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1 Laurence EquilbeyJean Baptiste Millot 2 WebLaurence Equilbey, Directrice artistique d’accentus et d’Insula orchestra

« Les chœurs doivent créer de belles conditions artistiques pour attirer le public »

 

En 24 ans de carrière, Laurence Equilbey a porté l’art choral au sommet avec son chœur de chambre accentus, puis avec sa structure de production et de recherche erda accentus. Depuis 2012, la directrice artistique s’oriente vers la musique pour chœur et orchestre avec l’Insula orchestra. C’est l’occasion pour Avantchoeur.com de dresser avec Laurence Equilbey un bilan de sa pratique chorale en vue de ses prochains défis.

 

Avantchoeur.com : Après vingt-quatre ans d’existence, votre chœur de chambre accentus a un niveau choral qui est non seulement exceptionnel, mais qui s’améliore encore. Quel est votre secret ?
Laurence Equilbey : C’est d’abord une question de recrutement. Depuis mes débuts, je reste sur une vision pyramidale du son : plus on monte dans l’aigu et plus la voix doit être souple et légère. A l’inverse, plus on descend dans le grave et plus la voix doit être profonde et colorée. J’ai ainsi établi une typologie par ligne vocale, une sorte de gammier à trente-deux postes que je maintiens en remplaçant toujours telle ligne vocale affectée par un départ par une ligne vocale similaire. Je recherche aussi un équilibre permanent entre les grains de voix, un peu comme un peintre qui choisit ses associations de couleurs. C’est pourquoi j’auditionne très souvent de nouveaux chanteurs, afin de maintenir une équipe cohérente de cinquante chanteurs disponibles pour tel ou tel projet. Par ailleurs, le chant étant une activité très technique, je vérifie la solidité des membres d’accentus en les auditionnant au moins tous les trois ans. Enfin, la qualité vocale du chœur tient aussi au fait que nous chantons beaucoup d’œuvres a cappella en diversifiant les approches.

 

2 accentus Jean Baptiste Millot WebACC : La qualité des pupitres d’accentus est aussi remarquable, comme on l’a vu aux Schubertiades, où les hommes ont chanté avec la pianiste Vanessa Wagner. Le statut d’intérimaires des chanteurs ne perturbe-t-il pas les pupitres ?
L.E. : Je n’ai aucun souci avec les chanteurs d’accentus qui chantent dans d’autres chœurs. Notre activité peut correspondre à un travail à mi-temps, et encore n’est-ce que pour les chanteurs généralistes. En ce qui concerne les voix d’hommes, j’ai de la chance car l’effectif est stable depuis de nombreuses années. Pour les nouveaux arrivants, il est vrai que depuis que les formations diplômantes se sont développées, comme le Département Supérieur des Jeunes Chanteurs du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris ou le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV), il y a de plus en plus de très bons jeunes chanteurs en France.

 

ACC : Les transcriptions insolites ont beaucoup fait pour la notoriété d’accentus. En ferez-vous encore chanter au chœur ?
L.E. : En fait, je n’ai jamais commandé de transcriptions. Ce sont toujours les compositeurs qui me les ont proposées car beaucoup aiment relever ce défi. Pour le chef de chœur, il s’agit souvent d’un travail très difficile car une transposition requiert la plupart du temps un chœur très divisé, jusqu’à 16 voix parfois. De plus, les solos sont exigeants, nécessitant de recourir à des chanteurs solistes de haut niveau. Il faut également pouvoir réunir de gros effectifs, des siffleurs professionnels… Bref, les conditions pour réussir sont extrêmes, c’est pourquoi je n’en ferai plus.

 

3 accentus par Anton Solomoukha 1 WebACC : accentus s’est aussi spécialisé dans la création contemporaine. Est-ce une politique suivie ?
L.E. : Nous faisons effectivement beaucoup de créations contemporaines. C’est tout le travail d’erda accentus. J’ai d’ailleurs envie que cette organisation devienne un Pôle d’art vocal, une entité qui s’occupera de proposer des concerts, mais aussi de partager ses ressources avec d’autres chœurs et d’effectuer de la recherche. Nous travaillons ainsi à créer, dans notre siège rue Chabrol, un Centre de Ressources qui stockera et gérera tout le matériel d’exécution de toutes les œuvres chorales disponibles: le mot-à- mot, la prononciation, les enregistrements, les notices musicologiques etc. Le Centre mettra en forme un catalogue de ces richesses et le partagera avec les autres chœurs pour leur permettre de construire avec justesse leur propre interprétation.

 

ACC : En matière de compositeurs contemporains, quels sont vos critères de sélection ?
L.E. : La plupart du temps, nos commandes de compositions contemporaines sont intégrées dans un programme patrimonial. J’ai envie de traiter tel thème et je demande à un compositeur ou à une compositrice si ce thème résonne en eux. A mi-chemin de la création, on fait le point. Puis vient le temps des répétitions et de la finalisation avec l’auteur de la pièce. Cela se passe en général très bien, à ceci près que, je ne sais pourquoi, l’édition de la version finale, celle qui a été donnée en concert, n’arrive jamais. C’est dommage et frustrant. Avec certains compositeurs, comme Pascal Dusapin par exemple, je commande plusieurs œuvres à long terme et notre collaboration se développe sur plusieurs années. En ce moment, je cherche aussi à équilibrer les compositions de compositrices dans les programmes d’accentus. J’ai ainsi passé des commandes à Violetta Cruz et Clara Iannotta. J’attends leurs productions.

 

8 Laurence EquilbeyJean Baptiste Millot 1 WebLaurence Equilbey, une carrière crescendo

 

Formation à Paris, à Vienne et en Scandinavie auprès d’Eric Ericson et Jorma Panula et à Londres auprès de Denise Ham et Colin Metters
1991 : fondation à Paris du Chœur de chambre accentus
2002 : création du département supérieur pour jeunes chanteurs au CRR de Paris, qu’elle dirigera jusqu’en 2010 avec Geoffroy Jourdain
2008 : création d’erda accentus, pôle de production et de recherche au service d’accentus puis, à partir de 2012, d’Insula orchestra
2012 : création de l’Insula orchestra, jouant sur instruments d’époque pour interpréter la musique du siècle des Lumières
2002, 2005 et 2008:  Victoires de la Musique avec accentus
Distinctions : en 2008, Laurence Equilbey a été faite Chevalier de la Légion d’honneur, puis Officier de l’Ordre national du mérite en 2011 et Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2012
Laurence Equilbey collabore avec de nombreux orchestres. Elle est en compagnonnage avec la Cité de la Musique et la salle Pleyel et est artiste associée de l'Orchestre de chambre de Paris ainsi que du Grand Théâtre d’Aix-en-Provence et enregistre sur le label Naïve. Elle a assuré la création d'une centaine d’œuvres musicales.

ACC : Que pensez-vous des chœurs français actuels ?
L.E. : Ils ont beaucoup de qualités et soutiennent la comparaison avec de beaux chœurs européens. Plus généralement, je crois que les chœurs doivent être attentifs à attirer un public en ayant une ligne artistique précise. Je vois souvent passer des programmes avec un florilège de compositeurs, des cycles non respectés, etc… Il faut au contraire essayer de recréer la « grande forme », pour maintenir l’adrénaline du public en éveil. Le chœur accentus, par exemple, a associé des œuvres de Strauss à celles de Brahms pour ses concerts sur les grandes pages romantiques allemandes. Il faut créer des lignes de tension d’au moins une vingtaine de minutes pour faire passer une électricité entre le chœur et le public. J’ai beaucoup travaillé sur les concepts de programmes. Ma première préoccupation est toujours de savoir ce que raconte le programme : quel sens lui donne-t-on, que raconte-t-il ? Même quand le chœur présente un florilège ou un hommage à un compositeur, celui-ci est construit autour d’une idée, en trouvant des liens entre les différentes pièces. Durant le concert, il faut tout faire pour éliminer les scories qui rompent le lien artistique avec le public. C’est notamment pourquoi j’ai conçu avec des ingénieurs le diapason électronique, utilisable en concert.

 

6 Laurence Equilbey par Agnès Mellon Grand Théâtre de Provence WebACC : Est-ce grâce à ce travail que vous avez un public régulier ?
L.E. : Oui, en partie. Il faut créer de belles conditions musicales pour intéresser le public. Outre le fait d’avoir de bons chanteurs, il faut ajouter du sous-titrage, créer du suspense, adopter une poétique ou une narration en forme de saga. Aujourd’hui, ce sont de telles conditions d’exécution qui plaisent au public et le font venir. A travers erda accentus, nous avons aussi beaucoup développé notre approche et notre relation avec notre public. Nous avons créé un maillage avec les spectateurs qui partagent nos préoccupations à partir de communication par Internet ou par les réseaux sociaux. Nous les tenons informés de ce que nous faisons avec les Logbook, ces « Journaux de bord » que nous avons fait pour Gluck, Mantovani, etc. De ce fait, notre public nous suit bien.

 

ACC : Votre travail intéresse aussi les mécènes et les pouvoirs publics, lesquels vous subventionnent volontiers. Cet aspect fait-il aussi l’objet d’un travail d’approche ?
L.E. : Bien sûr. Nous avons travaillé à l’édification d’une structure qui défend la production, la transmission et la recherche. Nous avons créé des relations avec les partenaires et les pouvoirs publics selon ces trois pôles d’action. Le premier doit sécuriser les organes de production. Le second organise la transmission des œuvres et du savoir. Enfin, le troisième effectue de la recherche et développe la pratique de la musique contemporaine. Avec cette stratégie, nous avons réussi à fidéliser des partenaires et mécènes.

 

8 Insula orchestra Laurence EquilbeyJulien Mignot WebACC : La création de l’ensemble instrumental Insula orchestra signifie-t-elle que vous allez cesser de diriger accentus ?
L.E. : Non, mais Je souhaite éviter toute routine artistique et rééquilibrer mon activité en dirigeant davantage de répertoire classique et préromantique. Avec ses instruments d’époque, Insula orchestra nous amène au répertoire du 18e siècle et du début du 19e siècle, dans lequel il y a d’ailleurs beaucoup d’oratorios. C’est très excitant.

 

ACC : Quelles sont les œuvres que vous prévoyez d’enregistrer avec Insula orchestra et accentus ?
L.E. : Je souhaite réaliser un diptyque Mozart : la Messe du Couronnement et Les Vêpres d’un Confesseur. Avec Josquin Macarez, délégué artistique d’erda accentus, nous travaillons déjà au casting des solistes chanteurs. Ensuite, je préparerai un cycle de lieders avec orchestre de Schubert.
Propos recueillis par Michel Grinand