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Chœur en Scène transcende le nouvel opéra de Thierry Machuel

 

Pari réussi pour Le Duplicateur, le nouvel opéra choral de Thierry Machuel. Le livret, la troupe d’acteurs lyriques de Chœur en Scène, la mise en scène et la musique du compositeur ont bâti un univers dénaturé et fantastique dans lequel le comique naît de la seule humanité qui reste à l’homme : sa bêtise et ses travers.

 

La création musico-théâtrale contemporaine a sa troupe chorale. Conduits avec génie par la chef de chœur Emmanuèle Dubost, les acteurs lyriques de Chœur en Scène et la metteuse en scène Yaël Bacry ont créé magistralement Le Duplicateur, la nouvelle œuvre chorale théâtralisée de Thierry Machuel. Une véritable gageure, quand on connaît le sujet : le clonage industriel de l’humain. Né de l’imagination fertile et caustique de Benoît Richter, le sujet se développe comme une série de tableaux confrontant l’inconséquence de l’homme au potentiel d’une technologie sans limite et accaparée par une entreprise dénuée de toute éthique et de tous scrupules. Un peu comme si l’homme de Cro-Magnon se voyait soudain offrir un téléphone portable par un opérateur indélicat. La rencontre est totalement burlesque, débouchant sur des situations où le comique le dispute au dramatique. C’est le premier homme à avoir été dupliqué, agent secret redoutable soudain pris d’une frousse rétrospective et qui cherche le réconfort dans son témoignage en public; c’est la cérémonie grandiloquente de la signature du contrat de duplication interrompue par une manifestation d’anti-duplicateurs ; c’est l’industriel qui préfère la Duplication aux voyages et qui se suicide au pistolet pour rejoindre ses destinations, mais qui se plaint de maux de tête. C’est le représentant des Nations Unies qui demande que soit interdite la Duplication sur des champs de bataille interminables et dégueulant de cadavres identiques.

 

Contrat-duplicationDes moments d’émotion dans un monde de brutes. Clairement, alors que le clonage aurait pu être une pratique réservée à la thérapie médicale, il devient un déclencheur de catastrophes dès lors qu’on en abuse. Avec la complicité de Benoît Richter, certains personnages de l’opéra prennent conscience de l’absurdité du système et s’en offusquent plus ou moins consciemment. Leurs propos et leurs actes apportent alors à l’œuvre des moments de pure émotion qui donnent à l’opéra ses instants musicaux les plus beaux. C’est la comptine de la fille de M. Lumpen, enfant perdue dans ce monde voué à la cruauté mercantile ; c’est le chant de compassion de la cantatrice dupliquée qui accepte son double accidentel pour ce qu’il est ; c’est le choral des Surviveurs, derniers humains authentiques qui tentent d’échapper à l’hécatombe en marche ; c’est la secrétaire du Pdg, dont l’amour secret pour son patron est bafoué à chaque nouveau suicide de celui-ci ; ce sont les meuglements désespérés du bœuf Charolais qui s’est échappé de l’abattoir dans lequel il servait de pourvoyeur unique de viande et qui erre dans cet univers en folie ; c’est la grand-mère qui renonce à la duplication et vide ses poches avant d’aller mourir anonymement dans les rues vouées à l’anarchie meurtrière ; c’est le chœur final a capella, qui rappelle que la vie est un voyage de la naissance jusqu’à la mort dont l’inexorabilité a force d’initiation.

 

Musiciens2-webUne musique grave et mélancolique. Dans ces moments de grâce, la merveilleuse sensibilité du compositeur Thierry Machuel s’exprime avec passion et compassion. N’employant que trois instruments : une contrebasse sévère, jouée par Arnault Cuisinier, un accordéon pathétique, tenu par Elodie Soulard, et une guitare électrique quelque peu hystérique manipulée par Eric Daniel, le compositeur déploie autour de ce thème de la duplication une musique grave et mélancolique, véritable réflexion sur la folie des hommes. Cette « musique de scène », parfois minimaliste, mais toujours riche et expressive, sert autant de contrepoint que de soutien au texte. Elle appuie ainsi de son rythme inéluctable cette sorte de parlé-chanté que les artistes lyriques pratiquent avec brio et que la chef Emmanuèle Dubost entretient tout au long de la représentation. Le meilleur exemple me paraît être le discours de l’agent secret dont la voix s’envole chaque fois qu’il se nomme, d’un prénom d’ailleurs perpétuellement changeant. Dans cet univers écartelé entre rêve et cauchemar, la mise en scène de Yaël Bacry, assistée de Christian Girault, et la scénographie de Christophe Ouvrard et Agnès Marillier font merveille à force d’intelligence et d’économie de moyens. La représentation du Duplicateur, catalogué de « grille-pain », par un rideau de fils brillants surmonté d’un panneau lumineux qui s’éclaire à chaque duplication est tout simplement géniale : laissant deviner des silhouettes, ce rideau dévoile autant qu’il dissimule, stimulant en permanence l’imagination dans le sens de l’action. Les acteurs, tous excellents, l’ont d’ailleurs bien compris puisqu’ils en joueront encore lors du salut final, surgissant tour à tour du Duplicateur pour s’aligner face au public avant de tirer leur révérence.

 

Sortie-Duplicateur-pour-SalutProchaine duplication à Massy, en mai 2015. Le Duplicateur est donc un spectacle total destiné à un avenir long et prometteur. Son propos fort et ses scènes toujours justes et riches d’enseignement touchent durablement le public par sa réflexion sur la mort. Les thèmes qui l’accompagnent sur la bêtise humaine, le mercantilisme outrancier et la tentation de l’inhumanité en prolongent encore la résonance. C’est ce qui fait sa force et son intérêt. C’est ce qui fait aussi accepter sa forme hybride entre opéra choral, opérette comique et théâtre chanté. Davantage opératique, il eût pontifié ; davantage opérette, il se serait dévoyé dans la légèreté; davantage théâtral, il eût perdu sa compassion par la surcharge du trait. C’est une fable drolatique et magique, dont on aimerait cependant que les airs les plus beaux soient plus longs, ce qui permettrait à des chœurs de les extraire et de les chanter en-dehors de toute mise en scène. Ceci étant, il ne faudra pas manquer les rééditions du Duplicateur, à commencer par les deux qui se tiendront à l’opéra de Massy, le 19 mai 2015. Espérons que d’ici là, d’autres scènes de l’Hexagone l’auront inscrit à leur programme.
Michel Grinand