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Le magazine en ligne du chant choral

1 contrebassiste et choeur chantantWeb« Tu n’as rien vu à Ougarit », de Zad Moultaka, par Chœur en Scène et Théâchœur 

Une prière chorale pour reconstruire l’identité levantine

 

En convoquant la nuit des Temps, les blessures passées aux couleurs affadies et les antiques chants sacrés dans son lamento choral « Tu n’as rien vu à Ougarit », florilège d’œuvres écrites à différentes époques, Zad Moultaka a composé un plaidoyer pour le respect des cultures de son Moyen-Orient natal que détruisent les guerres politiques et impies. Un concert qui sera repris du 6 au 9 octobre 2016 à Arcueil (94) et Palaiseau (91).

 

2 Zarb contrebasse et qq choristesWebFouilles mémorielles. C’est à un voyage onirique dans une mémoire collective reconstituée qu’invite le compositeur libanais Zad Moultaka avec sa scène lyrico-chorale intitulée « Tu n’as rien vu à Ougarit », créée le 2 juin 2016, au Centre Paul B. de Massy par Choeur en Scène et Théâchoeur, que dirige Emmanuèle Dubost. Premier signe de cette résurgence des origines, la pénombre qui domine la scène incite à la méditation et au souvenir. Impassibles et vêtus de tenues pâles, couleur des sables blancs, ocres et marrons et de la pierre verdie par le temps, les choristes semblent surgis du passé pour témoigner de drames et d’histoires. Constituée des multiples possibilités du jeu de l’archet ou des doigts du violoncelliste Arnault Cuisinier sur son instrument et des percussions, tapotements et glissements des mains et des doigts de Joss Turnbull sur un tambour traditionnel Zarb-é Zourkhaneh, la musique sonne elle aussi au passé, tant par ses accents que par ses aspects cycliques. S’y ajoute une bande-son, composée par Zad Moultaka, dont la modernité tranche et met en perspective le passé et le présent dans une dramaturgie fascinante.

 

3 chant de femmes devant les hommesWebDes mots contre l’oubli. Enfin, le texte, lu en français par le poète Gilles de Obaldia ou chanté par les choristes sur des rythmes orientaux, interpelle l’auditeur et maintient sa conscience en alerte. Il est tiré des écrits incomplets retrouvés sur les tablettes d’argile recueillies dans les ruines antiques d’Ougarit, de versets de l’Ancien Testament, de poèmes du poète grec antique Antiloque et du poète lyrique syrien du 11e siècle Abu-l-Ala al-Maari, ainsi que d’un langage inventé par Zad Moultaka à partir de mots français inversés. Ce mélange crée le mystère provoqué par les absences et les oublis que condamne le compositeur : « Au moment où Palmyre était détruite dans l’indifférence générale par les troupes de Daesh, j’ai eu envie de travailler sur des textes à trous issus de papyrus et de tablettes d’argile, explique Zad Moultaka. Les mots qui surgissent comme des fulgurances nous renvoient à notre histoire pour qu’on s’en souvienne et appellent en nous des réactions ». De fait, « Tu n’as rien vu à Ougarit » sonne comme une incantation rituelle, mais a les effets d’une tragédie antique.

 

4 Doigt sur la bouche gros planWebUn recueil pour le recueillement. Ecrites à différentes époques, mais se rejoignant dans l’intention, cinq pièces musicales et chorales constituent la structure de cette cérémonie mystique que constitue « Tu n’as rien vu à Ougarit ». « Fragment B118 », s’appuie sur un texte d’Antiloque sur l’exil. Chantée par deux sopranes accompagnées par le violoncelle, la pièce « est fondée sur quatre notes qui tournent en rond, à la mode orientale », précise Zad Moultaka. A l’aspect lancinant qui en résulte, proche de l’incantation, s’oppose le bourdon lointain d’un chœur invisible, comme des voix d’outre-tombe répondant aux voix du présent. « Ikhtifa » ou Disparition, poème d’Abu-l-Ala al-Maari, est plus dynamique tout en restant cyclique, grâce notamment aux textes lus par Gilles de Obaldia et qui parlent de guerre et de chasse. On est là dans le drame de la mort au quotidien et on ne peut s’empêcher de penser à l’interminable guerre qui meurtrit le Moyen-Orient. S’ensuit naturellement « Then Thelo », (« Tu ne veux pas », en grec), un texte très violent de l’Ancien Testament et mis en musique par Zad Moultaka à la demande de la Maîtrise de Radio France. Qui veut de la guerre, semble signifier cette pièce et qui n’en veut pas ?

 

5 Chant intime des immigrantsWebPartir mène aux regrets. La réponse est certainement dans « Chant intime pour Chœur », un impressionnant tableau choral qu’interprète l’ensemble vocal Théâchoeur, petit frère de Chœur en Scène, et qui traduit la marche sans but des émigrants de la guerre. Sur fond de sirène d’alarme, les choristes marchent, marchent vers un destin indéterminable. Avant la pièce, Zad Moultaka confiait avoir travaillé cette œuvre avec des Sans-logis qui avaient immigré à Marseille depuis le Levant. L’immigration effectuée, il ne reste plus que les souvenirs et leurs lambeaux d’images. L’immigrant est vivant, mais de son quotidien brisé comme une tablette d’argile, il ne garde plus que des tessons épars et incomplets. L’œuvre phare du concert, qui lui a d’ailleurs donné son nom : « Tu n’as rien vu à Ougarit », peut alors commencer.

 

8 Аbu l Ala al Maari WebRéflexion d'un poète 

« …Deux sortes de gens sur la terre :
Ceux qui ont la raison sans religion,
Et ceux qui ont la religion et manquent de raison.
Tous les hommes se hâtent vers la décomposition,
Toutes les religions se valent dans l'égarement.
Si on me demande quelle est ma doctrine,
Elle est claire :
Ne suis-je pas, comme les autres,
Un imbécile ? »
Abu-l-Ala al-Maari (973 - 1057)

Réappropriation des origines. Pièce la plus longue du concert, « Tu n’as rien vu à Ougarit » a été écrite par Zad Moultaka sur une commande de Chœur en Scène, que dirige Emmanuèle Dubost. Si Gilles de Obaldia peut lire la traduction française des textes ougaritiques, les « trous » de l’expression étant emplis par les percussions tendues du Zarb de Joss Turnbull, le chœur, lui, n’a pas la phonétique de l’ougaritique ancien. C’est donc en français inversé, trouvaille subtile de Zad Moultaka, qu’il chante le quotidien du Moyen-Orient d’il y a quatre mille ans. L’effet d’exotisme est indéniable. S’y ajoutent des bruits craquants, des cloches, des contrechants et des gestes feutrant les sons, comme le souffle exhalé avec la main ou le doigt devant la bouche, des battements de coulpe et des poses hiératiques. L’ensemble dégage une impression de recueillement et de solennité qui déteint sur le public fasciné. Le sentiment de la perte de cette langue et de ces gestes pleins d’un sens inconnu se fait sentir, entraînant l’auditoire vers l’envie de sauvegarder ce passé culturel moyen-oriental certes antique, mais devenu familier. Par la réappropriation des chants anciens, Zad Moultaka a habilement tissé le lien entre les hommes antiques et ceux du présent, reconstituant l’identité des hommes d’hier dans le cœur de ceux d’aujourd’hui. L’auditoire est devenu un immigrant regrettant ses racines et l’héritage des anciens Levantins n’est plus totalement perdu. Le concert sera repris les 6 et 8 octobre 2016, à 19h30 à Anis Gras, Le Lieu de l'Autre, à Arcueil (94) et le 9 octobre à 17h00 à l'Eglise protestante unie de Palaiseau (91).
Michel Grinand


7 Salut Emmanuèle choeur et ZadWebTémoignages d’après concert : 

 

François-Xavier, choriste de Théâchoeur: « La création de cette œuvre s’est avérée passionnante. J’y ai trouvé un énorme intérêt à travailler avec le compositeur et à chanter sur des quarts de ton. J’ai aussi ressenti une grande émotion collective avec cet effet d’un peuple qui avance ». 
Béatrice Toussaint, Chœur en Scène : « C’est une musique organique qui prend aux tripes. On prend ce qu’on a de plus viscéral en nous pour le restituer ». 
Une choriste : « C’est une musique qui fait un bien fou avec son caractère primaire et la nécessité de rentrer dans des aspects très organiques pour l’exprimer ».
Gilles de Obaldia : « Durant ma lecture, j’ai respecté les trous dans les textes en créant des effets de vides pour rendre compte de la lecture des tablettes d’argile. Au départ, cela paraît être une vacuité car on a envie de sens. Mais, le mot qui précède le mot manquant devient alors une note, un son qui ressurgit du passé. En plus, cela a permis au percussionniste de dialoguer avec moi sur ces suspensions de textes ». 
Zad Moultaka : « Le résultat a été encore meilleur que ce que j’espérais. Les choristes et les musiciens ont fait un formidable travail. Grâce à eux, on rentre pleinement dans l’œuvre et on fait ce chemin vers soi que je recherchais ».