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 JB09001Le Choeur Vocalitas à Senlis 

Défi majeur pour un chœur amateur

 

Confié pour un concert au chef Godefroy Vujicic, le chœur amateur Vocalitas, du Conservatoire de Châtenay-Malabry (92), a connu l’un des plus importants changements de sa carrière avec une interversion des basses et des ténors. La qualité du concert qui en a résulté a traduit le goût du chef pour la musique du 19e siècle et a prouvé l’adaptabilité du chœur.

 

Comme les plus grands. Ce n’est pas la première fois que le chef de chœur Didier Basdevant confie à un autre chef le chœur Vocalitas, dont il a la direction au Conservatoire de Châtenay-Malabry (92) depuis 25 ans. Mais cette fois, le concert qui devait être donné dans l’Abbaye royale Saint-Vincent de Senlis (Oise), le 29 octobre 2014, s’inscrivait dans un contexte unique : le violoncelliste et directeur d’orchestre Godefroy Vujicic avait demandé à Didier Basdevant de lui céder sa baguette pour diriger Vocalitas dans des œuvres chères à son cœur : la Messe en Sol majeur D167, de Schubert, le Magnificat, de Durante et, surtout, le Cantique de Jean Racine, de Fauré, avec accompagnement de l'Ensemble à cordes Juvicic et du pianiste Hugues Delaunay au clavier. La prestation se devait d’être d’autant plus exceptionnelle que, Godefroy Vujicic connaissant les capacités vocales de Vocalitas pour l’avoir accompagné de son violoncelle lors de précédents concerts, il avait une idée précise de l’interprétation qu’il souhaitait. Didier Basdevant n’y vit pas d’inconvénient : « Tout ce qui peut faire vivre aux choristes de Vocalitas des expériences excitantes et enrichissantes me convient, expliquait-il. Si le chef est pertinent, il peut travailler comme il veut et se permettre des lectures radicalement opposées aux miennes. Les plus grands chœurs se mettent régulièrement au service d’autres chefs. Je n’ai donc pas de problème d’égo avec cela, d’autant que je suis conscient de mon importance dans la vie de Vocalitas. De plus, Godefroy Vujicic est un bon musicien qui sait améliorer la plasticité, la technicité et la couleur du chœur ».

 

 JB08993Deux changements majeurs. Godefroy Vujicic imposa au chœur deux modifications majeures. La veille du concert, il intervertit le pupitre des basses avec celui des ténors : « Peut-être parce que je suis gaucher, je ne mets jamais les cors (sous-entendu, les voix de ténors) à ma gauche, justifia-t-il. Cela m’empêche d’entendre les autres voix ». Il plaça donc les voix basses à sa gauche, derrière les sopranes et dans un ordre inversement proportionnel à leurs capacités vocales. Autrement dit, les sopranes les plus aigües entendaient dans leur dos les voix les plus graves. Le chef répéta le même schéma sonore sur sa droite en alignant les ténors derrière les altos, les altos graves ayant dans leur dos les ténors les plus aigus. Tout au long du concert, les lignes sonores aigües et graves se croiseraient donc en leur milieu. Une grande nouveauté qui suscita de nombreux commentaires chez les choristes. Les sopranes et les basses, en particulier, y trouvaient majoritairement une satisfaction nouvelle, les basses affirmant qu’ils s’entendaient davantage entre eux et qu’ils percevaient mieux leur ligne de chant. Sur le plan musical, Godefroy Vujicic exigea aussi des choristes qu’ils soutiennent en permanence leur chant selon le principe d’une vague sonore: mise en tension, tension et détente devaient se succéder durant toute la prestation, que l’indication du livret soit « piano » ou « forte ». A ces desiderata vint s’ajouter une contrainte propre aux édifices catholiques : dans l’Eglise Saint-Vincent, la réverbération amena le chef à ralentir le tempo.

 

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Une incroyable justesse. De l’avis général, le concert fut très réussi. Le public atténuant heureusement la réverbération, le chœur soutint vaillamment sa ligne de chant. Dans la salle, Claudie Grossetête, membre du chœur de Chambre de Vocalitas et qui avait tenu à assister au concert du grand choeur, exprimait son étonnement et son plaisir : « J’ai été surprise par la nouvelle organisation du choeur, mais il sonnait incroyablement juste, avec un bel équilibre des voix, comme si la localisation différente des pupitres obligeait les choristes à une meilleure écoute les uns des autres, rapporte-t-elle. Je n’avais pas non plus le souvenir d’une telle qualité sonore au niveau des sopranes. Leur pupitre avait une belle pâte sonore et s’est avéré remarquable tant au niveau de la justesse, que de la hauteur ou de l’homogénéité. Même chose pour les basses qui, chez Vocalitas, est traditionnellement un super-pupitre ». L’émotion était aussi au rendez-vous, même si elle fut moins sensible dans l’œuvre baroque de Durante, jouée en introduction du concert : « Le Magnificat aura été la pièce la moins convaincante, poursuit Claudie Grossetête. On sentait le chœur extrêmement tendu et pas vraiment libéré dans son expression. Par contre, j’ai vraiment découvert la Messe de Schubert en l’écoutant ce soir, alors que je l’ai souvent chantée sans jamais la trouver belle. Ce n’est que de l’extérieur qu’on perçoit l’ampleur et la richesse harmonique de cette œuvre et, ce soir, on entendait un très intéressant mélange des voix. Mais la pièce qui m’a le plus touchée a été le Cantique de Jean Racine. L’entrée des voix s’est avérée somptueuse et la clarté des voix et la ferveur du chœur ont été remarquables ».

 

Didier-Basdevant-dirigeL’avis du chef. Auditeur attentif depuis la nef, le chef de Vocalitas écoutait son chœur avec un esprit critique : « Techniquement, Vocalitas a été irréprochable et le public s'est dit très satisfait, rapportait Didier Basdevant. Mais j’ai craint le pire à cause de cette longue répétition d’avant-concert, qui aurait fatigué n'importe quel chœur amateur. Résultat : si j’ai été séduit par ce que j’ai entendu la veille du concert, j’ai trouvé que Vocalitas a manqué d’expressivité durant la première partie du concert. J’en conclus qu'il importe que nous repensions l’organisation de ces rencontres afin que le concert puisse se dérouler dans des conditions optimales. Mais, bon, le chœur a tiré son épingle du jeu et c’est ce qui compte ». Il est vrai qu’en montrant sa capacité à s’adapter et à se surpasser, l’ensemble vocal de Didier Basdevant est sorti grandi de cette épreuve ardue. Le chœur Vocalitas n’a plus rien d’un chœur mineur.
Michel Grinand