AvantChœur.com

Le magazine en ligne du chant choral

1 disque Anaiki 25 urte Web 1 Disque Anaiki Web25 Urte Betetzea – 25e anniversaire, Chœur d’hommes Anaiki

Les sept visages du chant basque

 

Enregistré à l’église Notre-Dame du Liban à Paris en mai 2013
Production Anaiki et Maison basque de Paris
www.anaiki.com

 

Avec son disque célébrant ses 25 années d’existence, le chœur d’hommes basque Anaiki témoigne de la permanence d’un chant choral dont le caractère aussi bien sacré que profane reste identitaire à travers les âges, mais avec une subtilité qui voit la piété, l’amour, la nostalgie, la poésie, la fantaisie, la liberté et le militantisme être mis au service d’un prosélytisme humaniste.

 

2 Anaiki dans le choeur1 WebLe chant choral basque n’est pas une bluette… En témoigne le disque « 25 Urte Betetzea » (25e anniversaire) qu’a édité le chœur d’hommes basque Anaiki, dirigé par Jean-Pierre Guezala, pour commémorer ses 25 ans d’existence. Non seulement les voix viriles des choristes donnent aux airs les plus tendres un accent de ferveur qui en élargit le contexte, mais le bouquet des 21 œuvres réunies dans ce disque, explore des courants et des époques qui mènent tous à l’affirmation identitaire, même si le recueil débute par des chants sacrés et s’achève sur une convivialité de bon aloi. Dès les quatre premiers chants, qui sont issus de la tradition orale et qui s’inscrivent dans une veine sacrée et traditionnelle, ce sont d’abord l’abnégation et la solidarité identitaires qui transparaissent. « Désormais, Seigneur… » (Egun Jauna), La Chanson de Sainte-Agathe (Deun Agaten’n Abestiak), « Belen » (Béthléem) et Le Pardon (Barkhamendu), qu’on pourrait cataloguer comme une prière de pèlerinage, un chant de fête religieux, un chant d’espoir de l’avènement d’un Sauveur et une conversion amènent l’auditeur vers un militantisme confiant : « Veillez et priez » (Egon Atzarririk).

 

3 Bidarray francoisgapin 800x450p Web.. Mais une démarche de reconnaissance culturelle. Suit la célébration de la langue et de la patrie maternelles à travers la Messe Basque, puis l’engageant « Je vous salue, Marie » (Agur Maria). Empli de cette confiance, le chœur reprend des chants traditionnels pour évoquer le parcours vers une ère de reconnaissance culturelle : « Je commencerai… » ( Hasiko Naz) évoque la joie de l’engagement ; « Maman, je veux me marier » (Ama Ezkondu) traduit l’enthousiasme et l’assurance propres à surmonter les obstacles, « Belle Lune » (Argiza Ederra), « Les Aigles » (Arranoak) et « Qu’il est donc à plaindre… » (Ala Baita) la persévérance qui mènera au succès. Puis, « Enfant, petit Enfant » (Aurtxo Aurtxoa) vise à transmettre le flambeau aux générations futures, tandis que « La Fête du Village » (Erriko Festa), à laquelle ne participent que quatre femmes seules, délivre le message de la reconnaissance féminine pour le combat des hommes. Elles représentent aussi une manière de Parques qui, cartes de Mus en main, décident du sort des hommes qui se sont investis dans la lutte identitaire. Enfin, « Les premières Notes d’une Marche » (Martxa Baten Lehren Notak) donnent le départ d’un militantisme plus pacifique, mais déterminé qui s’appuiera sur le plaisir du chant : Rau Rau Rau et de la fête : « Marche de Saint Sébastien » (Marcha de San Sebastian) pour conquérir la reconnaissance culturelle.

 

4 Jean Maries soliste devant le choeur WebTraditions et rituels. Dans ce cheminement imperturbable vers l’identité basque, le chant adopte tous les visages de la séduction : la piété, la nostalgie, la poésie, l’amour, la fantaisie, l’apologie de la liberté ou le militantisme voilé. Si le résultat, sur le plan musical, déroute l’auditeur néophyte par son caractère tantôt fruste et archaïque, tantôt subtil et nuancé, il n’en dégage pas moins un charme viril et un sens profond. Ainsi, le rythme très marqué des chants traditionnels reflète la tradition vocale basque qui veut que les airs soient chantés « comme autrefois ». L’accompagnement des airs par des instruments traditionnels, aux sonorités parfois aigres, participe de ce respect des traditions. Et le fait que les airs soient arrangés pour chœur ne modifie pas cette intention, encore moins lorsque le chœur accompagne les solistes qui, eux, respectent plus que les autres encore la tradition. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le disque compte sept solistes différents, sept voix qui évoquent les sept provinces du Pays basque, desquelles sont issus les chants présentés. A l’inverse, et preuve d’une évolution majeure de l’esprit basque, les chants contemporains, qu’ils soient sacrés ou profanes, sont tous legato et nuancés, chantés selon les conventions du chant choral moderne.

 

5 Anaiki à Voix sur Berges WebUn renouvellement par l’esthétique et la séduction. C’est que le chant basque a évolué avec son temps et, se modernisant, il accompagne aujourd’hui la transformation du militantisme nationaliste réducteur en un sentiment plus fédéraliste envers les sept provinces, d’abord, mais aussi vers la France ou même l’Europe et le monde. La diaspora basque étend ses ramifications sur toute la planète et l’aura du pays originel séduit au-delà des frontières. A quoi bon, dès lors, se replier sur un passé révolu alors que la Terre peut s’emplir de « Basques de cœur », sinon de naissance. C’est l’intention qui ressort de ce disque du chœur Anaiki : la large part qu’il fait au sacré introduit un nouvel évangile identitaire dont l’objectif paraît être d’attirer ces « Basques de cœur » vers la célébration intemporelle de la culture née du Pays basque. Les airs sont non seulement beaux, dansants, nostalgiques, graves ou humoristiques, ils sont généreux pour l’apprenti choriste, soit par leur accessibilité, soit par leurs nuances, leurs couleurs et leur profondeur textuelle. Ce prosélytisme bienveillant s’enrichit de victoires quotidiennes et œuvre magnifiquement et plus sûrement à faire reconnaître la culture basque que ne le fait la moindre manifestation revendicatrice. En cela, le parcours du chœur Anaiki, qui augmente son public à chaque concert et qui invite tout sympathisant à « l’esprit et à la culture basque » à venir chanter avec lui, est exemplaire. Son disque « 25 ans » est résolument tourné vers l’avenir, un avenir toujours plus vaste et radieux.
Michel Grinand