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1 DG dirigeant 2 WebMutazione, polyphonie chorale et dansée de Soli Tutti

Un spectacle pluriel pour une réflexion universelle

 

Avec son nouveau spectacle choral Mutazione, l’ensemble vocal Soli Tutti, de Denis Gautheyrie, illustre de quatre façons et de 17 compositions contemporaines différentes le recueil « 7 Quistioni ? », de Ghjuvan Petru Ristori et Toni Casalonga, poète et peintre corses, pour évoquer la transformation de la société et la disparition des valeurs traditionnelles. Si rien n’arrête le temps, la richesse du patrimoine demeure néanmoins dans la mémoire et enrichit les hommes. 


2 Cueillette du figuier WebUn universel questionnement. Rarement un concert choral aura aussi bien représenté l’impact du progrès sur une collectivité que le spectacle polyphonique Mutazione, de Soli Tutti. Aussi bien le recueil à l’origine du spectacle : « 7 Quistioni ?», est-il lui-même une œuvre plurielle qui a vu le poète corse Ghjuvan Petru Ristori associer ses textes aux peintures de Toni Casalonga, un autre natif de l’Île de Beauté. Tous deux interpellent dans un même ouvrage leurs lecteurs sur le devenir de la Corse dans un monde qui s’industrialise et s’urbanise à grands pas. Interrogation régionale, le thème devient universel sous la musique des 9 compositeurs que Denis Gautheyrie a convoqués pour l’illustrer, que ceux-ci appartiennent au passé, comme Henri Tomasi ou Yannis Xenakis, ou au présent comme Eveline Andréani, Jonathan Bell, Zad Moultaka, Jean-Philippe Dequin, Jean-Paul Olive, Enrique Munoz ou Giovanna Marini. L’interrogation devient aussi gestuelle, avec l’illustration dansée de Delphine Mercuri, dont les figures chorégraphiques forment un écho aux pratiques ou aux images oubliées. Enfin, le groupe choral et sa voix multiple reflètent le désarroi de toute une population ancrée sur les traditions et cependant contrainte à bâtir un avenir incontournable et nouveau. Il en résulte un « spectacle polyphonique » total qui interpelle chacun sans exclusive, la langue corse apportant seulement ses mots et ses sonorités à un questionnement universel.

 

3 Paese ou duo Bovi WebDe la nostalgie à l’affirmation identitaire assumée. Si la musique composée sur les poèmes fait ressortir une gravité nostalgique et, même, avec l’ajout de « Nuits », de Xenakis, le drame de la privation de liberté, le propos est plus socio-écologique que politique. C’est un peuple qui se tourne vers son passé pour rappeler les valeurs qui l’ont façonné et, si possible, ramener à lui celle de ces valeurs qu’il peut conserver. Le fait que le concert a pour préambule un extrait des « Angélismes », de David Alan-Nihil, chanté par le Petit Chœur de Saint-Denis et qu’il s’achève par un « Gloria » traditionnel italien arrangé par Giovanna Marini, installe l’ensemble du propos sous la tutelle de la volonté divine et glorifie le peuple en marche vers son destin. Le spectacle est donc un hommage aux traditions, aux paysages, aux coutumes d’une région et la chorégraphe de Delphine Mercuri illumine ces évocations de symboles visuels. L’ensemble vocal Soli Tutti joue à fond le jeu de l’identité de groupe en chantant et mimant des comportements traditionnels et symboliques.

 

4 Le Figuier WebLes saisons de la vie. Mutazione débute ainsi par une polyphonie corse traditionnelle chantée en vocalise par les hommes sur le texte « Paese ? » (Village). Elle situe l’action, mais aussi l’enjeu du devenir des traditions. Avec « Pecure ?» (Brebis), dans lequel Jonathan Bell a multiplié les voix comme des échos dans les collines, la danseuse Delphine Mercuri entre en scène pour mimer l’errance du troupeau dans le maquis. Chanson albanaise de Giovanna Marini, « koppije » introduit le groupe des femmes sur une plus douce. Puis, avec « Pagliaghju ? » (le Pailler, maison de pierre servant de grenier à foin ou à réserves), mis en musique par Zad Moultaka, le chant s’emplit de contrastes, comme autant de souvenirs de la vie champêtre, tandis que la chorégraphie se fait saccadée, rythmée par un tambour oriental. Survient alors « Lamentu », d’Henri Tomasi, où l’on voit les femmes restées au village attendre le retour des hommes en chantant leur solitude. Mais voici que les ânes : « Sumere ? », ramènent au village les maris et les fils. Composée par Jean-Philippe Dequin, l’un des membres de Soli Tutti, la musique est heureuse, avec des résonances de fête et de danse.

 

5 Lamentu de Tomasi Delphine Mercuri chante WebDes joies et des peines. Pourtant, la vie n’est pas facile, comme en témoigne un second « Lamentu », cette fois de Giovanna Marini, qui voit la danseuse immobilisée par la peine et amenée à chanter d’une voix grave et âpre le dur quotidien des femmes. Heureusement, le temps de la récolte ramène la joie au village où l’odeur sucrée et les fruits mûrs du figuier (« Fichi ? ») apportent de la douceur. L’autre arbre emblématique de la Corse et des pays méditerranéens : l’olivier (« Alivu ? »), rappelle moins l’été que l’approche de l’hiver, période où s’effectue la cueillette des olives. Le compositeur espagnol Enrique Munoz, qui sait cela et qui connaît bien Soli Tutti, utilise les 12 voix du chœur pour mêler le sifflement du vent glacé dans les branches aux chants des cueilleuses aux mains gourdes, évoquer le mystère de la transformation du fruit amer et racorni en un condiment si goûteux.

 

6 Gloria3 les 2 choeurs chantent WebLe temps des drames et des choix. L’hiver est là. Désœuvrés, les hommes se réunissent pour chanter leurs passions (« Paghjella », d’Eveline Andréani) et leurs combats pour les traditions, pendant que les femmes, restées à la maison, commentent avec angoisse ces emportements qui mènent les hommes en prison, d’où résonnent bientôt « Nuits », de Yannis Xenakis. Par la voix même de Denis Gautheyrie, qui déclame son texte traduit en langue corse, ce témoignage universel du désespoir des détenus est un moment intense et douloureux dans ce concert. Soli Tutti, qui a maintes fois chanté cette œuvre, livre là une de ses plus belles versions. Le tombeau (« Tomba ? »), écrit par Giovanna Marini, vient naturellement clore le combat masculin, mais les deux voix de femmes qui se mêlent aux deux voix d’hommes dénotent une revendication féminine nouvelle : la volonté de préserver n’est pas le souhait des seuls hommes. Les femmes se sentent concernées et c’est pourquoi le « Gloria », également de Giovanna Marini, qui clôt le concert, mêle le chant traditionnel unisexué à un chant mixte plus moderne. Débutant sur une polyphonie corse à quatre voix, le chant se complexifie avec l’ajout de quatre voix de femmes, plus du Petit Chœur de Saint-Denis. Le propos, alors, s’universalise à travers la reprise en écho du thème principal par les solistes féminins comme masculins, jusqu’à ce que le chœur tout entier glorifie le passé tout en prônant un présent et un progrès assumés, meilleure voie pour adapter le futur à ses aspirations.

 

9 Denis Gautheyrie gros plan WebRevoir ou réentendre Mutazione. Tout en étant un concert sur le regret, Mutazione est donc aussi une porte sur l’avenir. L’ensemble Soli Tutti l’interprète avec talent et conviction, la mise en scène ajoutant le geste à la parole comme une parabole. On attend avec impatience le disque que Mutazione mérite et que nous espérons voir enregistrer Soli Tutti. D’ici là, on pourra écouter l’œuvre intégrale le mardi 22 mars, à 20h00, à l’Amphi 4 de l’Université de Paris 8, au 2, rue de la Liberté à Saint-Denis. Puis, le 31 mars, à 20h00, dans la Librairie « Jardins en Art », au 19, rue Racine, l’ensemble Soli Tutti chantera des extraits du spectacle Mutazione à l’occasion de la signature du livre « Palestine, Parabole de Paix », de Jacques Olivier Gratiot illustré par Toni Casalonga.
Michel Grinand