AvantChœur.com

Le magazine en ligne du chant choral

1 Page 1 de La Pernette Web« Variations sur La Pernette », de Norma Basso, pour chœur mixte et soprano soliste

Un arrangement moderne tout en harmonies et en vocalisations pour chanter la fidélité

 

Œuvre pour chœur mixte a capella SATB et soprano soliste ad libitum
Longueur : 210 mesures, sur un rythme 6/8, puis ¾ en fin 
Texte tiré de Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises, par Julien Tiersot (1903)
Editions A Cœur Joie, 2015

 

En apposant sur La Pernette les techniques vocales appliquées au chant choral qu’elle enseigne, Norma Basso a modernisé ce chant du 15e siècle avec des harmonisations musicales et des jeux vocaux qui ont respecté sa ligne mélodique et lui ont redonné une nouvelle jeunesse, en faisant un exemple de ces arrangements choraux de chant traditionnel que cherchent les chœurs d’aujourd’hui.

 

2 la pernette coiffe WebUn drame de la fidélité. C’est en tant que pédagogue en technique vocale appliquée au chant choral et compositrice férue d'esthétique contemporaine que Norma Basso a arrangé la chanson traditionnelle La Pernette pour chœur mixte a capella et soprano soliste ad libitum. La version sur laquelle elle a travaillé est celle collectée par Julien Tiersot en 1903. Le texte en est modernisé et a perdu ses allusions religieuses. Contrairement au texte le plus ancien (voir encadré ci-dessous), Pernette ne demande plus qu’elle et son Pierre soient enterrés à un carrefour du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle, non plus que sa tombe soit fleurie avec du Mille-Fleurs ou clématite. Dans son travail d’arrangement et de recréation pour chœur, la compositrice s’est donc concentrée sur le seul drame amoureux en utilisant les interventions des différents pupitres pour théâtraliser sa pièce. Dans cette optique, la pièce est assez rapide, avec un rythme en 6/8. Elle démarre en pianississimo sur le réveil de Pernette avant de croître lentement tout au long du dialogue interrogatoire de la mère, jusqu’à atteindre le forte, quand Pernette affirme sa volonté de n’épouser personne d’autre que Pierre, puis le double forte pour annoncer sa volonté de mourir avec son fiancé. Après quoi, l’évocation de la tombe commune réinstaure un climat intime de tristesse et de mélancolie qui ne dépassera plus le mezzoforte avant de redescendre jusqu’au pianissimo qui achèvera le chant.

 

Norma Basso gros planWebImprovisations et Sprechgesang. Dans ce qui apparaît comme une querelle entre parents et fille, Norma Basso explique avoir conçu « cette version chorale (…) comme des variations sur un thème [pour] revisiter cette chanson ancienne au travers d’une esthétique contemporaine ». Dans cette optique, la compositrice a utilisé les voix dans toutes leurs possibilités pour reproduire les états d’âme des interlocuteurs : le chant, bien sûr, mais aussi des bruits de respiration au réveil de Pernette (mesures 1 à 10), des chuchotements en sons sifflants glissandos (mesures 17), une voix de falsetto pour les ténors (mesures 59 à 77), du texte chuchoté et parlé (mesures 86 à 91) jusqu’au forte et même du Sprechgesang forte, puis fortissimo pour les ténors et basses (depuis la levée de la mesure 146 jusqu’à la mesure 155) et puis pour les altos (de la levée de la mesure 156 à la mesure 172). Les sopranes et les altos sont particulièrement sollicitées pour des improvisations de 35 à 20 secondes (mesure 17 et 163) autant sur du texte que sur des onomatopées et qui rompent le rythme ternaire 6/8. Des répétitions de mots clés (« mariera ») et des effets d’échos créés par des décalages de départs contribuent aussi à amplifier le drame.

 

4 santa isabel de hungria hilando para los pobres marianne stokes WebInvitation au théâtre. Le résultat donne une pièce chorale narrative, théâtrale et dynamique, bien faite pour plaire au public. Elle n’est pas facile pour autant, ce qui est toujours valorisant pour un chœur. Avec ses différents types d’intervention : improvisations, glissandos, chuchotements ou sprechgesang, elle exige des choristes une attention constante et, sans doute, une qualité vocale élevée, avec des voix plutôt sonores et capables de tenir le pianississimo du début, ainsi que toutes ces nuances fortement contrastées qui émaillent le chant. Sur le plan de l’interprétation, le travail sur les différentes interventions peut être poussé très loin dans l’expressivité pour valoriser la théâtralité de la pièce. Pernette est tour à tour rêveuse, triste ou véhémente, en même temps que la mère, qui est d’abord complice, se fait insidieuse, puis péremptoire. Le chœur qui soignera ces différences, faisant ainsi ressortir la théâtralité de l’œuvre, impactera favorablement le public. Sur le plan musical, Norma Basso avoue que, même si elle a conservé la mélodie originale en l'harmonisant différemment à chaque reprise, elle s'est permise une petite hardiesse dans le climat contemporain général: « Dans la VIIe strophe, [j’ai introduit] un mode de Messiaen, qui n’est pas si étrange au climat modal général ». Juste de quoi rendre l’œuvre encore plus attachante.
Michel Grinand


5 Vallee de La Tarentaise Peisey Nancroix WebLa Pernette, un chant catholique militant plus qu’un chant d’amour

 

Fille spirituelle de Saint-Pierre. On recense au moins treize versions différentes de La Pernette à travers les âges et les régions françaises, la plus ancienne semblant dater du 15e siècle et être issue de la Tarentaise. Mais alors que la tradition populaire en a fait au 19e siècle une comptine pour enfant sur la fidélité amoureuse, sous le titre de « Ne pleure pas Jeannette », les informations concernant Pernette lui confèrent une vocation nettement plus engagée. Ainsi, la plus ancienne Pernette connue est une jeune martyre romaine du 1er siècle, fille spirituelle sinon naturelle de Saint-Pierre, car il l’avait lui-même catéchisée et baptisée. Elle aurait d’ailleurs sa tombe dans l’église de Saint-Pierre à Rome. Outre que sa fidélité chrétienne et la pureté virginale qui la symbolisent lui ont valu de voir son prénom servir à désigner, au Moyen-Âge, la coiffe quotidienne des jeunes filles et des femmes : la perne, la chanson fait une nette référence à la foi chrétienne lorsque Pernette demande à être enterrée avec son Pierre à la croisée du Chemin de Saint-Jacques de Compostelle.

6 Pape Innocent V Pierre de TarentaiseWebPierre de Tarentaise, Pape Innocent V. S’ajoutent à cela son refus de se marier, ainsi que son désir, dans la version d’origine, qu’on sème sur sa tombe « mille Fleurs ». Cette expression fait moins référence aux fleurs qu’à la prolifique clématite, dont « Mille Fleurs » est le nom populaire. Plante grimpante, elle est associée au chèvrefeuille, celui-là même du « Lai du Chèvrefeuille », de Marie de France, et est comme lui un symbole de fidélité. Ainsi, Pernette refuse d’épouser un laïc, fût-il prince ou baron, pour mourir aux côtés de « Son Pierre ». Le fait que l’œuvre ait été créée dans la Tarentaise, région proche du berceau du Calvinisme et en même temps lieu de naissance du pape bienheureux Innocent V, de son vrai nom Pierre de Tarentaise, achève de faire de la chanson un témoignage sur les durs conflits religieux, tant moraux que guerriers, qui perturberont la région avant et pendant les Guerres de Religion. En mourant pour « Son Pierre », Pernette fait donc davantage vœu de fidélité à la foi catholique qu’à un quelconque amour de jeunesse. Dans la Tarentaise, la victoire des catholiques sur les protestants a consacré la chanson de Pernette comme une profession de foi militante d’une région pour son Pape. Si le sens de son histoire s’est perdu avec les siècles, il reste toujours la possibilité de chanter La Pernette sur un ton martial ou fervent.
MG