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Solistes assis MR dirigeantPour sa 8ème édition, le Festival de Clairvaux s’offre le 1er opéra choral

Les Parloirs, de Thierry Machuel, redonne la parole aux détenus

 

Point d’orgue de quatre années de résidence en l’Abbaye de Clairvaux, centre pénitentiaire notoire, l’opéra choral Les Parloirs, de Thierry Machuel, donné en septembre 2011, a enthousiasmé le public par sa qualité et les perspectives qu’il ouvre aux chœurs.

 

Plusieurs visages pour un seul destin. Dans la prison la plus réputée de France, les ombres des détenus de Clairvaux ont trouvé une lumineuse incarnation à travers la musique de Thierry Machuel et les voix du chœur Aedes, dirigé par Mathieu Romano. De fait, la thématique - phare du Festival de Clairvaux : « Ombres et Lumières », s’est vue concentrée, le 25 septembre dernier, dans une œuvre majeure du chant choral. Composée à partir des textes écrits par les détenus, comme d’ailleurs toutes les pièces que Thierry Machuel a écrites durant ses quatre années de résidence à Clairvaux, Les Parloirs s’est imposé au compositeur comme un opéra pour chœur : « C’est la première fois que j’écris une œuvre dont je sais qu’il s’agit d’un opéra, car il y a une histoire entre un détenu et une femme qu’il n’a pas revue depuis 25 ans, a expliqué Thierry Machuel au public avant la représentation. Ils reprennent contact par lettre, se rencontrent au parloir, puis se découvrent durant la liberté conditionnelle de l’homme. A la fin de celle-ci, les deux amants se séparent, mais lui est désormais porté par l’espoir. Mais il n’y a pas un visage pour incarner ces deux êtres, il y en a plusieurs, à travers différents choristes qui chantent à l’unisson ou se relaient sur une partie commune, symbolisant ainsi tous les détenus. J’avais ce rêve d’un opéra choral et, en écrivant, je me suis rendu compte que c’était ce que j’avais toujours cherché à créer. Communauté humaine, le chœur est témoin de notre époque et correspond à mon besoin de mettre la musique au service de quelque chose. Les Parloirs m’a donné l’occasion de présenter ce qu’est pour moi un opéra choral, soit une forme lyrique capable de happer le public et de devenir populaire ».

 

Couples chantantsWebPureté de l'interprétation du choeur Aedes. De fait, dans l’ancien réfectoire de Clairvaux, le public a été séduit par les tableaux formés par le chœur, sur une mise en scène subtile du cinéaste Julien Sallé. Tantôt rassemblés sur deux lignes, tantôt chantant en ensembles de quatre à huit voix ou dispersés sur la scène, les choristes ont occupé l’espace visuel et sonore avec un jeu d’acteurs consommés et des parties vocales virtuoses. Du chuchotis poignant du Choral du sans-ami à la joyeuse chaconne des hommes emportés par l’amour, en passant par le lyrique Chœur des Fils ou le monologue amer du Chœur de femmes, l’œuvre a touché le public jusqu’au tréfonds. Le magnifique accompagnement des instrumentistes : François-René Duchâble (piano), Max Bonnay (accordéon et bandonéon), Bernard Cazauran (contrebasse), Michel Michalakakos (alto) et Régis Pasquier (violon), a contribué à entretenir la magie que voulait dispenser Thierry Machuel : « Pour les textes simples et forts des détenus, j’ai voulu la musique la plus simple possible et parfois la plus lyrique aussi, comme pour le Chœur des Fils, afin de faire réfléchir les auditeurs sur leur propre chance d’avoir un père, commente le compositeur. Et le dépouillement de l’interprétation du chœur Aedes m’a bouleversé tant l’effet était pur. Ces interprètes merveilleux se sont effacés pour laisser résonner le texte et le transmettre au public. Durant ces quatre années de participation au Festival de Clairvaux, j’ai chaque fois craint de ne pas parvenir à sortir ces paroles des murs et, cette fois encore, j’ai réussi à le faire. A la fin du concert, des chefs de chœur sont venus me dire qu’ils voulaient faire entrer les morceaux les plus mélodieux dans leur répertoire. La parole des détenus va désormais circuler à travers leurs interprétations ». Pour parfaire la transmission, Thierry Machuel projette de créer un ensemble vocal, baptisé Territoires du Souffle, qui présentera un florilège de toutes les œuvres chorales qu’il a écrites pour Clairvaux lors d’un récital, au printemps 2012, puis d’un enregistrement. Un nouvel opéra, intitulé Les Lessiveuses et portant cette fois sur les textes des mères de prisonniers, pourrait aussi voir le jour. Thierry Machuel veut aller au bout de son chemin de pénitence.

Michel Grinand


1 Les parloirs choeur et Mathieu RomanoWebAdéquation parfaite pour Mathieu Romano et Aedes

 

Invités par Anne-Marie Sallé, directrice artistique du Festival de Clairvaux, Mathieu Romano et son chœur Aedes ont relevé le défi de cette œuvre d’un type nouveau. La musique de Thierry Machuel et les textes les ont séduits, même si interpréter cette œuvre au sein même d’une prison n’est pas aisé : « C’est vrai que Clairvaux est un lieu très spécial pour chanter et que les textes sont bruts, rapporte Mathieu Romano. Très poétiques, mais très durs, très secs et pas maniérés. On sent que c’est du vécu. C’est pourquoi nous avons débuté notre travail avec Thierry Machuel dès l’ébauche des premières pièces, en mai 2011. Nous avons aussi rencontré les détenus pour adopter le ton juste pour exprimer ces textes. Et puis, Thierry Machuel a pensé son opéra pour nous, en tenant compte de nos attentes et de nos possibilités. Le résultat m’a frappé par l’adéquation qui s’est produite entre le lieu, les textes et la musique de Thierry Machuel, très soignée et très lyrique. L’atmosphère entière a contribué à faire passer le message des détenus et de leur solitude. Je suis donc très content du spectacle, qui a bénéficié en plus d’une salle bien remplie et d’un public chaleureux et de qualité ». Léger bémol à cette satisfaction, l’œuvre ne sera pas rejouée, la production étant lourde : « Aucune autre représentation n’est prévue pour le moment, mais un enregistrement audio et vidéo du concert a été fait et je suis impatient de l’écouter », se console-t-il. 

Propos recueillis par MG

Lentrée de la prison de ClairvauxWebAnne-Marie Sallé, Directrice artistique du Festival de Clairvaux

"J'ai apprécié la fidélité de Thierry Machuel à l'esprit du Festival"

 

Avantchoeur.com :  Comment ce concept d'opéra choral voulu par Thierry Machuel s'est-il imposé dans le festival de Clairvaux ? 
Anne-Marie Sallé : Cette idée s'est imposée au fil de nos 4 années de collaboration et de réflexion comme un aboutissement, lié également au thème de l'atelier d'écriture de cette année : "les Parloirs", qui se prêtait parfaitement à cette idée d'un groupe (les détenus/le choeur) comme acteur principal et non de solistes séparés du chœur.

ACC : Le résultat a-t-il répondu aux critères du Festival et aura-t-il une suite ? 
A-MS : J'ai beaucoup apprécié chez Thierry, durant ces 4 années, outre son talent, sa capacité à traduire très finement à travers sa musique la personnalité de chacun des auteurs, pour moi qui les connaît bien. Il y a là une grande fidélité à l'esprit du festival et à l'action que je mène auprès des détenus. J'espère que d'autres scènes et festival souhaiteront reprendre Les Parloirs. Nous allons nous y employer car c'est un très beau témoignage.

ACC : Quels sont les projets du Festival ? 
A-MS : En 2011/2012, c'est Philippe Hersant qui sera notre compositeur invité. Une commande lui a déjà été passée dans le cadre de l'atelier d'écriture 2012 ainsi qu’un projet en milieu scolaire auquel il participera également et de beaux concerts en adéquation avec Clairvaux, dans la continuité.
Propos recueillis par MG