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disque Meliades Web« Je me suis en allée… », du quatuor vocal Méliades

De la fille à l’épouse, des chœurs innovants pour une initiation traditionnelle

 

Edition Ad Vitam Records, 2014, distribution par Harmonia Mundi

 

C’est le passage de l’état de jeune fille à celui de femme mariée qui est le sujet du nouveau disque du quatuor vocal Méliades. Appliquée aux textes et airs de traditions populaires françaises, l’harmonisation chorale conçue par six compositeurs rompus à l’art du chant choral révèle la permanence temporelle de cette clé de voûte de l’éternel féminin.


Un disque de femmes pour les futures femmes. Le nouvel album du quatuor féminin Méliades : « Je me suis en allée… », n’est pas un disque choral comme les autres. C’est d’abord un traité d’éducation sentimentale et sexuelle à destination des jeunes filles en âge de se marier. Il est conçu à partir des chansons et des rondes traditionnelles de France qui évoquaient le sujet avec pudeur et force métaphores à une époque où n’avaient cours ni la contraception, ni l’éducation sexuelle. Comme toute initiation, il se développe comme un voyage vers la maturité. Il débute par un inévitable départ : « J’ai un long voyage à faire,… », passe par l’appel à la prudence avec les garçons (« Pare le loup »), puis par le récit d’une femme qui s’est perdue à suivre un marinier de passage («M’y promenant le long de ces verts prés »), la confrontation à la concurrence féminine, le sort des filles mariées de force ou mal mariées (« Mon père veut me marier » et « J’allons nous marier ») et le destin des femmes abandonnées (« Adieu, ma si charmante blonde » et « Derrière le château de Montviel »). Autant d’expériences malheureuses que vivent les jeunes femmes qui cèdent aux séducteurs de tous poils ou aux pressions de parents. Heureusement, le florilège s’achève sur ce pied-de-nez au destin que peuvent faire la majorité des femmes accomplies : l’air « En passant le long d’un chemin », qu’on ne chante qu’une fois achevé le voyage, dédramatise le propos en raillant gentiment les craintes qu’avait produites l’imagination enfantine et qui sont désormais évanouies. Ce que la femme mariée a perdu en innocence est désormais compensé par ses certitudes.

 

Meliades-chantant webDes compositeurs qui comprennent les femmes. La seconde singularité de l’album « Je me suis en allée… » réside dans son traitement. Pour commencer, ce sont des hommes qui ont harmonisé pour chœur féminin a cappella ces chants et ces rondes. Mais Guillaume Prieur, Jean-Christophe Rosaz, Pascal Caumont, Julien Reynaud, Pascal Zavaro et Thierry Machuel semblent avoir suffisamment de complicité avec les quatre Méliades : Anaïs Vintour, Delphine Cadet, Marion Delcourt et Corinne Bahuaud, pour avoir tous adopté la même démarche musicale. Sachant que les chanteuses n’interviennent que sur deux tessitures : soprano et mezzo-soprano, les six compositeurs ont en effet orchestré leurs airs en intégrant ce doublon des voix comme autant d’échos ou de commentaires vocaux au chant des jeunes héroïnes. Celui-ci, qui est presque systématiquement confié à l’une des sopranes, est le plus souvent soutenu par les interventions mezzovoce, les canons, les bourdons, les mélopées et les bruitages qu’alternent les trois autres interprètes. Il en résulte un chant choral très innovant puisque dominé par la beauté des solos, mais commenté en dessous par des reparties en contrepoint, comme le feraient des mères, des complices, une population villageoise ou même la nature. C’est donc tout un univers féminin qu’ont exprimé avec ensemble et finesse les compositeurs pour traduire l’importance sociale de cet apprentissage par la collectivité. Et c’est tout le talent des Méliades de donner à cette polyphonie d’un nouveau genre un engagement, un style et une justesse qui achèvent de théâtraliser de façon très séduisante leur parcours initiatique. Au bout du voyage des jeunes vierges, l’auditeur en gagne lui aussi une nouvelle maturité, tant dans son écoute chorale que dans sa compréhension de l’éternel féminin.
Michel Grinand