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1 Disque Requiem Olivier GreifWebRequiem, d’Olivier Greif (1950-2000), par le chœur des BBC Singers

Une Messe pour la mort et la vie des créatures de Dieu

 

Requiem, 1999, opus 358/361, pour Double chœur mixte a cappella – 
Texte : Liturgie et chants populaires anglais - Durée : environ 33 minutes-
Disque paru aux éditions Disques Triton, 2002, accompagné des enregistrement de la Lettre à Olivier, texte de Mildred Clary, lu en français et par les Portraits n°4, n°8 et n°1 joués au piano par le compositeur.

 

Composé comme un jaillissement d’extases vocales, le Requiem a cappella pour double chœur mixte d’Olivier Greif est moins une Messe des Morts qu’un hymne à la vie dont la mort n’est qu’une phase cachée. Pas d’In Paradisum, donc, dans cette œuvre majeure qui renouvelle le sens et l’art du Requiem en rappelant aux hommes que l’amour divin les exonère des drames dont ils s’affligent.

 

2 BBC Singers WebUn Requiem « Urbi et Orbi ». La première impression qui frappe l’auditeur, à l’écoute de la Messe des Morts a cappella pour double chœur mixte d’Olivier Greif, est que l’œuvre est tonale et pourtant perturbante par la profusion des voix et le mélange des genres. Au grave et sévère chant grégorien qui débute, s’ajoute très vite un chant de moniales, moins pesant, puis une mélodie entonnée par un chœur mixte, ce qui crée un tumulte sonore d’où jaillit bientôt l’Exaudi virulent des hommes, puis une berceuse chantée en anglais et portée par les sopranos au-dessus de la masse sonore. Pendant ce temps, les altos, elles, se sont remises à psalmodier. Dès le départ, donc, l’ambiance hiératique et recueillie du Requiem est délibérément brisée, ignorée. Ou plutôt, le temps de la Messe des Morts n’est plus singularisé et isolé dans sa fonction de recueillement, mais il s’inscrit dans la course du monde qui vit, qui chante et qui souffre pendant que les officiants se recueillent. Le Requiem d’Olivier Greif se chante dans son temps, avec les intrusions du siècle : altercations, jeux, chants de marche, lesquelles lui disputent sa suprématie sonore. Mais pourquoi s’en étonner alors que si peu d’églises isolent totalement leur public des bruits extérieurs et que le compositeur ne traduit en fait que le quotidien de la vie ? Mis à part le Benedictus et l’Agnus Dei, tous deux illuminés par la grâce incommensurable de solos inoubliables, tous les mouvements du Requiem sont ainsi confrontés à la confusion sonore de la ville et du monde.

 

Choeur de chambre Deux Sèvres de Vocal PlusWebA la Mort, à la Vie. « Je crois à la vie. Je pense que la vie et la mort sont deux étapes différentes et complémentaires d’une même réalité », affirmait le compositeur, comme en témoigne son amie et confidente Mildred Clary dans sa « Lettre à Olivier », écrite après le décès du compositeur. Outre que cette déclaration confirme l’intention d’Oliver Greif de ne pas ignorer le monde pendant le temps de son Requiem, elle ajoute deux dimensions au discours musical. La première instaure l’idée d’une simultanéité des époques et des événements présents, passés et à venir, une théorie que prône l’art de la méditation orientale que le compositeur a longtemps pratiquée auprès du Guru bangladais Sri Chinmoy. « Je voudrais amener l’auditeur à l’ivresse qui s’empare de moi lors de la création et qui fait que les situations, les époques, les lieux divers ou opposés se superposent et fusionnent en un instant projeté dans l’éternité, en une vision globale passée hors temps et hors espace », confirme le compositeur. La seconde dimension touche à la théologie et laisse entendre que le compositeur situe la mort et la vie dans une même sphère temporelle et spirituelle et que les notions d’Enfer, de vie terrestre et de Paradis ne sont pas dissociées, mais coexistent en l’homme et dans le quotidien. En d’autres termes, l’enfer et le paradis sont des productions humaines, les résultantes du comportement des hommes entre eux. Acceptant ce postulat, on ne s’étonne plus de l’absence d’In Paradisum dans le Requiem d’Olivier Greif. Par contre, le regard de Dieu supplée à cette absence car il est infiniment bon et que son infinie bonté absout toutes les ignominies humaines, permettant à l’homme de se confondre dans cette bonté immanente. En attendant ce moment, il revient à l’homme de vivre et d’exprimer le meilleur de lui-même pour ne pas dispenser l’enfer autour de lui.

 

7 Philippe Hersant Henri Demarquette Robert Ingari au concert VocelloWebUne œuvre trop peu chantée

 

Un disque et deux créations. Le Requiem d’Olivier Greif a été écrit en 1999 sur une commande de l’association Vocal Plus pour l’Académie Internationale de Chant Choral en Vallée du Thouet. Le manuscrit est écrit à l’encre, très lisible, attestant ainsi de sa relecture et de la validation de sa version finale. Le compositeur a dédié son Requiem à John et Laura Poole. L’œuvre a été créée en 2001, par les BBC Singers sous la direction de John Poole, avec diffusion sur la BBC en 2002. En 2001, l’association Vocal Plus l’a donnée en création partielle française à Parthenay. Ce n’est qu’en 2004 que s’est faite la création intégrale française en la basilique Sainte-Clotilde de Paris par les Solistes de Lyon, sous la direction de Bernard Têtu. L’œuvre a été publiée par Hapax. Un disque Symétrie a été diffusé en 2002 à partir de l’enregistrement des BBC Singers. La diffusion de l’œuvre complète d’Olivier Greif est menée activement par l’Association des Amis d’Olivier Greif, parmi lesquels on compte notamment le compositeur Philippe Hersant (vice-président), Jacques Charpentier, William Christie, Michel Dalberto, Jean-François Heisser, Betsy Jolas, Laurent Petitgirard et Claude Samuel, Gérard Condé (président), Brigitte François-Sappey (vice-présidente), Patricia Aubertin (secrétaire), Jean-Jacques Greif (trésorier), Benoît Menut, Jean-Michel Nectoux. Le violoncelliste Henri Demarquette et le chef d’orchestre Jean-louis Petit ont interprété des œuvres du compositeur. Cependant, le Requiem d’Olivier Greif est encore très peu chanté, peut-être à cause de son caractère d’œuvre a cappella pour double chœur et qui exige des effectifs nombreux et performants. 
MG

Le sens des chants plus que des mots. La connaissance de cette philosophie spirituelle éclaire la structure même du Requiem d’Oliver Greif. Dans cette œuvre syncrétique, les chants et les psalmodies expriment plus de sens par ce qu’ils évoquent que par ce qu’ils disent. Ainsi le premier mouvement, intitulé Requiem, pose le propos et son environnement : nous sommes dans une Messe des Morts chantée aujourd’hui et dans le monde, comme le confirme la profusion des sens que permet le double chœur mixte. Avec son patchwork choral, le Kyrie, lui, parodie la cacophonie du monde des hommes, tant sur le plan social que religieux. Tout le monde proclame croire en un Dieu mais, si tous se côtoient, personne n’écoute les autres. En découle le Dies Irae, colère divine que préfigurent le chant martial des hommes, puis le mélange des chants qui sonnent comme la discorde de la Tour de Babel. De cette ambiance de mésentente résulte le « choral » martial du Tuba Mirum, les belligérants chantant le même air avant de s’affronter. L’homme porte en lui le germe de son enfer et de sa « con-damnation », au sens d’une damnation commune et mutuelle.

 

Mansuétude divine pour tous. A l’enfer constitué par les hommes s’oppose le Benedictus angélique des femmes, rappel à la piété et à l’amour. La majesté divine qui ressort du Rex Tremendae atteste de la reconnaissance par toute la population mondiale du pouvoir divin et de sa prééminence. S’ensuit alors la délirante exaltation du Sanctus, cacophonie lyrique de chants religieux et profanes, ces derniers prenant bientôt le meilleur sur les premiers comme pour affirmer que les laïcs sont plus croyants ou plus sincères que les clercs. Mais le fait importe peu aux yeux de Dieu, comme nous le porte à croire l’Agnus Dei éthéré et sublime de compassion qui clôt le Requiem. Débutant sur quelques voix de femmes, il est d’une douceur apaisante et d’une beauté que vient consolider, dans un style religieux et fervent, l’entrée de toutes les voix féminines, puis le chœur des hommes. Cette atmosphère recueillie demeure jusqu’à la fin du mouvement car la mansuétude divine est infinie. En même temps, l’impression d’une voix supplémentaire et lointaine semble naître de ce cluster de voix, comme si une réponse tombait du ciel. Mais voici que les différents ensembles de voix s’éteignent tour à tour. Bientôt, on n’entend plus que le chœur grégorien du début du Requiem et puis, sa tâche accomplie, celui-ci semble s’éloigner vers un pieux silence.

 

6 Olivier Greif en 2000 WebUne œuvre majeure du 21e siècle. La messe des Morts d’Olivier Greif est donc dite, même si elle ne s’adresse pas aux morts mais, comme le Requiem Allemand de Brahms, aux vivants. En paraphrasant la vie, ce Requiem constitue un enseignement, sorte de legs universel du compositeur à tous les hommes de bonne volonté de la planète. Ce faisant, Olivier Greif renouvelle le modèle du Requiem en lui redonnant sa vocation, qui est d’être édifiant. Mais comme son enseignement s’appuie sur la mort, il n’est pas une œuvre tendre, même s’il s’achève dans la bonté. Son sermon est brutal. Ses clusters choraux, ses jeux vocaux ou rythmiques et ses scansions têtues sont souvent effrayants et glaçants et les élans lyriques qui viennent régulièrement l’illuminer rassurent moins qu’ils n’accentuent le contraste. On ne peut écouter cette œuvre et « sortir indemne », ainsi que le faisait remarquer Mildred Clary. Les questionnements et les sensations prolongent la méditation et sont sources de transformation, comme le voulait sans doute Oliver Greif : « Je pense constamment à la mort, affirmait-il. Elle est un ferment de vie. Elle nous dresse face à nous-mêmes et nous donne de nouvelles exigences ». La leçon est rude. On voudrait l’ignorer, mais ce Requiem a de ces fulgurances qui sont inoubliables. Celles-ci s’inscrivent en notes de feu dans la mémoire et ressurgissent à la moindre allusion. Il faut les apprivoiser pour trouver le repos et échapper à l’angoisse qu’elles peuvent susciter. Loin de la tiédeur dont les émules de Fauré se complaisent à habiller leurs propres Messes des Morts, le Requiem d’Olivier Greif s’inscrit dans la violence et la force vitale, se rapprochant en cela du Requiem de Mozart. Au-delà de la différence d’époque, l’écoute successive des deux œuvres fait ressortir cette affinité. Elle met aussi en évidence la modernité et l’universalité du Requiem d’Oliver Greif, à une époque où prévaut l’individualisme à tout crin. En tout cela, l’œuvre est supérieure à celles de ses contemporains. La Messe des Morts d’Olivier Greif n’est pas traditionnelle, mais tout chœur qui parviendra à l’interpréter approchera de très près les feux sacrés du divin.
Michel Grinand