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1 Partition couvWebMesse à quatre Voix a cappella pour choeur, de Jean Cras 

Une œuvre de missionnaire de la ferveur et du don de soi-même

 

Edition d’après la partition originale de la Médiathèque musicale Mahler de Paris (MMM), 1908
Pour chœur à quatre voix incluant une soprano soliste 
Présentation d’Isabelle Bretaudeau
Edition multimédia Symétrie, Lyon (69)

 

Avec la réédition de la partition de la Messe à quatre Voix a cappella pour choeur de Jean Cras (1879-1932), les éditions Symétrie ravivent l’œuvre d’un compositeur fervent catholique auquel les pérégrinations maritimes ont inspiré une Messe de missionnaire de l’amour divin et de sa création. Une Messe dont on doit le premier enregistrement à Pierre Calmelet et à son Madrigal de Paris.

 

 

2 Jean Cras et son piano dans sa cabine WebDes pérégrinations musicales jaillies de la mer. C’est sans doute dans ses nombreux voyages, en tant qu’officier de la Marine nationale française, que Jean Cras a puisé son goût pour les compositions musicales évolutives et sa vocation de témoin de la foi catholique. Aussi bien composait-il directement dans sa cabine, dans laquelle un piano l’accompagnait toujours. Toutes ses créations semblent ainsi tenir du voyage, depuis le recueillement grave face au défi et au doute du départ jusqu’à l’exaltation de la découverte du miracle chrétien que permet l’escale, puis enfin avec le retour au bercail avec une confiance et une ferveur renouvelées par l’apaisement. Henri Duparc, professeur et ami du compositeur, devait d’ailleurs avoir perçu, dans les créations de son élève, cette trajectoire sans cesse renouvelée de voyageur de la vie et de l’âme chrétienne lorsqu’il le persuada de ne jamais quitter ses fonctions dans la marine. Et des voyages de Jean Cras naquirent donc des pièces qui rapportent le cheminement d’un homme qui, régulièrement confronté à l’éloignement de ses racines, trouve dans ses voyages une force de conviction nouvelle et se transforme volontairement ainsi en missionnaire de la foi catholique auprès de ses auditeurs.

 

3 Croiseur cuirassé Léon Gambetta 1915 WebLe voyage comme une aventure. Ecrite au cours même d’un voyage aller-retour vers le Canada sur le cuirassé Léon Gambetta, entre septembre 1907 et fin 1908, la Messe à quatre Voix de Jean Cras est comme le symbole de cette écriture d’éternel pèlerin. Le Kyrie, lent et recueilli, est conçu à Brest avant même le départ, comme s’il préparait l’auteur et l’équipage à franchir l’incertitude océane. Il est marqué par un tempo lent et recueilli, ainsi que par la prédominance des voix feminines, comme s’il s’agissait des prières des épouses des marins restées à terre. Le Kyrie est alors suivi du Gloria, écrit lors d’une escale à Quiberon avant le grand départ pour l’Amérique, et dans lequel la soprano soliste intervient pour la première fois d’une voix riche et glorieuse par-dessus un chœur tout en retenue, comme pour magnifier la passion de l’engagement des militaires partant en mission. Pourtant dernière pièce de la Messe, c’est l’Agnus Dei qui suit, écrit alors que le compositeur est déjà arrivé à Sydney, en Nouvelle-Ecosse, le 6 août 1908. Avec son attribution alternée de la mélodie à chacun des pupitres avant un final dans lequel le chœur se retrouve tout entier pour des jeux chromatiques, la pièce semble valoriser chacun des participants au voyage et attester de l’heureux dénouement de la traversée est-ouest.

 

4 Jean Cras en buste uniforme WebUne foi exaltée par l’éloignement. Le Benedictus, lui, est ensuite achevé le 15 août 1908, alors que le navire rentre déjà vers la France. Lyrique et porté par la voix de la soprano soliste, il est une glorification de Dieu que soutient le chœur sur un bourdon majestueux avant de reprendre à la soliste sa mélodie pour achever la pièce dans une apothéose heureuse. Enfin, le Sanctus, partie centrale de la Messe, est écrit à partir des souvenirs du voyage puisqu’il ne porte aucune mention de date, mais que la Messe est achevée avant la fin de l’année. Dans le Sanctus, encore, la soliste a un rôle de premier plan, mais on note aussi le morceau de bravoure des altos qui interviennent seules avant d’être rejointes pour une partie chorale finale par les sopranes, puis les hommes. Riche et pleine d’allant, la partition des altos sonne comme un hommage à ces membres humbles et discrets, mais ô combien indispensables, du chœur. On ne peut s’empêcher d’y voir un hommage aux sans-grades de l’équipage. Enfin, on notera que le compositeur n’a pas réservé de partie spécifique au Credo. Il est vrai que toute l’œuvre est une expression de sa foi et qu’elle est tellement patente et infaillible que Jean Cras n’éprouve sans doute nul besoin de le rappeler.

 

Disque Messe Jean CrasWebL’intériorisation du voyage. Le voyage s’est donc bien passé. Pourtant, le compositeur a mis de nombreux défis dans sa Messe, à commencer par le fait de l’avoir composée pour quatre voix non accompagnées. Avant sa composition, aucune autre messe avant celle-ci, semble-t-il, n’avait ainsi été prévue a cappella. Elle est défi, encore, par l’écriture savante et riche qui impose aux choristes de faire preuve d’agilité vocale, de maîtrise des intervalles mélodiques, d’autonomie dans leur lecture et de musicalité dans cette pièce qui les poussent peu à peu à donner le meilleur d’eux-mêmes, chaque pupitre bénéficiant d’un moment d’exclusivité au cours de l’œuvre. La lumière de la cinquième voix, celle en l’occurrence de la soprano soliste comme si elle n’était qu’une choriste parmi d’autres alors qu’elle rayonne souvent au-dessus du chœur, transfigure l’effort vocal du chœur par son agilité et ses élans lyriques. On reconnaît là l’écriture raffinée et variée du compositeur qui explore avec minutie toutes les possibilités des voix et du chœur. Enfin, le réajustement de l’ordre naturel de la Messe : Kyrie, Gloria, Sanctus, Benedictus et Agnus Dei, préserve le sentiment du voyage physique et spirituel, ramenant le troupeau, parti en transhumance et dont il est en quelque sorte le pasteur, vers la foi et le giron de l’Eglise.

 

6 Pierre Calmelet dirigeant le Madrigal de ParisWebDes œuvres libres et sans amarres. Comme l’indique l’éditeur dans la préface, Jean Cras n’a sans doute jamais entendu sa Messe à quatre Voix. Aussi bien l’a-t-il écrite, comme à son habitude, de son propre chef pour «distraire sa pensée ». Elle est donc restée à l’état de manuscrit unique dans les tiroirs de la Médiathèque Musicale Mahler de Paris jusqu’en 2006, date à laquelle Michel Piquemal l’a fait interpréter avec un accompagnement à l’orgue. Puis, en 2007, Pierre Calmelet et son ensemble vocal Le Madrigal de Paris l’ont enregistrée à leur tour, mais dans sa version a cappella, aux Editions Timpani. Elle y est accompagnée de diverses pièces vocales pour chœur a cappella ou non, pour soprano accompagnée qui mériteraient d’être plus fréquemment interprétées. Avec leurs envolées lyriques que transcendent la voix riche et magnifique de Sophie Marin-Degor, le Panis Angelicus, l’Ave Verum et l’Ave Maria de Jean Cras sont dignes des versions les plus célèbres de l’histoire de la musique. Jean Cras montre là qu’il est un auditeur attentif des œuvres passées et qu’il sait renouveler les genres avec un vrai talent. Il en va de même, côté chœur d’hommes, pour le florilège « Dans la Montagne ». Avec ses solos survolant le chœur et ses variations mélodiques subtiles et étonnantes, cet opus est une pièce d’anthologie pour chœur d’hommes. On imagine ce qu’en ferait un chœur basque ou russe, idée qu’avait d’ailleurs eue le compositeur lui-même. Les choristes masculins du Madrigal s’en sortent fort bien, volant presque à la Messe à quatre Voix la vedette du disque.

 

7 sophie marin degor en buste WebFerveur divine ou ferveur filiale ? Toutes ces pièces possèdent en elles le cheminement spirituel de Jean Cras. Le chef de chœur Pierre Calmelet a poussé l’effet de miroir jusqu’à agencer les œuvres selon un parcours similaire : recueillement, exaltation de la grâce et puis ferveur profonde. Une interrogation demeure cependant sur la destination donnée à cette ferveur. Le disque débute en effet sur un « Hymne en l’honneur d’une sainte » et s’achève sur un « Regina Coeli » fervent et glorieux, que vient parachever une « Marche nuptiale » à la fois solennelle et festive qui supporte crânement la comparaison avec celle de Mendelssohn. Cet hommage nous paraît plus destiné à la Mère et Vierge Marie qu’à Dieu lui-même, mais il est impossible de dire si cet élan est naturel au compositeur ou s’il est dû au seul choix du chef de chœur. Quoiqu’il en soit, ce disque révèle des joyaux choraux et vocaux dont les chœurs professionnels ou amateurs éclairés et les sopranes solistes devraient s’empresser de faire leurs délices.
Michel Grinand


Jean Cras au bastinguage de son bateau WebLes œuvres vocales et chorales de Jean Cras

 

La période "Franckienne", 1899-1910 :
Sept mélodies, (poèmes de Rodenbach, Droin, Verlaine, Baudelaire) for voix et piano (1899-1905, Ed. Salabert) 
Grande marche nuptiale pour orgue (1904, Ed. Schola Cantorum)
Regina coeli, voix et orgue (1908, Ed. Schola Cantorum)
Elégies (poems by Albert Samain), pour voix et orchestre (1910, Ed. Durand)
Les années Polyphème, 1910-1921 :
Polyphème, opera en quatre actes sur un livret d’Albert Samain (1910-1918, Ed. Salabert))
L’Offrande lyrique (poèmes de Tagore, transl. André Gide), pour voix et piano (1920, Ed. Salabert)
Image (poème de E. Schneider), pour voix et piano (1921, Ed. Salabert)
Le Laboratoire, 1922-1929 :
Fontaines (poème de L. Jacques), for voix et piano (1923, Ed. Salabert)
Cinq Robaïyats (poèmes de Khayyam, transl. F. Toussaint), pour voix et piano (1924, Ed. Salabert)
Dans la montagne (poèmes de M. Boucher), cinq chœurs pour chœur d’homme à quatre voix (1925, Ed. Salabert)
Hymne en l’honneur d’une Sainte (texte de J. Cras) pour chœur de femmes et orgue (1925, Ed. Salabert)
La Flûte de Pan (“Pan’s Flute”, poème de L. Jacques), pour voix, Pan-pipes, violon, viole and violoncelle (1928, Ed. Salabert)
Vocalise-Etude , pour voix et piano (1928, Ed. Leduc)
Soir sur la mer (poème de V. Hériot), pour voix et piano (1929, Ed. Salabert)
Trois Noëls (poèmes de L. Chancerel), for voix et chœur avec piano (1929, Ed. Salabert)
Les années bretonnes, 1930-1932 : 
Trois chansons bretonnes (poèmes de J. Cras), for voix et piano (1932, Ed. Salabert)
Deux chansons du Chevalier étranger (poèmes de T. Malmanche), pour voix et piano (1932, Ed.Salabert)