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Vigilate-GardinerMonteverdi Choir  

« Vigilate ! » ou la mémoire chorale d’un schisme

 

Direction : John Eliott Gardiner
Editions Soli Deo Gloria (SDG), Monteverdi Productions, 2014

S’appuyant sur les chants sacrés composés par six auteurs catholiques anglais, John Eliot Gardiner et le Monteverdi Choir font resurgir l’angoisse de croyants qui voient leurs pratiques religieuses remises en question par une faction de la même croyance. Un thème toujours d’actualité.

 

Un disque de chant et de mémoire. Avec « Vigilate ! » (en français : « Veillez ! »), John Eliot Gardiner et le Monteverdi Choir font acte d’une double pédagogie à destination de l’auditeur. Ils lui remémorent des chants sacrés dont la beauté le dispute à l’expressivité, mais qui sont tombés dans l’oubli du fait qu’ils défendaient le catholicisme dans une Angleterre réformiste. Ils le plongent aussi dans un épisode particulièrement dramatique pour la chrétienté britannique, à savoir le schisme entre catholiques et protestants. A la lecture des textes chantés, l’auditeur comprendra alors que si, sur le territoire britannique, les violences n’ont pas atteint le degré meurtrier des Guerres de Religion françaises, elles furent néanmoins sources d’un traumatisme d’autant plus long qu’il s’étendit de 1530 à 1660. Les six compositeurs catholiques anglo-saxons interprétés dans ce disque, et dont certains sont unis par des liens de maître à élève, ont donc connu les différentes péripéties de ce schisme. Leurs œuvres reflètent leurs convictions, leurs révoltes, leurs désespoirs et leur soulagement final à l’avènement de l’anglicanisme, en 1660, une version modérée et tolérante du protestantisme. Mais que de doutes, que de frustrations sous-tendent les chants sacrés de ces catholiques contraints à la retenue par leurs fonctions liturgiques. Les métaphores bibliques sont claires et les sentiments exprimés avec force.

 

 

J-E-gardinerUn déchirement personnel. C’est particulièrement le cas avec le « Ecce vicit Leo», de Peter Philips, avec lequel John Eliott Gardiner entame le recueil. Cette jubilation quasi délirante dans un cadre religieux ne s’explique que parce qu’il a connu la résolution du conflit en faveur du catholicisme, même si cela se passait en Europe du sud où il résidait. Mais cela n’a pas été le cas pour ses maîtres à penser : Thomas Tallis et William Byrd. Né en 1505 et mort en 1585, Thomas Tallis a vécu le schisme entre catholiques et protestants comme un déchirement personnel et il n’en a pas connu l’issue. Ses chants sacrés montrent son désarroi devant ce drame, qu’il prie « Suscipe quaeso Domine » ou qu’il appelle tous les chrétiens à la communion avec « O nata Lux de Lumine ». Son disciple William Byrd (1540-1623) a, lui, connu les défaites, mais aussi les succès du parti catholique. Du coup, ses élans sont tour à tour triomphants avec « Laudibus in Sanctis », militants avec « Vigilate » et l’hymne à la résistance « Turn our captivity », qu’il fait chanter en anglais, ou désespérés avec « Civitas sancti tui ». Mais son « Justorum animae » exprime son abandon et son « Nunc dimittis » prône même l’acceptation du martyre. Son contemporain Robert White (1538-1574), lui, a lutté contre la Réforme par le retour au classicisme du chant grégorien (« Christe qui Lux es et dies ») et contre les violences des extrémistes par l’appel à la raison avec ses « Lamentations pour six voix ».

 

Monteverdi-Choir-bannerLa barrière de la langue. En vain, semble-t-il, puisque Thomas Morley (1558-1602) réitérera cet appel à la paix et à la réconciliation avec son « Nolo mortem ». Mais on peut douter du succès de son prêche quand on considère l’appel au secours au Tout-Puissant que lance Thomas Tomkins (1572-1656), dernier des six compositeurs. Le schisme est accompli et le catholicisme a définitivement perdu sa prééminence en Angleterre. Pour interpréter ce drame spirituel et humain, John Eliot Gardiner a choisi la retenue, excepté pour le « Ecce vicit Leo » de Philips. Une caractérisation plus nette des passions, des souffrances morales et du désespoir aurait davantage interpelé l’auditoire, d’autant plus que les textes écrits en latin restent hermétiques à la majorité des auditeurs. Mais c’est justement cet hermétisme qui est la clé de l’éviction du catholicisme dans l’Angleterre élisabéthaine : ne sachant plus se faire comprendre du peuple anglais, l’église catholique s’est elle-même condamnée à céder le pas. En ce sens, l’interprétation parfaite du Monteverdi Choir fait ressortir que « Vigilate !» est le témoignage dépassionné d’une erreur sociétale et d’une époque révolue.
Michel Grinand