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JMP-en-blancJean-Marie Puissant, chef de chœur et d’orchestre

« Je partage le rythme avec mon chœur et le concert avec le public »

 

Ancien chanteur choral et soliste, directeur artistique de plusieurs chœurs, chef d’orchestre, pédagogue et chef invité à travers le monde, Jean-Marie Puissant a forgé sa carrière au fil des savoirs et des défis nouveaux qui se présentaient à lui. Sa vision du secteur et du métier est celle d’un homme d’action en prise directe avec le monde choral d’aujourd’hui.

 

Avantchoeur.com : Selon les études de l’Association Chorale Européenne, le chant choral français se situerait au 27ème rang mondial. Comment expliquez-vous cela ?
Jean-Marie Puissant : C’est surtout une question d’éducation. Les pays étrangers considèrent que le chant choral est une hygiène de vie qui enrichit l’individu, tant socialement que physiquement ou psychologiquement. Pour eux, le chant choral est donc une activité de jeunes et c’est pourquoi leurs chœurs de concours comprennent beaucoup de chanteurs jeunes et d’un bon niveau. Beaucoup de jeunes choristes chinois ont ainsi un niveau équivalent aux choristes professionnels français. Même si ces chanteurs arrêtent le chant une fois qu’ils rentrent dans la vie professionnelle, le niveau général du pays reste élevé. Dans les pays d’Europe du nord, une personne sur six chante dans un chœur. En France, le chant choral est souvent considéré comme un loisir à mettre dans la même catégorie que le macramé ou la pétanque et qui est réservé la plupart du temps aux retraités. Le chant choral français est donc mal considéré. J’ajoute qu’il est aussi mal défendu au niveau culturel à cause d’un problème de démagogie.

 

JMP-dirigeant-Carmina-Burana-avec-30-enfants modifié-1ACC : Que voulez-vous dire ?
J-MP : J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, de nombreuses instances politiques et culturelles recherchent surtout de l’audience en soutenant principalement les projets qui vont plaire au plus grand nombre et qui seront rentables. Elles font ainsi passer l’argent et l’audimat avant la culture. Je trouve cela démagogique. C’est en partie pour cela que j’ai cessé de travailler avec les chorales de collèges de l’Essonne. C’était un énorme travail, mais c’était passionnant d’amener des jeunes ados, de toute culture, et de tout milieu social, à prendre un réel plaisir à interpréter aussi bien des œuvres dites classiques que de la musique de jazz ou contemporaines. J’exprimais donc naturellement des exigences de qualité, d’implication et de tenue. On m’a reproché de faire trop d’élitisme et on m’a demandé de me rapprocher de la « culture des enfants ». J’ai trouvé cela totalement absurde : la mission d’un éducateur n’est-elle pas d’éveiller la curiosité des enfants, en les sortant de leurs goûts simples, influencés par les médias, et de révéler ainsi chez eux d’autres aspirations ? L’enseignant doit mettre à portée de tout le monde des valeurs culturelles importantes et élevées, et ne pas faire du « zapping » en proposant des activités racoleuses. C’est pourquoi je propose souvent des répétitions publiques avant les concerts que je dirige, afin d’aider le public à mieux comprendre les œuvres qu’il va entendre et ainsi, de les apprécier pleinement.

 

JMP-portrait-faceACC : A découvrir votre carrière, on a le sentiment que ces aspects d’éducation et de formation sont importants pour vous. Ils ont d’ailleurs été les moteurs de votre évolution.
J-MP : C’est vrai. Chanter en chœur m’a enseigné beaucoup de choses comme bâtir un programme cohérent, développer un fil conducteur et éviter l’uniformité. En tant que chanteur, j’ai aussi beaucoup appris des chefs prestigieux qui m’ont dirigé. Pour des choristes, il est toujours intéressant d’être dirigé par un nouveau chef de chœur. D’abord parce qu’il est très grave de s’enfermer dans ses certitudes et que pour évoluer, il est nécessaire de vivre des expériences diverses. Ensuite, parce qu’un chœur qui est dirigé par un chef qu’il ne connait pas, devient plus souple et plus disponible. Au niveau de la direction d’orchestre, j’ai retenu des enseignements de tous les chefs avec lesquels j’ai travaillé. Même si je ne les ai pas tous admirés, j’ai appris d’eux beaucoup de choses, y compris celles qu’il ne faut pas faire.

 

ACC : Qu’avez-vous particulièrement retenu ?
J-MP : Il faut savoir se mettre en danger, y compris dans la programmation. Par exemple, lorsque j’ai été invité en Chine pour des Master Classes de direction, j’ai pris des cours de chinois pendant neuf mois, jusqu’à être capable de tenir une discussion. Au concert que j’ai donné à la Cité Interdite, j’ai surpris tout le monde en traduisant en chinois des textes de Baudelaire. De retour de Chine, j’avais ramené des partitions chinoises et j’ai organisé, avec le Chœur Nicolas de Grigny, le Chœur Variatio et des instrumentistes jouant des instruments typiquement chinois, des concerts de musique chinoise. Plus tard, à mon retour d’Espagne, j’ai aussi donné des concerts de musique espagnole. J’ai aussi fait une commande d’une œuvre de jazz à Patrice Caratini et interprété des œuvres de Gershwin. J’aime m’impliquer dans des styles qui ne sont pas ma spécialité. Si on s’entoure de spécialistes, on peut interpréter une musique nouvelle sans la trahir.

 

Fin-de-morceau-archets-leves-WebACC : Vous aimez prendre des risques.
J-MP : Tout concert doit comprendre une part de risque ou sinon, les auditeurs peuvent aussi bien rester chez eux à écouter un disque. On ne remplacera jamais la musique vivante. En concert, le public apporte une certaine excitation et on n’est pas à l’abri d’un accident. En plus, j’adore jouer avec le chœur et faire des choses imprévues, comme des silences, des ralentis ou des accélérations. Les choristes sont surpris, et alors, il se passe toujours quelque chose. Je n’aime pas rabâcher les mêmes concerts pendant des mois : cela tue toute spontanéité. Avec mes chœurs, je peux donner trois fois le même concert et changer trois fois d’interprétation, en fonction de mon humeur ou de l’acoustique. Pour moi, le plus important est de partager le rythme avec son chœur et de partager le concert avec le public par le geste ou par l’improvisation. Je suis convaincu que mon rôle en tant que chef est de guider le public dans l’audition de l’œuvre. Quand je me tourne vers le violoncelle en le désignant, je dis au public : « Ecoutez-le plus particulièrement ». Je guide ainsi son audition. Le chef prend tellement de place devant le chœur, il faut bien qu’il soit aussi utile et intéressant pour le public.

 

ACC : Quels gestes employez-vous pour diriger ?
J-MP : Mes gestes ne sont pas spontanés. Au début, je dirigeais au feeling. Puis, après mes premiers cours, j’ai compris que je devais adopter un vocabulaire simple pour exprimer des choses simples. Et puis, petit à petit, j’ai appris mon propre vocabulaire gestuel. Ainsi, j’essaie d’avoir des gestes en rapport avec le caractère de la musique, de ne pas battre tous les temps, mais plutôt la durée. J’utilise le regard, les yeux, les mains, la posture. Il m’arrive parfois de danser légèrement pour accompagner le rythme. En fait, il faut savoir ce qu’on fait et pourquoi on le fait.

 

JMP-dirige-Variatio-et-Ad-Libitum-gros-planACC : Et différenciez-vous la direction de chœurs de celle d’un orchestre ?
J-MP : Les musiciens d’orchestre sont généralement bien formés et ils attendent d’abord des repères métriques. Ceci dit, il existe une grande disparité entre les musiciens et on ne fait pas le même geste pour les cordes que pour les hautbois ou les cors. Avec les chœurs, en particulier s’ils sont amateurs, les chanteurs ont besoin que l’on conduise la ligne vocale et la phrase. Par ailleurs, on ne mène pas des chanteurs, et surtout des chanteurs amateurs, comme des musiciens professionnels : il est important de pratiquer une certaine psychologie pour trouver ce qui fonctionne avec eux et ce qui ne fonctionne pas. Je le sais pour avoir moi-même été chanteur. Les chanteurs sont désireux de faire des choses de qualité et ils vous délèguent cette mission. C’est une grande responsabilité, surtout avec les choristes amateurs qui ne viennent que si l’œuvre et l’ambiance leur plaisent. J’essaie donc toujours de faire en sorte qu’ils réalisent la chance que nous avons de faire de la musique de qualité avec le plus d’exigence possible. De cette façon, je n’ai jamais eu de concert catastrophique, même quand j’en ai délégué la direction. J’ai appris à mes choristes à ne pas chanter en automatique, mais à être toujours souples et disponibles.

 

Ensemble-Variatio-riantACC : Êtes-vous content de vos choristes amateurs?
J-MP : Bien sûr, je ressens une grande satisfaction à travailler avec mes choristes, tant avec ceux du chœur de chambre qu’avec ceux du grand chœur. Je choisis mes choristes sur audition. Il faut qu’ils lisent assez bien la musique, qu’ils aient une voix saine et qu’ils soient responsables et autonomes car c’est un véritable investissement pour eux. Certains font plus d’une heure de trajet pour venir chanter et d’autres, s’ils ont des difficultés de déchiffrage, travaillent beaucoup chez eux .Tous adhèrent totalement aux projets que je leur propose et ils gèrent leurs soucis personnels pour être assidus aux répétitions. De mon côté, je m’efforce de leur donner envie de chanter encore mieux demain qu’aujourd’hui en leur proposant de se perfectionner en prenant des cours de chant régulièrement. C’est une dynamique que j’espère insuffler à tous mes choristes de façon à pouvoir aborder toutes sortes de répertoire. Une fois par an, nous organisons des soirées-cabaret festives avec chacun des chœurs pour que les choristes qui en ont envie, puissent chanter, en soliste, des œuvres qu’ils aiment. Ainsi, ils élèvent leur niveau et ne se limitent plus à un rôle de suiveur. Ce que je trouve génial, dans un chœur, c’est le fait qu’il rassemble des gens de niveaux et de milieux différents qui, sans cela, ne se rencontreraient peut-être jamais. J’ajoute qu’un chœur présente aussi un attrait visuel : les chanteurs expriment des émotions, alors que les musiciens d’orchestre ont souvent un air grave. Enfin, la variabilité d’un chœur permet une alchimie très intéressante. On peut travailler le son d’un pupitre et on peut créer des sous-ensembles pour aborder des répertoires nouveaux. Par leur travail régulier, certains chanteurs peuvent ainsi devenir professionnels. C’est pour cela que j’ai créé en 2013, l’Ensemble de Solistes Allegri, avec lequel je propose des programmes de styles différents, interprétés à un par voix.

 

Allegri.gifACC : Quels sont vos projets et quel est votre compositeur préféré ?
J-MP : Le compositeur que je préfère est toujours celui dont je suis en train de travailler les œuvres. Mon bureau est toujours plein de partitions de toutes les époques, car j’adore construire des projets de programmes. Ainsi, pour un festival de chant choral, j’ai réuni il y a 2 ans, 19 pièces mariales de 19 compositeurs différents. La langue n’est jamais un handicap quand on se fait conseiller par des spécialistes. Je prépare aussi le Requiem Allemand, de Brahms, dans la version pour deux pianos. Les pianistes seront Jean-Philippe Collard et Michel Béroff. Le Chœur Nicolas de Grigny interprètera bientôt une œuvre magnifique de Rachmaninov, les Cloches, avec un orchestre chinois, ou encore le Messie de Haendel avec Jean-Claude Malgoire. Le Chœur Variatio fêtera son 10ème anniversaire avec le Requiem de Mozart avec l’Orchestre Lamoureux en juin prochain. D’autres projets verront le jour, comme la création en France de 2 œuvres contemporaines coréennes.

 

ACC : Vous avez interprété la Misa Tango, de Martin Palmeri. Essayez-vous de promouvoir la musique contemporaine ?
J-MP : C’est assez difficile. D’une part, la musique contemporaine demande plus de compétence technique de la part des choristes que la musique dite classique. D’autre part, même si j’aimerais beaucoup interpréter davantage de musique de notre temps, comme je l’ai fait quand je chantais au sein du Groupe Vocal de France, je ne trouverais actuellement ni l’argent, ni le public, deux choses qui sont indispensables. Aujourd’hui, seuls les chœurs professionnels subventionnés peuvent se permettre de faire de la communication et des concerts à perte.

 

ACC : Les réductions de subventions vous affectent-elles dans vos projets ?
J-MP : Bien sûr. La réduction générale des subventions impose de concilier ses envies et les aspects matériels, en particulier les financements. Je ne sais pourquoi, tout le monde voudrait que le chant choral soit gratuit. Mais le chant choral, pour des associations comme les nôtres, où les chanteurs sont encadrés par des professionnels (pianiste, professeur de chant, solistes, instrumentistes, metteur en scène, chef) demande des budgets non négligeables. Nous payons les déplacements et les salaires et charges sociales de tous les artistes engagés. Je suis toujours agacé quand des organismes ou des municipalités annoncent la gratuité d’un concert, car cela donne une fausse idée de la musique « classique » : ils devraient par exemple annoncer le prix et dire combien la Mairie ou l’Etat prend en charge. Le public comprendrait alors mieux qu’un concert choral de qualité ne se fait pas sans argent.

 

Jean-Marie-Puissant-Web-SubventionsACC : Que pensez-vous de la Convention Chorales mise en place par la SEAM pour permettre aux chœurs d’acquérir et de chanter plus d’œuvres contemporaines ?
J-MP : Je trouve le système compliqué. Par ailleurs, je considère que ce n’est pas aux chœurs qu’il revient d’acheter les partitions. Une partition est la propriété de l’individu et cela me paraît bien que chacun puisse la garder dans sa bibliothèque. La cotisation n’est pas non plus faite pour payer les partitions : elle signifie seulement qu’on adhère à un projet et il faut donc assumer ce choix. Je pense donc que c’est aux choristes qu’il revient d’acheter leurs partitions, les chœurs leur faisant seulement bénéficier de tarifs réduits. Moi-même, j’achète mes partitions sur mes fonds propres même si, pour cent partitions que j’achète, je n’en joue parfois qu’une seule.
Propos recueillis par Michel Grinand