovenica dansantWebLe rouge et le noir. J’arrive à présent au Gymnase du lycée de Vaison où doit se tenir le concert "Invocations"de Carmina Slovenica. Ce jeune chœur slovène féminin, que dirige Karmina Silec, est célèbre pour avoir interprété Adiemus, l’œuvre emblématique de Karl Jenkins dont les chœurs les plus marquants ont fait la notoriété du film Avatar, de James Cameron. Le chœur, de surcroît, ne se produit jamais sans une mise en espace et scène soignée qui dénote le goût de la chef de chœur pour le spectacle. Le concert promet d’être superbe, d’autant que leur prestation au Théâtre Antique, quatre jours plus tôt, a été annulée à cause du mistral, trop violent ce jour-là. C’est pourquoi il y a foule au Gymnase pour écouter les jeunes choristes slovènes malgré un cadre plus propice au sport qu’à la musique. Le public est impatient d’entendre les jeunes filles et le concert débute dans une ambiance quasi mystique. Pieds nus et vêtues d’une sorte de soutane noire qui les couvre des pieds jusqu’au cou et fait ressortir leurs mains, leurs visages et leurs lèvres vermeilles, les jeunes choristes prennent place sur l’estrade en laissant de larges espaces entre elles. Cela et l’absence de partitions entre leurs mains me font penser qu’elles sont toutes musiciennes et autonomes.

 

21 Camina Slovenica et tambours gros planWebTambours mystiques. Comme un arbitre, je note ces points en leur faveur. Mais en voici encore deux points de plus pour la perfection de leurs départs et de leurs déplacements pendant le chant, puis un autre pour leur maîtrise des différentes langues qu’elles chantent. Leurs voix montrent aussi une agilité extraordinaire, passant avec aisance de sons frustes à la voix bulgare, poitrinée et vibrante, propice à rendre le son brut des chants traditionnels, ou de la psalmodie incantatoire à la voix la plus lyrique pour des chants exquis de douceur. On croirait que Karmina Silec a choisi les airs présentés uniquement pour exprimer tous les registres vocaux de ses choristes car voici maintenant une composition basée sur la seule rythmique vocale, véloce et complexe. Ainsi, chaque morceau est un événement vocal et choral. S’y ajoutent l’intervention de solistes aux voix éclatantes ou le retrait de la chef de chœur qui laisse ses choristes chanter sans guide. Pièce maîtresse du concert, le « Tuulet », du Finlandais Tellu Virkkalla, nous saisit avec ses tambours sourds et son chant sauvage aux unissons de tribus païennes. Quand le silence retombe, le public est pantelant, les yeux ébahis, fixant ces jeunes filles aux pouvoirs enchanteurs tandis que je me rends compte que j’ai totalement oublié de prendre des notes.

 

22 Carmina Slovenica baiser WebBaiser de paix. Survient alors l’inimaginable : les jeunes choristes rompent leurs rangs et se dispersent dans la salle pour venir prendre chacune une personne par la main et chanter pour elle. Déjà émerveillé, le visage des heureux élus devient extatique quand, le chant achevé, les jeunes filles se penchent pour les embrasser. Le concert doit, hélas ! s’achever. Mais le chœur nous surprend encore avec un « bis » fascinant. Prenant une pose hiératique, les jeunes filles laissent apparaître un pied nu de sous leur vêtement et le balancent sur le talon au rythme de leur chant, métronome blanc et délicat sur la toile noire de leur évocation chorale. Le concert s’achève sur une ovation debout du public, avant que les spectateurs s’arrachent les disques du chœur qui sont proposés à la vente, en particulier celui de leur programme annulé : Toxic Psalms. Pour ma part, je reste convaincu que, sous la direction de Karmina Silec, le Carmina Slovenica sera toujours plus captivant en concert qu’en disque.

 

23bis repet trio chant communWebDéchant peu commun. Me voilà à nouveau courant dans les rues de Vaison. Je m’arrête dans l’atelier de répétition du Chant Commun, histoire de connaître les airs qui seront chantés ce soir. Près de 100 personnes sont assises sous le chapiteau, livret de partitions en mains, face à Régis Harquel, chef du chœur Ephémère. Je m’assois sur une chaise libre et sors mon livret. Je l’ouvre et réalise que non seulement il a été conçu spécialement pour cette édition des Choralies, mais qu’il contient soixante-deux airs. On y trouve des extraits de pièces classiques et sacrées, des canons, des chansons de France ou du monde et des morceaux de Gospel, de jazz ou de Pop, tous écrits pour chœur ou arrangés par Jean-Claude Wilkens, Michaël Gohl, Christine Morel et beaucoup d’autres chefs de chœur. Les jeunes choristes ne m’avaient pas abusé : même courts, les chants nécessitent un temps d’apprentissage préliminaire dont je ne dispose pas.

 

24 repet chant communWebRépétition expresse. Pour le moment, Régis Harquel fait répéter le refrain de « Happy », l’air célèbre de Pharrell Williams : « Les choristes du Chœur National des Jeunes chanteront les couplets et vous les accompagnerez pendant le refrain », annonce-t-il à ma grande satisfaction, tant je peine à trouver ma ligne de chant. C’est plus facile avec le « Gaudete » de Theodorici Petri et le « Volare », de Domenico Modugno que j’ai entendus à maintes reprises. Avec, « Evening Rise », un air traditionnel amérindien, je prends enfin plaisir à fredonner ces lignes mélodiques qui semblent évidentes et naturelles. Mais je suis déçu que la répétition s’arrête au moment où l’on allait répéter le « Tollite Hostias », de Saint-Saëns, le seul air que je connais pour l’avoir chanté en stage au festival classique d’Annecy avec Patrick Marco. Régis Harquel me réconforte en annonçant qu’il sera sans doute repris au Théâtre Antique ce soir. Je me promets de le réviser avant d’y aller et me précipite Place Montfort pour assister au concert gratuit qui se tient chaque soir avant le dîner.

 

25 Tetes de Chien WebTêtes de l’Art choral. Le chœur invité Place Montfort, ce soir, est le quintette français « Têtes de Chien ». Composé d’un Auvergnat, d’un Corse, d’un Catalan, d’un Poitevin et d’un Vaisonnais, cet ensemble vocal a cappella a fait de la modernisation des chants traditionnels de toutes les régions de France sa spécialité. Les voix des choristes qui s’unissent, se séparent et s’entrechoquent donnent aux airs connus comme « A la claire fontaine », « Le pauvre Jean » ou « Le loup, le lièvre et le renard » une nouvelle histoire : celle du partage du chant entre plusieurs chanteurs conteurs qui, tour à tour, orientent différemment la mélodie. L’impression d’assister à une veillée chantante dans laquelle traditions et improvisations se mêlent étroitement s’impose à mon esprit. Je m’aperçois que je me mets à guetter l’intervention de chaque soliste pour son talent et sa voix propres et celle du quintette pour sa rythmique et ses refrains. A leur écoute, les chants traditionnels renaissent dans nos mémoires et dans nos gènes et je ne m’étonne pas de voir, le concert achevé, des spectateurs improviser une ronde paysanne pour poursuivre ce voyage dans l’histoire collective de notre pays. Cette résurgence magnifique me laisse rêveur, m’interrogeant sur la raison pour laquelle le chant à l’unisson a pris le pas en France sur la polyphonie. Doit-on y voir le signe de l’individualisme cher aux Français ou, au contraire, le besoin d’unification dont la Révolution avait besoin pour durer et faire naître la république dans notre pays ? N’ayant pas de réponse, je me contente de constater que la riche polyphonie aurait mieux préservé la place de nos chants traditionnels dans nos cœurs et je m’en vais, heureux d’avoir retrouvé du goût pour ces racines que jusqu’alors je négligeais.

 

27 Dans les galeries du Théâtre AntiqueWebLa légende des siècles. Le repas avalé en vitesse, je pénètre enfin dans le Théâtre Antique de Vaison-la-Romaine. La première chose qui me frappe, c’est sa taille, démesurée quand on songe que la population adulte actuelle de Vaison ne remplirait pas ses 5000 places. Alors, qui venait l’occuper lorsqu’il comptait 7000 places et pourquoi ? Au fond de la scène, des vestiges de colonnes et de structure gardent jalousement leur secret et je m’assois au centre de cet amphithéâtre vieux de 20 siècles en songeant aux choristes qui chanteront sur scène tout à l’heure : « Du haut de cet amphithéâtre, vingt siècles vous écoutent… », semble murmurer l’antique édifice. J’attrape fébrilement mes partitions et, dans le brouhaha des spectateurs qui s’installent et des vidéos qui rappellent les concerts de la veille, je répète à voix basse les quelques airs travaillés avec Régis Harquel.

 

28chant commun Saut2 WebChant Commun… Mais au milieu des chants spontanés des spectateurs, soit pour faire sonner le Théâtre, soit pour fêter à l’unisson un anniversaire, je m’égare dans les notes. Et quand Michaël Gohl et les choristes du Chœur National des Jeunes entrent sur scène pour démarrer le Chant Commun, ma tête est comme un grand fourre-tout de sons et de musiques. Inutile de dire que le « Happy » de Pharrell Williams me dépasse totalement et que je ne fais ensuite que bredouiller le « Shenandoah » arrangé par Jay Althouse, un peu vexé pourtant de ne pouvoir suivre la belle voix de basse que j’entends chanter derrière moi. Je réussis mieux le « Gaudete », mais ce n’est pas encore satisfaisant. Voici à présent « Belle qui tiens ma vie », que je connais, mais cette fois j’achoppe sur la partition dont le texte est agencé de façon confuse. Je désespère d’arriver à pousser la note quand Michaël Gohl annonce le « Tollite Hostias », de Saint-Saëns.

 

29 chant commun ola dameWeb… et communion chorale. Avec une pensée reconnaissante pour Patrick Marco, j’accompagne enfin le chœur du Théâtre Antique. Sur scène, Michaël Gohl écarte grand les bras sous l’impact sonore du fortissimo. Il organise alors le chant en canon entre différentes parties du Théâtre. Nous voilà donc 4000 choristes chantant à quatre voix et en canon, encore, encore et encore. Au milieu de ce chœur énorme, j’exulte et libère ma voix avec une gourmandise assumée, conscient que là-bas, sur une butte extérieure au Théâtre mais surplombant la scène, des spectateurs sont massés, comme paralysés par cette polyphonie stupéfiante montant vers le ciel. Quand enfin, le chœur se tait sur un pianissimo, c’est tout le Théâtre Antique qui soupire et respire. Montant sur scène, le Président d’A Cœur Joie : Jacques Barbier, peut alors rappeler avec ferveur le message testamentaire de César Geoffray : « Il faut que les Choralies restent le symbole du partage et de la fraternité, dit-il. Elles véhiculent une vision humaniste dont la propagation est le garant de cette fraternité et qu’il faut vivre et développer. Je vous donne donc rendez-vous pour les 23e Choralies qui se tiendront du 1er au 9 août 2019 ». Le dernier concert peut débuter.

 

30 Upgrade chaine amitie WebUpgrade ! Spectacle choral préfigurant une modernisation du chant choral par un rajeunissement des troupes chorales et par l’apport d’autres arts du spectacle vivant comme le mime, l’opéra et la danse, le concert « Upgrade ! » est le résultat d’un an de travail par le jeune chef italien Alessandro Cadario et par le Chœur National des Jeunes - La Compagnie, sur une mise en scène de Mick Wagner et avec le concours du percussionniste Billy Hickling, ex-membre des Stomps*. Créé par A Cœur Joie, ce chœur de jeunes réunit la chorale universitaire de Nancy, le Collectif Fusion, La Kyrielle de Belgique et les chœurs du Lycée Saint-Exupéry de Lyon et du Conservatoire de Grenoble. En tout, 150 jeunes choristes bien décidés à « jouer le jeu » d’un chœur nouveau style et qui, vêtus de noir, envahissent la scène du Théâtre Antique et dansent sous les yeux étonnés du public.

 

31 Upgrade ballet de balaisWebChants et balais. Eclairée de lumières oniriques, la scène résonne déjà du chant d’un soliste qui interprète « Baba Yetu », un air de Christopher Tin. Puis Alessandro Cadario entre en scène pour diriger le chœur dans des chants chorégraphiés. La coordination est parfaite, le rythme prenant et les choristes très investis. Comme pour un changement de registre, les chanteurs récupèrent alors des vêtements sur le bord de la scène et se changent, revêtant des tenues disparates et plus en conformité avec leur jeunesse moderne. Apparaît alors Billy Hickling qui, armé d’un balai, entame une série d’étonnants ballets modernes rythmés par un concert de coups et de frottements de balais. La danse collective se transforme bientôt en tango comique entre Billy Hickling et Alessandro Cadario, tango qui cède ensuite sa place à de nouveaux chœurs chorégraphiés.

 

32 Upgrade Volare AC dirige le public WebDes chœurs et des étoiles. Ainsi composé à partir d’arrangements pour chœur de morceaux d’auteurs comme Camille et Stromae ou de groupes de rock comme U2, Coldplay ou Muse, « Upgrade !» ne fait pas apparaître un véritable scénario, mais plutôt une série de tableaux sur la vie des jeunes du 21e siècle. Camaraderie, amour, passions, rivalités et communion d’esprit ressortent de ce spectacle intégral dans lequel La Compagnie intervient par masses chorales comme dans les comédies américaines, mais avec de multiples solos chantés par différents choristes comme dans les opéras choraux de Thierry Machuel : Le Duplicateur ou Les Parloirs. Dans cette fougueuse composition, les percussions et les scènes théâtrales s’invitent comme des performances récréatives et spectaculaires. Le concert s’achève sur l’air « Volare », qu’a arrangé Alessandro Cadario afin que l’auditoire puisse accompagner le chœur en un Chant Commun final et sublime. Spontanément, le public allume alors les écrans de ses portables comme autant de fanaux attestant de cette communion dans la nuit. Et comme je me tourne vers les gradins tandis que le chant s’éteint, je vois les lueurs des portables, dans le magnifique et grandiose amphithéâtre qu’au-dessus de nous forme le ciel nocturne d’août, être remplacées par les feux de myriades d’étoiles.
Michel Grinand

 

*Pour Upgrade, la mise en scène était signée Mick Wagner et le chœur était accompagné par le percussionniste Billy Hickling, ex-membre des Stomps et par les instrumentistes Hervé Noirot (claviers), John Zidi (basse), Frédéric Balsarin (guitare) et Yves Baibay (batterie).