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Lys-et-Lion-WebLe Lys et le Lion, par l’Ensemble Beatus

Entre musique sacrée et musique sacrilège

Polyphonies des royaumes de France et d’Angleterre

Ad Vitam Record, 2015

 

En opposant la charmante et pieuse musique sacrée britannique du 14e siècle à son homologue française, cérébrale et subtile, l’Ensemble vocal Beatus dévoile les arcanes de la scission entre les deux univers musicaux que suscita le courant anticlérical symbolisé par le Roman de Fauvel et qui traversa alors la France. Aujourd’hui encore, cette différence dans le traitement musical demeure.

 

La satire à l’origine de la tradition musicale française. C’est un album traitant à la fois de politique et de musicologie comparative qui se cache sous la jaquette riche et nostalgique du disque Le Lys et le Lion, proposé en ce mois de février 2015 par l’Ensemble vocal Beatus. Sous les dehors d’une sage et pieuse polyphonie, en l’occurrence la seule musique médiévale écrite qui nous soit parvenue, les interprètes chantent avec un égal sérieux deux types de production. Ce sont tantôt d’aimables compositions sacrées, issues d’une Angleterre respectueuse de son clergé et seulement préoccupée de charmer le fidèle, et tantôt d’étonnants pamphlets satiriques conçus à partir de l’ouvrage anticlérical Le Roman de Fauvel et qui, dénonçant les turpitudes du clergé français de l’époque, sont destinés à un auditoire averti. Symbole de cette duperie, le motet Detractor Est / Qui secuntur castra / Verbum iniquum dont le style parfait dissimule un texte chanté un vers en latin et un vers en ancien français, le texte français ne traduisant nullement le texte latin mais développant un discours bien à lui et très éloigné des considérations liturgiques. Les trois voix se mêlant, la teneur réelle du discours pamphlétaire passe inaperçue si l’on n’a pas le texte sous les yeux.

 

fauvel conseil modifié-1WebSix siècles de tradition satirique. Double discours, mélange des voix, fausse piété et vraie satire, le florilège des compositions françaises incluses dans l’album traduit le courant anticlérical qui traverse pendant deux siècles la France médiévale. C’est l’époque du développement des ordres mineurs fondés par Saint-François d’Assise et prônant la pauvreté par opposition aux prélats vivant dans l’opulence, des hérésies populaires pour cause d’abus des pouvoirs ecclésiastiques, du Grand Schisme d'Occident (1378-1417) qui voit le monde occidental avoir deux papes et, enfin, de l’aventure hussite qui sera un des ferments de la religion protestante. Les compositeurs français critiquent donc le pouvoir ecclésiastique mais, comme la pratique présente de sérieux risques, ils travestissent la teneur de leur discours sous un savant habillage. Est-ce de cette précaution qu’est né et dont s’est nourri le style polyphonique si complexe et si cérébral de la musique française ? Ce n’est pas impossible, les oppositions cléricales n’ayant jamais vraiment cessé d’exister en France depuis ce temps, comme l’ont démontré les Guerres de religion, puis les révoltes huguenotes et camisardes sous Louis XIII et Louis XIV, puis la Révolution française, puis la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Ce disque de Beatus nous démontre donc que cela fait six siècles que la France pratique assidument et avec talent la satire anticléricale. Surgissant dans notre actualité où sévit l’intolérance religieuse, il y gagne une étonnante modernité et une vraie pertinence. Il a comme un air de Charlie, avec six siècles d’avance.
Michel Grinand