AvantChœur.com

Le magazine en ligne du chant choral

Coro-Giovanile-final-de-LeonardoFlorilège Vocal de Tours 2014 - Bilan du Concours International

Stratégies gagnantes et grands perdants 


Dans le concert des rencontres chorales internationales, la réputation du Florilège Vocal de Tours est devenue telle que les chœurs usent de tous les expédients possibles pour remporter le prix. 

 

Tous les chœurs avaient leurs chances, mais tous n’ont pas gagné. Le règlement contribue à distinguer les concurrents. La principale difficulté est de respecter sa première condition qui veut que le chœur ne soit pas professionnel : « Nous tenons à garder le caractère amateur du Florilège, afin qu’il ne devienne pas un festival choral comme les autres », rappelle Isabelle Renault, présidente du Florilège. La seconde condition est de rentrer dans la catégorie dans laquelle on concourt. Venu de Biélorussie, le chœur féminin Brevis en a fait les frais : alors qu’il s’était inscrit dans la catégorie Chœurs de Jeunes, ses vétérans de 35 ans, chargées d’assurer la qualité sonore de la phalange, l’ont disqualifié. Ce n’aurait pas été le cas si le chœur avait postulé dans la catégorie Chœurs à Voix égales. Une telle erreur de casting reste cependant rare.

 

Des amateurs très professionnels. Les chefs de chœurs conjuguent plutôt habilement l’interdit et l’acceptable. Les chœurs du sud-est asiatiques sont ainsi réputés pour avoir leur déplacement subventionné par leur gouvernement. Ils arrivent plus tôt à Tours, disposent d’une garde-robe élégante et variée. En contrepartie, ils ont une obligation de résultat qui les stresse et doivent effectuer ensuite une tournée européenne. En outre, le jury du Florilège peut se montrer plus exigeant vis-à-vis de la prestation du chœur. Venu pour tout gagner, le Batavia Madrigal Singers s’est classé au mieux second du Concours Renaissance. 

Brevis-beau--plan-moyenExiste-t-il une différence entre une subvention d’état et une bourse d’étudiant choriste ? Le jury a estimé que oui, en attribuant le Grand Prix de la Ville de Tours au University of Utah Chamber Choir. Les étudiants ne sont pas des salariés. Pourtant, le Grand Prix récompensant « le chœur dont l’ensemble de la prestation, pendant toute la durée du concours, aura été le plus satisfaisant », le Chamber Choir avait le profil parfait pour remporter ce prix. Sans jamais aller au-delà de la mise en place de groupe, il a imposé une théâtralisation sonore toujours égale et digne des chœurs professionnels. De plus, son chef de chœur, Barlow Bradford, a eu l’idée d’inclure des œuvres de son cru ou arrangées par lui dans son programme. Même si celles-ci ne sortaient pas d’un registre résolument américain, très ambiance Broadway, cette initiative a ajouté la touche sympathique qui a valu à son chœur de remporter le Grand Prix. Bien joué, M. Bradford !

 

Cor-Vivaldi-avec-ses-deux-chefsDeux chefs, sinon rien. Le Coro Giovanile Italiano a joué, lui, sur la polyvalence en s’inscrivant au Concours Renaissance, au Concours International et en participant au Grand Prix de Tours. Il faut dire que le chœur s’est attaché les talents de deux chefs, chacun expert en son domaine. Spécialiste de la musique ancienne, Dario Tabbia a ainsi obtenu pour le Coro le Premier Prix du Concours Renaissance. Maître dans la musique contemporaine, Lorenzo Donati a remporté avec le chœur le Premier Prix du Concours international. Rien, dans le règlement du Florilège, n’interdit ce partage des voix. D’ailleurs, le chœur de Jeunes Cor Vivaldi, de Barcelone, en a profité aussi, créant la surprise avec un deuxième chœur répondant depuis la salle au chœur chantant sur scène. L’assistante d’Oscar Boada, le chef attitré a d’ailleurs eu la possibilité de diriger le chœur sur scène, le maestro s’étant mis au piano pour interpréter un morceau. Comme le chef a su aussi théâtraliser avec talent les meilleures des œuvres présentées, le Cor Vivaldi a pris le meilleur de la catégorie Chœur de Jeunes, s’attribuant aussi le prix de la création pour sa scénarisation très ibérique du « Quae morebat et dolebat… » d’Albert Garcia Demestres.

 

Making-Waves-en-robe-traditionnelle-blancheChef et choriste à la fois. Une autre stratégie a consisté, pour le chef, à chanter avec ses choristes. La pétulante Viera Dzoganova, chef du choeur slovaque Pro Musica, a parfois soutenu ses jeunes choristes de sa jolie voix de soprane. Dirigeant Making Waves, un ensemble vocal féminin de huit chanteuses, Viktoriia Vitrenko s’est impliquée comme neuvième choriste, entraînant de la voix et du geste son ensemble dans de rafraîchissantes ou émouvantes compositions théâtrales qui lui ont valu d’obtenir le troisième prix. Enfin, les tenues des choristes ont joué leur rôle de séduction. On ne peut s’empêcher de penser que la tenue un peu négligée de certains choristes a écarté le chœur belge Arabesk du concours, voire coûté le Grand Prix au Samford University A capella Choir. « Un chœur donne autant à voir qu’à entendre », rappelait voici peu un grand chef de chœur. On comprend mal, de ce fait, comment le chœur letton Emila Darzina Jauktais Koris a pu traverser le Florilège sans ramener le moindre trophée. Ses tenues étaient belles, son chef dynamique, ses interprétations bien exécutées.

 

EDJK-debut-du-voile-2014-06-15-22h53m13s35Le voile de l’exclusion. Il a fait la part belle aux œuvres contemporaines scandinaves, ce qui était son droit. Il a innové en utilisant des instruments inattendus, comme ces tuyaux en plastique qui, agités en mouvements tournoyants, produisirent des sons rappelant le vent qu'on imagine soufflant sur les terres et la mer baltique. La magie semblait fonctionner jusqu’à ce voile blanc à l’effigie de Sœur Teresa dont il s’est intégralement couvert dans les dernières mesures de son ultime morceau : « Par ce geste, il s’est coupé du public et du Florilège, a réagi un membre du jury. Il s’est exclu lui-même du concours ». Mal employée, la magie s’est donc retournée contre son auteur, le privant de toute récompense. Avec le Batavia Madrigal Singers, le chœur letton est donc le grand perdant de cette édition 2014. En définitive, la participation au Concours du Florilège vocal de Tours exige des chœurs et des choristes un engagement personnel et financier important : « Deux ans de travail en chant et en mise en place », affirmait un chef de chœur français, lors d’une précédente édition nationale. Tout en respectant le règlement, le chef de chœur doit aussi élaborer une stratégie capable de valoriser le chœur durant les trois jours du concours. Réactivité et tactique seront aussi de mise pour s’adjuger la bénédiction finale du jury. Au Florilège vocal de Tours, le succès est à ce prix.
Michel Grinand