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Philippe Caillard, Chef des chefs de choeurs

« Je cherche à transmettre une attitude de recherche d'expressivité »

Philippe-CaillardIl a enseigné l'art choral à plus de 12 000 futurs chefs de chœur, gravé près de 30 disques et les concerts de son Ensemble vocal restent courus. A 88 ans, Philippe Caillard a toujours la même passion pour les chœurs et la délicate tâche de rassembler des voix multiples en une expression idéale.

AvantChoeur : Le chant choral a-t-il sa place en France selon vous ?
Philippe Caillard : Bien sûr, mais il est trop peu important. En Suède, un adulte sur dix-huit chante dans un chœur, un sur cinquante en Allemagne. En France, il semble que ce ne soit qu'une personne sur deux cents. Les Français manquent cruellement de culture musicale : on ne chante pas dans les familles comme dans nombre de pays voisins, et l'Éducation Nationale n'accorde pas un temps suffisant à l'enseignement de la musique. Le chant s’est pourtant développé en France durant la première moitié du vingtième siècle, en particulier dans les conservatoires. Mais en 1981, l’État a décidé de créer des chœurs professionnels, ce qui, dans de nombreux cas, a privé les chorales d'amateurs de leurs meilleurs éléments. Certains d'entre eux chantaient les parties de solistes des œuvres au répertoire de leur groupe vocal, d'autres secondaient le chef de chœur ou prenaient sa succession. Ces bons éléments se sont maintenant tournés vers le milieu professionnel. Dans le passé, j'étais sollicité par des musiciens qui souhaitaient créer des chorales et demandaient des conseils. Maintenant, ce sont des chorales qui, perdant leur chef de chœur, m'appellent pour tenter de leur trouver un remplaçant.

AC : Le chant choral a-t-il un public en France ?
P.C. : Le public actuel des chorales est constitué par les familles, les amis des choristes et d'anciens membres de différents chœurs. Cet état de fait est en partie dû à la médiocrité des médias généralistes qui, dans le domaine de la voix, ne font entendre que des solistes, ignorent le riche répertoire polyphonique et se contentent souvent de présenter des œuvres connues ou faciles d’accès. De plus, avec la montée du besoin de rentabilité, les pratiques culturelles des amateurs, ont été sacrifiées au profit de la formation d'un public de consommateurs de musique. En outre, au lieu de chercher à apprécier la beauté plus complexe des œuvres chorales les auditeurs n'écoutent que la musique et les interprètes dont tout le monde parle. Pour changer cela, il faudrait que les Pouvoirs Publics soutiennent et développent l'activité musicale des amateurs comme ils l'ont fait pendant les quarante années d'après guerre.

 Philippe en répétition avec son ensemble vocal


MC : Qu’attendent les choristes du chant choral et quelles sont les motivations du chœur ?
P. C. : La majeure partie des individus a besoin de vie sociale : les mélomanes qui ne se contentent pas d'être de simples auditeurs se tournent vers la pratique polyphonique, les instrumentistes amateurs vers les orchestres. Les rencontres hebdomadaires permettent de faire de nouvelles connaissances et de nouer des relations amicales. Quant à la motivation des chœurs, elle dépend de l’œuvre abordée. Si celle-ci leur plaît, ils se sentent motivés. Sinon, ils se déconcentrent et les chefs qui veulent imposer une œuvre que le groupe n’aime pas ont parfois de grandes difficultés.

AC : Y a-t-il un problème de niveau des chœurs français ?
P. C. : Parlons d'abord de la voix : la radio et la télévision font généralement entendre un répertoire de variété d'une rare nullité. Les textes sont médiocres et les mélodies inexistantes. L'accompagnement instrumental est une abominable soupe sonore qui a toutefois l'avantage de couvrir souvent le texte chanté. Quant aux interprètes ils sont à ce point dénués de possibilités vocales que d'autres, plus doués mais peu nombreux, se font appeler "chanteurs à voix" !... Il y a heureusement un circuit parallèle de bons chanteurs-compositeurs qui se tient à l'écart des modèles imposés par le "show business". Le chant choral souffre du matraquage ainsi imposé par le circuit commercial. Les personnes qui n'ont pas eu la chance de suivre des cours de musique et ont le désir de pratiquer la polyphonie commencent par intégrer une chorale de faible niveau qui chante des harmonisations, parfois médiocres, de chansons contemporaines… Si le chef de chœur est un bon musicien, il fait progresser le groupe qu'il dirige et peut ensuite aborder un répertoire classique de qualité. On doit aussi considérer que la pratique chorale fait appel à divers éléments dont trois d'entre eux sont incontournables : le niveau musical du chef de chœur, celui du chœur et celui, technique, de l'œuvre à l'étude. Qu'il y ait des disparités très marquées et le groupe ne peut fonctionner harmonieusement. Trop souvent des groupes vocaux se mesurent à des compositions qui les dépassent. S'il est passionnant de travailler des œuvres difficiles, il semble prudent de ne pas les produire en public.

 

MC : Qu’est-ce qu’un bon chœur selon vous et quels sont les principaux défauts des choristes ?
P. C. : Un bon chœur est un ensemble qui maîtrise ce qu’il fait et donne du plaisir au public qui l'écoute. Quant aux principaux défauts des choristes, ce sont d'une part les échanges verbaux occasionnels entre choristes pendant les séances de travail et, d'autre part, l’irrégularité de présence ou les retards aux répétitions.

 P-Caillard-reprenant-les-choristes


AC : Le français n’est pas une langue facile pour les chœurs car, souvent, le texte devient incompréhensible. Comment palliez-vous ce problème ?
P. C. : C’est vrai qu’en français, comme les mots s’enchaînent, le texte perd de son intelligibilité, ce qui est frustrant pour les auditeurs. C’est pourquoi il semble nécessaire d’éviter les liaisons et les hiatus par l'introduction de légères césures d'articulation et de veiller à synchroniser rythmiquement l'émission des différents pupitres. C’est un surcroît de travail qui devient gratifiant lorsqu'à la fin d’un concert les auditeurs signalent qu'ils ont clairement saisi le texte.

MC : Justement, comment abordez-vous une œuvre nouvelle avec votre Ensemble vocal ?
P. C. : Comme les membres de mon ensemble déchiffrent bien, nous prenons les partitions et nous chantons directement à quatre voix. La première démarche est de savoir ce que veut dire le texte et d’étudier comment on peut en exprimer le sens par le choix du timbre vocal, du phrasé et des modes de diction. C'est ensuite que seront travaillées les difficultés techniques dans les domaines de la justesse, de la rythmique, de l'harmonie, de la vocalité.

AC : Dans un chœur, percevez-vous toutes les voix et y a-t-il des voix que vous préférez ?
P. C. : Oui, je les perçois. J’aime les sopranos lyriques légers et les ténors légers car ce sont souvent des voix qui ne crient pas dans l'aigu. Les voix les plus difficiles à trouver sont les altos graves et les basses profondes.


AC : Mais un chef peut-il tout demander à son chœur pour parvenir à l’art ?P.C. : L’art échappe le plus souvent à la conscience. C'est un objectif lointain, protéiforme, qui semble s'éloigner à chaque fois qu'on tente de s'en approcher. Je ne pense pas que nous puissions prétendre être des artistes. Nous essayons seulement d'être de bons artisans. Quant à l'exigence qu'on peut avoir envers son chœur, elle a une limite éthique qui est que le chœur n’est pas un instrument : c’est un groupe de personnes qui se réunissent pour trouver le plaisir d'un travail musical collectif. Ils abandonnent pendant plusieurs heures leur liberté au chef pour que celui-ci le leur procure. Le chef de chœur doit être conscient que le pouvoir qui lui est ainsi délégué a ses contraintes et ses limites, ce qui réduit parfois l'efficacité des répétitions. Le chef doit aussi trouver la méthode de travail et le répertoire qui incite les choristes à persévérer. Il doit pour cela faire preuve de beaucoup de rigueur et d'attention au comportement du groupe, car le chef laxiste n’intéresse pas. Mais le chef trop exigeant qui manifeste continuellement son insatisfaction n'est pas, lui non plus, apprécié. La pédagogie consiste à rendre facile l'apprentissage de ce qui apparemment ne l'est pas.

Philippe-Caillard-dirigeant

 

AC : Selon vous, quel serait le chœur idéal ?
P. C. : A priori, je dirais que c’est un chœur formé de chanteurs aux voix rondes, chaleureuses et sans vibrato, et qui compte le même nombre de chanteurs dans tous les pupitres. J’ai cependant entendu d'excellents ensembles venus des Pays de l’Est qui étaient constitués d'un nombre d'hommes supérieur à celui des femmes. Par certains côtés, le chœur polyphonique s'apparente à l’orgue. Dans cet instrument, contrairement au piano, les notes sont soutenues comme dans le chant et l'intensité des graves est souvent plus importante que celle des aigus. Cela produit des accords qui sonnent bien. De même pour un chœur, dans certains cas d'homophonie, l'équilibre harmonique est satisfaisant lorsque l'on choisit d'avoir, passagèrement, un nombre important de basses, un peu moins de ténors, encore moins d'altos, puis moins de sopranos. On se rapproche alors des propriétés acoustiques de certains sons fondamentaux, lorsque l'intensité de leurs harmoniques est inversement proportionnelle à leur hauteur. Je n’ai jamais eu un chœur composé comme cela et ce serait intéressant d’essayer. Mais cela ne conviendrait sans doute qu’à certaines musiques.


P-Caillard-la-note-idéaleAC : Êtes-vous sensible à la critique, notamment lorsqu’elle est négative ?

P. C. : J’ai toujours tenté de faire un travail très sérieux et j’ai eu de bonnes critiques, mais j’en ai souvent souffert quand leurs points de vue n’étaient pas les miens. Mon objectif est de transmettre un sentiment et, globalement, ce que j’attends est un ressenti. Je ne peux pas reprocher à quelqu’un de ne pas ressentir la même chose que moi, car la perception de la musique n’est pas unique. Mais je n’aime pas ceux des critiques musicaux qui, bons littéraires parfois, s’auto-satisfont en cherchant à faire des phrases bien balancées à propos des œuvres… Beaucoup parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Une "bonne" critique peut me paraître sotte ! C'est pourquoi j'attache peu d'importance aux opinions favorables. Par contre, je suis ouvert aux critiques négatives : lorsqu'elles me paraissent justifiées, cela me fait progresser. En fait, les critiques que j’apprécie le plus sont celles de mes confrères qui savent de quoi ils parlent...



MC : Quand êtes-vous satisfait de la prestation du chœur que vous dirigez ? Quand le public applaudit ?
P. C. : Non, car le public applaudit toujours quand les œuvres sont belles. L'interprète a une image sonore de ce qu’il voudrait exprimer et cherche à la transmettre aux chanteurs. Mais il y a le plus souvent une perte d'informations dans le processus de communication, soit parce que le chef n'a pas su faire comprendre ce qu'il cherche à obtenir, soit parce que les chanteurs n'ont pas la capacité d'exécuter ce qui leur est demandé. L'expressivité en pâtit. Un chef de chœur est donc satisfait quand il entend ce qu'il souhaite entendre… Personnellement, je suis heureux quand, au cours d’un concert, j'ai, pendant quelques minutes, l'impression d'y parvenir.

AC : , votre expérience chorale est grande et vous avez formé de nombreux chefs de chœur. Vous sollicite-t-on toujours ?
P. C. : Oui, je suis toujours sollicité. Dans mon enseignement, je ne cherche pas à transmettre une supposée "vérité", mais une attitude de recherche d'expressivité et de réflexion sur nos objectifs. Il me paraît important d'enrichir la pédagogie en observant la pratique chorale à partir de points de vue autres que musicaux comme la poésie, la phonétique, la psychologie expérimentale, la proxémique ou la théorie de l'information. Cela passionne les étudiants.

Propos recueillis par Michel Paul

Un concert me satisfait quand je décroche de ce monde

 

Philippe Caillard a dirigé des concerts en Europe, au Québec et aux États-Unis, en particulier dans le cadre de festivals internationaux. Il a enregistré une trentaine de disques en exclusivité ERATO ; quinze d'entre eux ont obtenu un Grand Prix du Disque.
Il a enseigné la direction de chœur dans plusieurs universités françaises et étrangères, participe aux jurys des conservatoires et à la formation de nombreux chefs de chœur français.

 

L'Ensemble Vocal Philippe Caillard:

Avant Choeur : Quels choristes composent l’Ensemble vocal Philippe Caillard ?
Philippe Caillard : Mon chœur comprend une trentaine de choristes de bon niveau, dont certains sont aussi chefs de chœur et d'autres professeurs de chant ou solistes amateurs de qualité. Ils se réunissent un dimanche par mois. J’accorde autant d’importance aux qualités humaines et relationnelles des chanteurs qu’à leurs connaissances musicale. On notera que les gens cultivés sont le plus souvent modestes . Je ne parle pas de la fausse modestie, mais de cette lucidité qui fait prendre conscience de la faible étendue de notre savoir et de la nécessité de toujours apprendre grâce à de fréquentes remises en question

 P-Caillard-et-son-Ensemble-choral

Question de mode:

MC : Beaucoup de chœurs intègrent un jeu scénique dans leur prestation. Est-ce une bonne chose, selon vous ?
P. C. : Effectivement, beaucoup de chœurs de faible niveau compensent cette faiblesse par de la mise en scène élémentaire. C’est d’ailleurs souvent infantile et semble ne constituer qu’un appel aux applaudissements. De fait, le public applaudit plus le geste que le chant. Si l’on veut faire de la mise en scène, il faut faire appel à de vrais metteurs en scène pour éviter le ridicule.

MP