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1 La Rose Rouge p1 Web« La Rose Rouge », d’Alexandre Ouzounoff

Splendeur et misères des épouses de guerrier dans la Chine des Tang

 

A l’occasion de sa création par le Chœur féminin Calliope-Voix de Femmes au festival Festicantus de Bourg-en-Bresse (01), le 9 octobre dernier, nous vous présentons La Rose Rouge, une pièce chorale d’Alexandre Ouzounoff composée en 2015 sur un texte du poète chinois Li-Taï-Po.

 

Rouge est l’amour de la femme du guerrier. C’est sur un des poèmes les plus connus du poète chinois Li Taï Po : « La Rose Rouge », qu’Alexandre Ouzounoff a composé ce chant choral pour ensemble vocal féminin. Il s’agit d’un poème qui, à travers le portrait d’une femme occupée à broder, traduit par des situations symboliques son angoisse et son abnégation d’épouse de guerrier parti à la guerre. Pour exprimer cette attente, le compositeur a écrit, à partir de la traduction française du poème, une longue œuvre d’environ 5 minutes pour 3 parties de soprano et 3 parties d’alto chantant A Capella. Le chœur Calliope - Voix de Femmes a créé cette œuvre au Festival Festicantus de Bourg-en-Bresse, le 9 octobre 2015.

 

Analyse : orientalisme et respect du texte. La Rose Rouge est écrite comme une composition continue sans structure bien définie et dans différents modes, dont la plupart font penser à des modes orientaux, bien que non pentatoniques. On peut néanmoins découper la pièce en trois parties… La 1ère partie (Andante de 50 mesures en binaire), expose chacun des procédés techniques qui seront plus tard utilisés dans les autres parties, à savoir successivement : un contrepoint simple à deux voix puis trois voix, une écriture en imitation serrée ; enfin, du texte parler sur une note, puis des nappes de notes tenues. Notons que le compositeur affirme dès cette partie que le « geste » vocal et ses procédés (décrits plus haut) prédominent largement sur une quelconque unité modale. Ainsi, c’est en respectant le texte que le compositeur va chercher à faire avancer sa pièce, en ne faisant que le traduire en gestes musicaux et vocaux.

5 roserouge avec larmes WebLa Rose Rouge

 

L'épouse d'un guerrier est assise près de sa fenêtre. 
Le cœur lourd, elle brode une rose blanche 
sur un coussin de soie. 
Elle s'est piqué le doigt ! 
Son sang coule sur la rose blanche, 
qui devient une rose rouge. 

Sa pensée va retrouver son bien-aimé qui est à la guerre
et dont le sang rougit peut-être la neige. 

Elle entend le galop d'un cheval... 
Son bien aimé arrive-t-il enfin ? 

Ce n'est que son cœur qui bat à grands coups dans sa poitrine... 
Elle se penche davantage sur le coussin, 
et elle brode d'argent ses larmes qui entourent la rose rouge. 

Li Taï Po (702-761)

Durant les 58 mesures suivantes -constituant la 2ème partie-, les modes orientaux sont clairement affirmés (ce qui n’était pas le cas dans la partie A), avec un petit parcours harmonique basé sur les notes autour de Sol : d’abord Fa#, puis Sol#, puis Sol. Dans les 30 premières mesures, on passe très vite de binaire à ternaire, puis inversement, ce qui induit une délicieuse perte de repères. Arrive ensuite un Lento majestueux traduisant bien le texte : « Sa pensée s’en va rejoindre son bien aimé qui est à la guerre». Les choristes alti enchaînent alors avec un chuchotement disant prudemment que « (son) sang rougit peut-être la neige ». Un premier figuralisme intervient sur « Elle entend le galop », traduit par des syncopes et introduisant une accélération d’impatience sur « Arrive-t-il enfin ? », question qui aboutit sur un coup de théâtre : une coupure brusque de deux silences.

 

Montée de la tension. C’est alors que commence la 3ème partie (64 mesures) par un figuralisme évoquant un « cœur qui bat ». Suit un enchaînement sur différentes phrases en notes noires et blanches, puis en triolets et utilisant à outrance le procédé d’imitation. Ceci aboutit à une nappe de 4 mesures qui, à la mesure 146, calme le jeu. On repart d’ailleurs ensuite meno mosso (moins vite), avec une imitation filée en croches à toutes les voix, en partant de la plus aigüe, et en finissant avec la plus grave. Celle-ci finit d’ailleurs sur un Sib tenu en pédale, avant de finir sur un crescendo en homorythmie jusqu’à forte… puis brusquement pianissimo, avec la montée d’un accord complexe qui clôture la pièce.

 

2 Alexandre Ouzounoff WebCritique : une pièce contemplative. La Rose Rouge est une pièce que l’on pourrait qualifier de « Contemplative », en ce sens que l’atmosphère induite par le compositeur est résolument lente, suave, et qu’elle nous entraine irrémédiablement vers l’Orient. L’harmonie est tout à fait inhabituelle : pentatonisme, chromatismes descendant parallèles… Et il y a beaucoup d’accords d’espèce. Le texte est, quant à lui, clairement compréhensible, car c’est une traduction en français qui a été utilisée pour écrire la musique. C’est un choix pratique facilitant l’exécution par des chœurs français… Mais on peut cependant se demander si l’utilisation du texte chinois n’aurait pas été plus adaptée, du fait de ses sonorités particulières voulues par le poète.

 

4 Calliope3 WebUn chant choral pour chœur féminin de bon niveau. Cela a beau être une partition qui paraît simple à première vue, une exécution de qualité par un chœur amateur peut demander plusieurs mois de travail du fait de son écriture atonale très aérée, et je dirais même quasi « en dentelle ». D’ailleurs, cette écriture dilue elle-même légèrement le discours musical, ce qui donne une difficulté supplémentaire relative à la concentration nécessaire pour garder le diapason de bout en bout. Ceci dit, cette œuvre induit une esthétique très pointilliste (quasi minimaliste, même) qui reste belle à entendre, et qui ravira sûrement l’auditeur en quête d’apaisement. C’est pour toutes ces raisons que j’évalue sa difficulté d’exécution à 7 sur une échelle de 10 (10 étant une difficulté extrême), et que c’est donc une pièce parfaite pour un chœur de femmes en quête d’une pièce orientalisante représentant tout de même un certain challenge. Les chefs de chœur qui souhaitent obtenir la partition contacteront directement le compositeur par email : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. .
Léon Chaubet