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Chant-choral-2 modifié-1Théâ-Chœur et Chœur en Scène

O Freunde ou le reflet quotidien d’une Europe ordinaire

 

Alors que les actualités économiques, politiques et sociologiques exacerbent les tensions et les amertumes, les ensembles vocaux Théâ-Chœur et Chœur en Scène rapportent dans l’opéra choral « O Freunde » les sentiments pro ou anti-européens des Français d’aujourd’hui pour redonner à l’Europe tout son sens.


Un miroir aux illusions perdues ou à retrouver. Agora des temps modernes, c’est dans un café typiquement français que le metteur en scène Simon Hatab a situé l’action de l’opéra choral « O Freunde », représenté dans le Lieu de l’Autre, au centre Anis Gras d’Arcueil(94), du 28 au 31 janvier derniers. Aussi bien ce spectacle, conçu en collaboration avec Emmanuèle Dubost, chef des chœurs Théâ-Chœur et Chœur en Scène, tient-il autant de la conversation quotidienne que de la réflexion politico-philosophique sur la réalité de l’Union Européenne et le ressenti des citoyens qui la vivent. D’où son sous-titre de « théâtre musical ». Basé sur les témoignages de citoyens et d’hommes politiques et illustré par des musiques vocales du 20e siècle, il est le miroir de tous les questionnements d’une population qui a perdu ses repères. S’y expriment tous les doutes, depuis celui du syndicaliste qui craint que la santé économique de l’Europe passe par la baisse des salaires à celui de la femme qui s’étonne du silence de l’Europe juridique quand l’Espagne annule le droit à l’avortement sur son sol, en passant par la rancœur des immigrants intégrés après une vie d’efforts par rapport aux nouvelles populations immigrantes gâtées par les circonstances politiques et démographiques.

 

Simon-HatabLes chœurs saluent l’Europe. Dans ces monologues sortis du cœur, les expressions extrémistes de droite comme de gauche tranchent comme des sabres. Et ce n’est pas l’homme politique matois, parfois convaincant, parfois fuyant qui donne les clés d’une Europe conquérante et sûre d’elle. Encore moins les immigrants de fraîche date, plus soucieux de préserver leur fragile sécurité que de s’engager dans des polémiques. Au final, c’est le regard des autres, ceux qui ne sont pas européens ou qui n’ont pu l’être, qui valorise le rêve fédératif européen. La farouche volonté d’adhésion à l’UE des Ukrainiens apporte une bouffée d’oxygène et un sens à cette autocritique morose. De même les chœurs et les chants, qu’on oublie un peu dans cette atmosphère pesante, rappellent combien les compositeurs célèbres comme Brahms, Saint Saëns et Britten, plus modestes comme Bobby Lapointe et Michel Fugain ou même d’illustres inconnus, ont milité pour la communauté d’esprit : «Les chœurs seuls ont du sens pour saluer l’Union Européenne », estime Simon Hatab.

 

Clown-o-freunde-La Vérité du Clown. Enfin, aux choeurs qui revalorisent l’aventure multiculturelle des Européens, le metteur en scène a rajouté avec génie la silhouette lunaire et le discours décapant d’un clown enfariné. Non pas que celui-ci ait choisi ou non l’Europe, puisqu’il ne fait que réciter inlassablement le même texte, à savoir « L’Hymne à la Joie » de Friedrich von Schiller, repris par Beethoven dans sa 9e symphonie. Mais il en récite la traduction par les robots de Google Translation, d’abord de l’allemand au français, puis de l’allemand au chinois puis au français. Cette traduction entachée de faux-sens, contresens et barbarismes est tordante … et instructive. Elle est le parfait symbole de ces populations qui se disent européennes, mais qui ne se comprennent pas et de cette Union Européenne que tout le monde dit exister et qui n’en est qu’à son balbutiement. Tant de nations, tant de régions, tant de peuples sont réunis pour construire cette Tour de Babel qu’est l’Union Européenne que les frottements entre leurs différences leur ont fait oublier leur rôle : construire un continent nouveau à partir d’un ancien, non dans la violence comme ce fut le cas pour le continent américain, mais dans la concertation. « Aidez-nous à nous comprendre !», lance en substance le texte qui apparaît à la fin du discours abracadabrant du clown.

 

Fantôme-blanc-sur-lEurope-webEdification de l’Europe et des Européens. Cet appel à l’aide et à l’effort collectif est sans doute le véritable message de cet opéra choral que les acteurs lyriques de Théâ-chœur et Chœur en Scène interprètent magistralement. Ils sont époustouflants de vérité, passant avec brio de la prestation théâtrale au chant choral ou même soliste. Chaque intervention surprend, étonne, impressionne et ce n’est que dans la vision globale de cette représentation kaléidoscopique qu’on découvre le sens général d’O Freunde. D’où l’emprise que prend cet opéra choral sur le public. Certes, le théâtre y a la meilleure part, mais le chant choral est le ciment de l’œuvre, le moment de grâce qui fait accepter la crudité des témoignages. Le final, qui voit les acteurs s’allonger au sol pour mieux s’effacer, la mise en scène, les chants et le jeu des acteurs lyriques donnent à l’œuvre un tel poids que chaque spectateur emporte avec lui sa part de cette mission sacrée : construire collectivement l’Europe. Rarement une œuvre chorale aura été aussi édifiante et marquante pour le public. O Freunde sera redonné au théâtre de Mesnilmontant, Paris 20e, en septembre 2015, ainsi qu’à l’auditorium de l’Opéra de Massy (91), les dates restant à déterminer. Guettez-en la programmation.
Michel Grinand